Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 34: The Crumbling
La pluie de Detroit s'était transformée en bruine grasse, collant aux pavés comme du sirop. Walter se fondit dans l'ombre d'une entrée d'immeuble, le souffle court, les doigts encore crispés sur le troisième feuillet dans sa poche. Derrière lui, les sirènes de police hurlaient en boucle, puis moururent une à une.
Roy gisait dans la ruelle, le sang imbibant sa jambe, les menottes cliquetant autour de ses poignets. Walter l'avait vu se faire embarquer, expression de rage pure sous la pluie. Mais Roy avait des alliés. DeVries avait des alliés partout. Un poste de police ne le retiendrait pas longtemps.
Walter se mit en marche, rapide, la tête baissée. Ses vêtements étaient déchirés au coude, tachés d'huile et de suie des tunnels de vapeur. Il ressemblait à ce qu'il était devenu : un homme traqué, brûlé de l'intérieur.
La maison sûre se trouvait dans le quartier polonais, au-dessus d'une boulangerie fermée. Phelps y était arrivé une heure plus tôt, selon le mot griffonné laissé chez le taxi. Walter gravit les escaliers de service, frappa trois coups espacés, puis deux rapprochés. La porte s'entrouvrit.
Arthur Phelps, l'examinateur de banques disparu depuis trois mois, le dévisagea avec des yeux caves. Il avait maigri, sa barbe poussait en touffes inégales, et ses vêtements pendaient sur lui comme des loques. Mais il était vivant.
— Crane. Vous avez réussi.
— À moitié.
Walter entra, ferma la porte derrière lui. L'appartement sentait le renfermé et la poussière. Une seule ampoule nue éclairait la table de bois brut où s'étalaient des papiers — des copies, des relevés, des lettres.
— Le journaliste, dit Walter. Marcus Hall. Vous avez pu le joindre ?
Phelps secoua la tête.
— Le téléphone est mort avant que je puisse composer le numéro. J'ai envoyé un télégramme d'une station de taxis, mais sans réponse pour l'instant.
Walter s'assit lourdement, sortit le troisième feuillet de sa poche. Le papier était froissé, humide de pluie. Il l'aplatit sur la table, les bords déchirés.
— Je n'ai pas encore lu ça, dit Phelps en le regardant.
— Je sais. Moi non plus.
Walter déplia le document. C'était une écriture fine, presque calligraphique — celle d'un comptable minutieux. Des colonnes de chiffres, des dates étalées sur trois années. Et en haut de la page, une mention manuscrite :
*Requête complémentaire — compte no 4408, succursale de Cleveland, gérée personnellement par R. DeVries. Tous les fonds transférés vers la société écran « Meridian Trust » entre le 14 mars 1930 et le 2 août 1932.*
Walter laissa le papier retomber.
— Meridian Trust. C'était le nom sur les certificats d'or que j'avais trouvés dans le bureau de DeVries.
Phelps s'approcha, lut par-dessus son épaule.
— Ce n'est qu'un fragment. Mais les preuves que j'ai envoyées à Philadelphie sont complètes. Les relevés bancaires, les signatures falsifiées, la paperasse du bateau coulé.
— Le *Meridian*, dit Walter, se rappelant la conversation avec DeVries. Le navire qui a sombré en 1924 avec les plaques d'impression à bord.
— Exactement. DeVries avait acheté le bateau par l'intermédiaire d'une société de paille, l'avait fait sombrer avec une équipe de plongeurs commissionnés, et avait récupéré les plaques. Puis il a monté l'opération d'impression dans sa résidence secondaire — loin des regards, sous le couvert d'une propriété privée.
Walter se leva, fit les cent pas dans la pièce étroite. La pluie tambourinait contre la vitre comme des doigts impatients.
— Et moi ? demanda-t-il soudain. Ma banque. Mon poste. Ma vie.
Phelps baissa les yeux.
— C'était un test. DeVries vous a choisi parce que vous étiez brillant, mais aussi parce que vous étiez seul. Sans famille proche, sans attaches politiques. Il voulait voir si vous pourriez être récupéré — recruté dans son réseau. Vous avez échoué à son test, alors il vous a brisé.
Walter s'arrêta net, les mains dans les poches.
— Brisé. C'est un mot propre pour dire : détruit. Il m'a fait perdre mon travail, mon épargne, ma femme, ma fille.
Le silence s'étira. Phelps rangea les papiers dans une serviette en cuir éventrée.
— Vous avez de la famille ?
Walter eut un rire sans joie.
— Ma fille m'écrit. Parfois. Des lettres anonymes, postées de Chicago, signées « une amie ». Elle m'a peut-être vu dans les journaux, quand les banques ont fermé. Elle ne sait pas que c'est moi. Ou plutôt, elle ne sait pas où je suis.
Il prit une respiration rauque.
— Je brûle ses lettres.
Phelps le regarda, surpris.
— Pourquoi ?
— Parce que si quelqu'un de la bande les trouve, il les utilisera contre moi. Pour me faire chanter. Pour me faire faire ce qu'ils veulent. Déjà que Jack et Sal me surveillent comme des chiens de garde.
Il fouilla dans sa poche intérieure, en sortit une enveloppe pliée, sale, au bord décacheté. Le timbre était oblitéré d'un cachet de Chicago postal daté de la semaine précédente.
— Celle-ci est arrivée au motel où je logeais avant l'affaire du Riverton. Ils l'avaient posée sur mon lit, pendant que j'étais dehors. Je ne sais pas comment ils ont trouvé l'adresse. Une lettre anonyme, mais je connais l'écriture.
Il la tourna entre ses doigts, comme un objet dangereux.
— Vous ne l'avez pas ouverte ? demanda Phelps.
— Ouverte ? Non. Je n'ai jamais le courage de les ouvrir. Je préfère les brûler avant que les mots me fassent trop de mal.
Il s'approcha du poêle à charbon, ouvrit la porte du foyer, jeta l'enveloppe dans les flammes. Le papier se tordit, se noircit, se consuma en quelques secondes. Walter resta un moment à regarder les braises rougeoyer, la chaleur sur son visage.
— Doc est mort, dit-il, sans se retourner.
Phelps ne répondit pas.
— Il essayait de me protéger. Il a couru vers moi quand Roy l'a menacé, et Roy lui a tiré dessus sans hésiter. Comme on abat un chien.
Sa voix se brisa sur le dernier mot.
— Je n'étais pas censé être ici, continua Walter. Je n'étais pas censé entraîner des gens dans cette histoire. Doc avait une femme à Détroit. Deux enfants. Il faisait des vols pour rembourser un emprunt sur sa ferme, pas pour la gloire.
Il referma la porte du poêle d'un geste sec.
— Mais je suis ici, et il est mort, et DeVries est toujours libre.
Phelps s'approcha lentement.
— Crane. Écoutez-moi. Vous n'êtes pas responsable de la balle de Roy. Vous n'êtes pas responsable des choix de Doc.
— Si j'avais été un meilleur criminel, je l'aurais vu venir. Si j'avais été un meilleur comptable, j'aurais compris le système de DeVries avant qu'il me détruise.
Il se tourna vers Phelps, les yeux brillants dans la pénombre.
— Vous croyez qu'on peut s'en sortir ? Vous croyez qu'il y a une issue ?
Phelps réfléchit. Ses mains aux ongles cassés se joignirent devant lui.
— Il y a une issue. Mais elle passe par Philadelphie, par la preuve, et par un journaliste qui acceptera d'imprimer la vérité. Sans ça, DeVries continuera à fabriquer de la fausse monnaie. Et le dollar — ce qui en reste — s'effondrera dans les mains de tous ceux qui n'ont déjà rien.
Walter s'assit enfin, les coudes sur les genoux, la tête baissée.
— Nous avons jusqu'à dimanche. Les nouvelles plaques doivent arriver à Cleveland. Si on peut les intercepter — ou les détruire — on gagne du temps.
— Du temps pour quoi ? demanda Phelps.
— Du temps pour que Hall imprime l'histoire. Du temps pour que les autorités bougent avant que DeVries ait une chance d'enterrer les preuves.
Il releva la tête, regarda par la fenêtre où la pluie avait cessé. Au loin, une sirène de police ulula puis se tut. Le silence de la ville endormie l'enveloppa.
— Qu'est-ce qui vous retient, Crane ? demanda doucement Phelps.
Walter resta longtemps sans répondre. Quand sa voix vint enfin, elle était à peine audible.
— La question de savoir si je suis encore capable de faire le bien, ou si je suis déjà devenu l'un d'eux. Chaque jour que je passe dans cette bande, je perds un peu plus de celui que j'étais. Et quand j'ai brûlé cette lettre — la dernière trace que ma fille existe — je me suis demandé ce que je serais quand toute cette misère sera finie. Un survivant ? Ou juste un autre fantôme ?
Il se leva, s'approcha de la table, remit le feuillet plié dans sa poche avec soin.
— Demain à l'aube, on part pour Philadelphie. On trouvera Hall. Et on fera imprimer ce document, même si c'est la dernière chose que je fais.
Phelps hocha la tête, commença à rassembler ses affaires. Au-dehors, une voiture démarra lentement. Walter éteignit la lumière, et les deux hommes demeurèrent dans l'obscurité, écoutant le grésillement du poêle refroidir, attendant que le jour vienne.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.