Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 35: The Lie Unraveled
La pluie battait les carreaux de la fenêtre du deuxième étage quand Walter entendit le craquement en bas. Il leva la tête du journal froissé où il avait recopié les numéros de compte de Meridian Trust. Phelps, assis près de la lampe à pétrole, cessa d'affûter son couteau.
— Tu as entendu ça aussi ?
Walter hocha la tête. Il glissa les pages de preuves dans sa poche intérieure et se dirigea vers l'escalier, les planches gémissant sous son poids. À la porte du salon, une silhouette se découpait contre la vitre embuée. Deux silhouettes.
— Crane, dit une voix qu'il connaissait trop bien.
Sal se tenait dans l'embrasure, son chapeau dégoulinant, un sourire mauvais aux lèvres. Derrière lui, Jack refermait la porte d'un coup de pied, les mains enfoncées dans les poches de son manteau trempé.
— Comment vous nous avez trouvés ? demanda Walter, s'arrêtant à trois mètres d'eux.
— Tu crois que ton vieux copain Roy est le seul à savoir suivre une piste ? ricana Sal en s'approchant. On a vu la lumière depuis la rue. Un homme qui se cache ne laisse pas une lampe allumée à minuit.
Jack resta en retrait, son regard fuyant balayant la pièce. Ses doigts tambourinaient contre sa cuisse. Quelque chose en lui semblait tendu comme un fil trop tiré.
— Qu'est-ce que vous voulez ? demanda Phelps du haut de l'escalier, la main posée sur la rampe.
— Juste causer, répondit Sal. On a des comptes à régler.
Walter croisa les bras. La pluie martelait les vitres, ponctuant le silence.
— Vos comptes sont avec DeVries. Pas avec moi.
— Oh, c'est là où tu te trompes, mon petit comptable. (Sal sortit une cigarette de son étui, l'alluma sans quitter Walter des yeux.) On a parlé un peu, Roy et moi, avant que les flics l'embarquent. Il nous a raconté des choses intéressantes.
— Roy est un menteur.
— Roy est mort, en fait. (Sal inhala profondément.) Une heure après son arrestation, il a eu un accident en cellule. Suicide, qu'ils disent. Comme par hasard.
Le sol sembla se dérober sous les pieds de Walter. Il sentit le poids de la troisième page contre sa poitrine, les numéros de Meridian Trust gravés dans sa mémoire.
— DeVries.
— DeVries, oui. Mais ce n'est pas ça qu'on est venus te demander. (Sal recracha un filet de fumée.) On a parlé de toi aussi. Des trucs que Roy savait. Des trucs qu'il tenait de DeVries lui-même.
Le regard de Walter se fit de glace.
— Je ne sais pas de quoi tu parles.
— Ta femme, Crane. Elle est morte, c'est ça ce que tu nous as raconté pour qu'on te prenne en pitié ? Avant la banque, tu as ensuite dit qu'elle était partie avec des bijoux, l'histoire était belle. Mais la vérité, la vraie, celle que DeVries a découverte en creusant ton passé : elle n'est jamais morte. Elle t'a juste quitté. À cause de tes dettes de jeu. A cause de ton obsession pour ta carrière. Elle n'a pas supporté le mensonge.
Walter sentit son cœur se serrer. La troisième page pesait soudain à la fois plus lourd et plus léger. Phelps était descendu de quelques marches, le visage grave.
— Tais-toi, Sal.
— Pourquoi ? J'ai le droit de dire la vérité. Tu nous as raconté une vie entière avec une morte en guise d'excuse. Tu voulais qu'on se dise « le pauvre, il a tout perdu, sa banque et sa femme ». C'était ta carte de visite, ton laissez-passer pour notre confiance.
La pluie redoubla. Walter ferma les yeux une seconde. Quand il les rouvrit, ils étaient humides mais fermes.
— Elle est vivante, oui. Elle m'a quitté en 1931. Quand le premier avertissement sur la réserve de la banque est arrivé, j'ai tout misé pour couvrir les pertes. J'ai perdu. Elle a découvert le montant de mes dettes personnelles le jour où elle a voulu acheter des meubles pour la maison de sa mère. J'ai gâché notre vie, pas seulement la banque. J'ai enterré cette partie de moi-même, méthodiquement, comme un comptable qui efface une ligne. C'était plus facile de porter le deuil d'une morte que la honte d'un homme qui avait fait fuir sa femme.
Un silence épais tomba sur la pièce. Sal hochait lentement la tête, presque admirateur.
— Au moins, tu assumes. Moi, je croyais à ton histoire de veuve éplorée. T'étais bon, Crane. T'aurais pu faire carrière dans le théâtre.
— C'est fini ? demanda Walter.
— Presque, dit une voix enrouée.
C'était Jack. Il avait sorti un revolver de sa poche, la main tremblante, le canon dirigé vers Walter. Ses yeux étaient vitreux, rouges, comme s'il n'avait pas dormi depuis des jours.
— Traître, articula-t-il avec peine. T'as trahi Doc. T'as trahi Roy. T'as trahi le gang pour tes beaux yeux de comptable.
— Jack, baisse cette arme, dit Sal en levant la main.
— Il est allé chez DeVries. Il a tout vu. Il aurait pu le tuer, mais non, il a brûlé des planches à billets au lieu de lui mettre du plomb dans la tête. Il protège le réseau. Il protège l'argent. C'est un lâche, un traitre à notre cause.
Walter ne recula pas. Il regarda Jack, cet homme brisé par la crise, Doc son mentor, les banques qui les avaient mis à la rue. Les mêmes peurs que lui, le même désespoir.
— Je n'ai jamais été votre ennemi, Jack.
— Tu es l'ennemi de nous tous. Tu es celui qui sait compter et qui ne fait jamais les comptes. À la fin, tous les comptables trahissent. Vous faites des livres de mensonges.
Le doigt de Jack se crispa sur la gâchette.
— La seule différence entre toi et DeVries, c'est toi qui écris les chiffres sur les deux faces du même registre. Tu nous as menti depuis le premier jour.
Le coup partit. Pas un fracas de poudre, mais un déclic sec. Le chien était vide.
Jack se figea, stupéfait. Phelps descendit les dernières marches, tenant la boîte de munitions qu'il avait vidée plus tôt dans la soirée sans que personne ne le voie.
— J'ai pensé à tout, dit-il calmement. Personne ne tire dans cette maison.
Sal éclata d'un rire nerveux. Jack baissa le bras, hébété, le revolver pendant dans sa main inutile.
Walter inspira profondément, la troisième page brûlant contre son cœur, la vérité sur sa femme enfin dite, les épaules d'un homme qui n'avait plus rien à cacher redressées dans la pénombre.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.