Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 36: The Sacrifice
La lame du couteau de Jack brillait encore sous la lampe du salon quand le coup de feu claqua. Le bruit rebondit contre les murs nus du safe house, fracassant le silence tendu. La bouteille de whisky sur la table trembla. Jack poussa un cri rauque, sa main droite lâchant le revolver vide, son épaule gauche éclatant en une fleur rouge sombre.
Il tituba, se tourna. Phelps se tenait dans l'embrasure de la cuisine, un Colt encore fumant dans la main, le visage pâle mais les yeux durs.
« Tu m'as pris mon cran d'arrêt, vieux ? Le coup du chargeur vide ne te suffisait pas ? » Jack cracha du sang. Le rire qui suivit était éraillé, presque joyeux. « Vous êtes tous les deux des rats. Des rats qui se cachent sous mes pieds depuis le début. »
Il fonça sur Walter. Le sol de linoléum était luisant d'huile de graissage et de poussière. Jack glissa d'un coup, ses pieds partant devant lui, le corps entier entraîné en arrière vers la fenêtre basse derrière le canapé. La vitre était fine, givrée par les crasses de l'hiver. Elle explosa sans résistance, et Jack passa à travers dans un vacarme de verre et de bois cassé.
Le bruit de la chute fut bref. Un impact sourd, étouffé par la neige sale de l'allée, trois étages plus bas.
Sal se figea au milieu de son geste, la main tendue vers le vide où Jack venait de se trouver. Il resta là, bouche ouverte, le regard vide braqué sur le trou noir et béant de la fenêtre par où sifflait un air glacé.
« Bon Dieu », dit-il enfin. Sa voix n'était plus qu'une corde usée.
Il se tourna lentement vers Walter. Ses mains montèrent à hauteur de ses épaules, paumes ouvertes, comme si la pluie pouvait le mettre en pièces. « Je rends les armes, Walt. C'est fini, pour moi. Jack… Jack c'était le dernier morceau de cette vie-là qui me restait. Sans lui, je suis un homme seul avec des dettes et une conscience trop lourde. »
Walter ne dit rien. Il entendait le vent s'engouffrer dans la brèche, le verre qui crissait sur le plancher, et plus loin, très loin dans sa tête, le ronronnement des machines du Riverton Grand. Il voyait Roy sur le trottoir, le sang sur le bitume. Il voyait Doc, couché dans la poussière d'une cave quelque part, étouffé par le mensonge de DeVries.
« Termine le travail, Walt », dit Sal, la voix changée, plus basse, presque un murmure de supplication. « Tu es le seul à pouvoir le faire. Moi, je ne suis qu'un voleur de route au passé trop lourd. Toi, tu es un comptable. Toi, tu sais lire les livres. Tu sais où ça saigne. »
Phelps traversa la pièce, contourna le canapé, vint se placer près de Walter. Il tenait toujours le Colt, mais il ne le braquait plus sur personne. Il le posa sur la table de chevet en bois qui servait de desserte.
« Il dit vrai, Walter », fit Phelps, la voix douce comme du papier émeri. « Il faut y aller. La voiture est encore chaude. Cleveland attend, les plaques arrivent, et l'attorney de Philadelphie ouvre ses bureaux dans quatre heures. Chaque minute que nous passons ici est une dette que nous payons à DeVries. »
Walter regarda Sal une dernière fois. Quelque chose en lui se dénoua, une corde qu'il portait depuis le premier braquage avec Roy, depuis la lettre brûlée de sa fille, depuis ce mensonge sur la mort d'Eleanor qu'il avait asséné pour se protéger de sa propre faute.
« Reste là », dit-il à Sal. « Dis-leur que Jack est tombé. Dis-leur ce que tu veux. Mais si tu me cherches, tu ne me trouveras plus jamais. »
Sal hocha doucement la tête, puis s'assit lourdement sur le canapé, dans le courant d'air froid, les mains pendantes entre les genoux.
Walter ramassa le manteau jeté sur une chaise, glissa la poche de toile contenant les trois pages dans la doublure intérieure. Il s'arrêta un instant devant la porte. Il n'y avait rien à dire de plus. Pas d'adieu, pas de pardon. Juste le bruit de la serrure qui tournait derrière lui.
Phelps marchait déjà vers la Ford noire garée sous le lampadaire. Ses épaules étaient voûtées, mais son pas était ferme. Walter grimpa côté passager, posa la sacoche de toile entre ses pieds, et regarda Phelps démarrer sans un mot. Le moteur toussa deux fois, puis prit sa traction lentement dans la rue vide de Detroit.
Walter sortit de sa poche intérieure la lettre de sa fille qui lui restait quelque part au fond de son gilet, celle qu'il avait brûlée, et ne trouva que des cendres. Il laissa retomber sa main. La ville disparut derrière lui dans un lointain de phares et de fumée.
À l'horizon, l'aube commençait à poindre, rougeâtre, froide, comme une ligne de sang sur du verre.
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