Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 5: Paper Trails
Le papier sentait la poussière et l’encre sèche, une odeur que Walter connaissait mieux que celle de sa propre peau. Il étala les relevés sur la table de la chambre de bonne que Roy lui avait louée, sous une ampoule nue qui bourdonnait comme une mouche en cage.
Sal les avait volés deux jours plus tôt. Un commis de la coopérative de Newark, un dénommé Ferris, encaissait des pots-de-vin de Roy pour chaque document interne qu’il photocopiait. Des bordereaux de dépôt, des journaux de prêts, des listes de noms. Le tout livré dans une serviette en cuir fatiguée, comme un vulgaire échange de linge.
Walter avait passé la matinée à recouper les chiffres. La coopérative était petite, presque ridicule. Un capital de deux cent mille dollars, des prêts agricoles pour la plupart, des hypothèques sur des fermes qui ne valaient plus rien depuis la crise. Le genre d’établissement que la Réserve fédérale ne surveillait que d’un œil distrait. Roy avait raison : c’était une proie facile.
Mais il y avait quelque chose de travers.
Il retourna le bordereau de prêt numéro 117, celui qui portait l’en-tête *Camden Grain & Provision Co*. Le montant : trente-deux mille dollars, soit presque un sixième du capital de la banque. Un prêt colossal pour une société dont Walter n’avait jamais entendu parler. Il vérifia la date d’émission : le 14 mars 1930. Six mois après le krach. Plutôt curieux pour une entreprise qui avait besoin de liquidités en pleine débâcle.
Le papier était légèrement plus blanc que le reste. Les autres bordereaux avaient cette teinte jaunie, ce grain rugueux du stock d’avant-guerre. Celui-là avait été imprimé plus tard, avec du papier neuf. Et la signature du directeur de la coopérative, un certain H. T. Mulvaney, était un tout petit peu trop parfaite sur ce document-là. Pas de tremblement, pas de variation de pression. Trop nette.
Walter sortit sa loupe de comptable — le seul outil qu’il avait gardé de sa vie d’avant — et examina l’encre. Elle n’avait pas pénétré les fibres comme les vraies signatures des autres documents. Elle reposait à la surface, sèche, comme une encre jetée trop vite avec un stylo neuf.
Un faux. Mais un faux si propre que seul quelqu’un qui avait passé quinze ans à lire des registres de banque pourrait le voir.
Il releva la tête, les yeux perdus dans la nuit par la petite fenêtre. La pluie battait contre le carreau. Quelque part dans son esprit, une sonnette d’alarme retentit, pas celle du danger immédiat, mais celle du lent effondrement, celle qui avait précédé la chute de sa propre banque.
La note du gardien de Haddonfield lui revint. *Phelps*. Arthur Phelps, examinateur de la Réserve fédérale, porté disparu depuis trois semaines. Et ce faux bordereau, émis par une société écran qui n’existait probablement nulle part ailleurs que sur ce papier.
Il plia le bordereau en quatre et le glissa dans la poche intérieure de sa veste.
— Tu trouves quelque chose d’intéressant ?
Walter sursauta. Sal était dans l’encadrement de la porte, appuyé contre le chambranle, un cigare éteint entre les dents. Il avait ce don de se déplacer sans bruit, un héritage de ses années de contrebande entre Chicago et Détroit.
— Juste des chiffres croisés, dit Walter en refermant le dossier. La routine.
Sal ricana doucement.
— La routine. C’est ce que disait mon frère quand il réparait les moteurs de camions pour l’armée. Avant qu’il se fasse trouer la peau à Meuse-Argonne.
Il s’approcha de la table, jeta un œil aux documents éparpillés.
— Roy veut te voir. Il a des nouvelles. Et il dit que tu pratiques ta signature ?
— Tous les soirs depuis trois jours.
— La signature du sous-comptable de Camden ?
— Oui. Avec un miroir, comme on a dit.
Sal hocha la tête, pas impressionné, mais pas méprisant non plus. Il y avait chez lui une forme de respect prudent pour les compétences des autres, une sorte d’attitude de soldat professionnel qui ne jugeait que par le résultat.
— Viens. On va au bar du coin.
Il fallut dix minutes de marche sous la pluie pour rejoindre le *Dorian*, un bouge de la Neuvième Avenue où le whisky coûtait moins cher que le café. Roy était installé dans une alcôve au fond, un journal déplié devant lui. Il leva la tête quand Walter et Sal s’assirent.
— Tu as lu ça ? dit Roy en tapotant le papier.
Walter prit le journal. *The Herald Tribune*. Daté du jour même. En page trois, un encadré discret, presque timide :
**UN EXAMINATEUR DE BANQUE DISPARAÎT**
*Arthur Phelps, examinateur de la Réserve fédérale rattaché au district de New York, est porté disparu depuis le 12 avril. Il avait été vu pour la dernière fois à bord d’un train reliant Newark à Hoboken. Sa famille n’a reçu aucune nouvelle. Le FBI a indiqué qu’aucune piste criminelle n’est privilégiée à ce stade. Phelps, 54 ans, était connu pour son travail rigoureux sur les audits bancaires de la région…*
— Rigoureux, répéta Walter en laissant retomber le journal. Ils ne savent pas à quel point.
Roy leva un sourcil.
— Tu as trouvé quelque chose, pas vrai ? C’est pour ça que tu es en retard.
Walter hésita. La poche intérieure de sa veste lui brûlait comme une plaie ouverte. Il pouvait partager le bordereau avec Roy, lui parler du faux document, des liens possibles avec Phelps. Mais quelque chose dans le regard de Doc, lors de l’abandon de Haddonfield, lui revint en mémoire. *Tes principes vont nous tuer, Crane.*
S’il restait silencieux, il gardait son avantage. S’il parlait, il devenait vulnérable.
— Rien de précis, dit-il finalement. La coopérative a plus de créances douteuses que la normale. C’est tout.
Roy le fixa un long moment. Walter soutint son regard sans ciller. C’était un mensonge, mais un petit mensonge, le genre de mensonge qu’un comptable pratique tous les jours. La différence entre un chiffre arrondi et un chiffre faux.
— Bien, dit Roy finalement. Dans ce cas, on est prêts. Le camion est planqué à Kearny. Les armes arrivent demain. L’opération est lancée pour après-demain soir.
— Après-demain ? demanda Walter. On avait dit une semaine encore.
— Le commis Ferris nous prévient que le directeur va faire une inspection interne vendredi. Une fois qu’il aura levé le lièvre, le trou de la procédure sera rebouché. On profite de la fenêtre avant qu’elle se referme.
Walter pensa au bordereau dans sa poche, à la signature trop parfaite, à ce Phelps qui était monté dans un train un jour et qui n’en était jamais descendu. Le plan de Roy était conçu pour voler la coopérative. Mais les documents racontaient une autre histoire : quelqu’un avait déjà volé cette banque, et il l’avait fait avec un stylo, pas avec un fusil.
Et Walter avait l’impression d’avoir mis le pied dans un couloir sombre dont il ne voyait pas le fond.
Il sortit du *Dorian* sous la pluie, remonta le col de son manteau, et prit la direction du pawnshop de la 43e Rue. Il n’avait plus que quatre jours pour racheter la montre de son père. Il n’avait pas assez, même avec l’argent que Roy avait avancé pour son équipement.
Il s’arrêta sous l’auvent d’un immeuble pour faire les comptes, machinalement, comme il avait fait toute sa vie pour les autres. Trois cents dollars de côté. Il manquait quatre-vingts. Il pouvait demander à Roy, mais ça l’obligerait à parler. Il pouvait vendre son manteau, mais il mourrait de froid. Il pouvait laisser la montre partir.
Non. Pas ça. Pas elle. Il avait déjà perdu la maison, sa place, sa femme. La montre, c’était tout ce qui restait de son père, et chaque minute de chaque nuit, il entendait ses doigts secs sur le boîtier doré, ce tic-tac régulier qui berçait son enfance.
Il retourna le problème dans sa tête et, pour la première fois depuis des années, il décida de faire ce qu’il avait toujours détesté chez les autres : il menteur à un allié. Pas à Roy. À Sal.
Sal avait de l’argent. Sal savait ce que c’était que de perdre quelqu’un. Walter lui raconterait une histoire de dette d’honneur, une dette à un ancien créancier qui menaçait de s’en prendre à lui. Il n’aurait pas besoin d’en dire plus.
Mais au moment de traverser la rue vers son immeuble, une voix intérieure, celle qui l’avait sauvé de la ruine à plus d’une occasion, murmura quelque chose dans le noir de son esprit.
Le bordereau disait trente-deux mille dollars. Le capital de la coopérative était de deux cent mille. C’était un faux, mais un faux qui ciblait six mois après le krach, exactement la même période que les audits de Phelps.
Les mêmes documents que Phelps avait demandés avant de disparaître.
Si Walter trouvait qui avait signé ce faux, il trouverait peut-être pourquoi un examinateur de la Réserve fédérale était mort. Et peut-être, juste peut-être, il trouverait ce qui clochait dans toute cette opération.