Lumen Reads

Le Registre de la Ruine

Lire le chapitre 6: The Night Before

La veille, ils n'avaient plus rien à faire que s'entre-tuer à force de silence.

Walter avait passé l'après-midi à recopier la signature de l'assistant comptable dans une chambre d'hôtel qui sentait le renfermé et le désespoir. Le miroir posé sur la table de chevet lui renvoyait son propre geste inversé, et il avait fini par attraper le trait ascendant du « W » de Wexler — un W nerveux, presque agressif, qui partait en pointe comme une corne. Il avait rempli trois pages de brouillon avant de se faire confiance. À la quatrième, la signature était parfaite. Il avait brûlé les trois premières dans le cendrier en étain.

Le soir tomba sur Hoboken comme une mauvaise nouvelle, et Sal vint le chercher pour le conduire à la planque : un garage désaffecté derrière les abattoirs, où Jack vérifiait ses outils sous la lumière nue d'une ampoule unique. Doc, adossé au mur, nettoyait son revolver avec un chiffon gras, lentement, comme on prie.

— Tu devrais dormir, dit Sal en le voyant entrer. T'as le teint d'un mort.

— Merci, dit Walter.

— C'est pas une insulte. C'est un conseil.

Walter trouva un coin près du poêle, s'assit sur une caisse retournée. Il essayait de ne pas penser. À quoi bon penser, maintenant ? Le plan était en place. La signature était prête, les faux papiers de la compagnie écran étaient planqués dans la doublure de son manteau. Ils partiraient avant l'aube, trois voitures pour brouiller les pistes, Sal au volant de celle qu'ils abandonneraient sur le parking d'une église.

Il ferma les yeux. Juste pour les reposer.

La panique le rattrapa dans son sommeil, comme elle le faisait chaque nuit depuis un an.

Il était dans la file de la First National, sa banque, la banque qui avait gardé son argent — l'argent de sa vie, l'argent de sa maison, l'argent des études de la petite — et la porte était fermée. Les gens criaient. Il frappait contre le verre. De l'autre côté, assis à son bureau, le président de la banque le regardait sans le voir, signant des paperasses avec un stylo qui ne s'arrêtait jamais. La pointe du stylo perçait le papier, perçait le bureau, perçait le sol, et Walter comprenait soudain que chaque signature était une couche de son monde qui s'effondrait.

Sa femme, derrière lui, disait quelque chose. Il se retournait. Elle avait le visage de la veille de sa mort, fatigué, aimant. Elle lui tendait sa montre — la montre de son père — et disait : « Réveille-toi, Walter. On a besoin de toi. »

Il se réveilla en sursaut. La sueur collait sa chemise à son dos. Le garage était plongé dans une semi-obscurité — plus que Jack, qui avait étendu une couverture sur l'ampoule pour pouvoir dormir. Doc était parti. Sal était assis près du poêle, une cigarette entre les doigts, qui le regardait avec une attention tranquille.

— Faisait pas bon rêver, hein ?

Walter passa une main sur son visage.

— Ça va.

— T'as crié son nom, dit Sal doucement.

Walter resta immobile. Il avait crié. Le nom de sa femme. La vraie, pas l'invention. Sal ne savait pas. Personne ne savait, d'ailleurs — le récit qu'il avait donné à Roy, c'était une version propre : l'épouse l'avait quitté après la faillite, elle était partie dans l'Ouest avec son frère. Le chagrin n'entrait pas dans les contrats.

Sal tira une longue bouffée.

— Je perds pas le sommeil pour des cauchemars, dit-il. Je perds le sommeil pour les choses qui arrivent pas dans le sommeil. Comme mon frère, à l'Argonne. Une heure avant la fin de la guerre. Tu imagines ? Une heure avant l'armistice. Il lui restait une heure à vivre et il l'a passée à mourir dans un trou de boue allemand.

Walter ne savait pas quoi dire. Il ne savait que trop bien quoi dire. Les mots lui vinrent avant qu'il ne puisse les arrêter :

— Ma femme est morte il y a un an. Accident de voiture. Elle revenait de chez sa sœur, sur la route de Trenton. Un camion qui perd le contrôle.

Le silence s'allongea. Sal écrasa sa cigarette dans une boîte de conserve rouillée. Quand il parla, sa voix avait changé :

— Je savais pas.

— Personne savait. J'ai dit à Roy qu'elle était partie. C'est plus propre.

— T'as pas à porter ça tout seul, Walter. Pas avec nous.

Walter baissa les yeux vers ses mains. La culpabilité lui serrait la gorge, ironie amère — la vérité qu'il portait depuis des mois, la vraie, celle de la banque qui avait avalé ses économies et ses certitudes, engloutie sous une couche supplémentaire de mensonge. Il n'avait pas de femme morte. Il n'avait jamais eu de femme, ni d'enfant, ni de maison avec un jardin où la petite aurait pu jouer. Tout ce qu'il avait eu — il l'avait bâti seul, comme un château de cartes, et la banque l'avait soufflé d'un seul coup.

Mais Sal hochait la tête, et il y avait dans ses yeux quelque chose de neuf, une reconnaissance entre survivants, et Walter comprit que ce mensonge-là, il allait devoir le porter comme les autres, peut-être plus lourdement, parce que celui-ci était paré de la douleur authentique de quelqu'un d'autre.

— On les aura, dit Sal. Demain, on leur prend leur argent. On leur prend toutes leurs certitudes.

— Et alors ? dit Walter. On leur rendra quoi ?

Sal sourit, un sourire presque triste.

— Rien. C'est ça, le truc.

Walter resta assis un long moment après que Sal fut retourné à son coin. Ses doigts trouvèrent la montre dans sa poche — il l'avait récupérée la veille, au prix de la moitié du pécule de Sal qu'il n'avait toujours pas remboursé — et il en éprouva le poids. Le couvercle était ébréché. Le verre avait une légère fissure. C'était tout ce qu'il lui restait d'un homme qui n'avait jamais existé.

Non. Ça, c'était la première fois qu'il se le disait. La montre appartenait à un père qu'il avait inventé dans la file d'attente de la soupe populaire, parce que les gens s'attendaient à ce qu'un homme de son âge ait un père, une femme, des attaches. Il l'avait achetée à un prêteur pour soixante cents, un mois après la faillite, pour se donner une biographie.

Elle était un mensonge. Comme sa femme. Comme sa signature. Comme tout ce qu'il avait construit depuis que le monde s'était effondré.

Il y avait quelque chose de presque libérateur dans cette pensée. La fourche de la route était nette désormais : il pouvait arrêter là, dire à Sal que ce n'était pas vrai, que rien n'était vrai — ou il pouvait continuer. Être précisément ce que la banque avait fait de lui : une coquille remplie de mots faux, naviguant dans un monde de chiffres faux.

Il glissa la montre dans la poche de son gilet et se leva.

Jack ronflait sous la couverture. Sal dormait les yeux à moitié ouverts, comme un chien de garde. Doc n'était toujours pas revenu.

Walter sortit du garage, alluma une cigarette dans le vent froid qui venait des abattoirs. Derrière lui, sous une bâche, il y avait une mallette qu'il n'avait montrée à personne. À l'intérieur, deux choses : la copie de l'état des comptes de la coopérative, volée dans les archives sécurisées de la banque, et la note du gardien de la Haddonfield Bank.

*Examinateur Phelps demandé registres 29-31. Plus de nouvelles depuis.*

Il n'était pas certain de pourquoi il avait prise la note. Ni pourquoi il n'en avait parlé à Roy.

Mais il savait, avec une certitude froide qui n'avait plus rien à voir avec la peur, que Phelps apparaîtrait à nouveau. Les registres de 1929 à 1931. Les prêts douteux. La promesse forgée qu'il avait cachée. Tout cela semblait se lier, comme ces traités d'harmonie qu'il avait étudiés sans jamais les pratiquer : chaque note séparée cachait un accord qui attendait d'être trouvé.

Et si Phelps était mort parce qu'il l'avait trouvé ?

Il écrasa sa cigarette, rentra, et ne dormit plus.

À trois heures du matin, Doc apparut avec une odeur de whisky et de cuir, un pli sur le front. Il s'approcha de Roy, réveillé lui aussi, et tous deux parlèrent à voix basse. Walter fit semblant de dormir mais entendit des bribes : « … inspection avancée… », « … Petty a bougé… » et puis un mot qui fit se serrer son estomac :

« … demain midi, au lieu d'après-demain. »

Roy jeta un coup d'œil vers le coin de Walter, puis acquiesça.

Demain n'était plus demain.

C'était aujourd'hui, dans six heures, dans le froid du matin, devant la porte d'une petite banque de Newark.

Et Walter n'avait pas encore décidé s'il survivrait à ce qu'il allait voir derrière cette porte.