Le Registre de la Veuve
Lire le chapitre 21: The Race to the Inlet
La nouvelle arriva par un garçon de ferme couvert de boue, essoufflé d'avoir couru depuis le port. Elinor lui tendit une pièce sans le regarder, les yeux fixés sur le mot griffonné que Nathaniel venait de déchiffrer.
*« La Dorade charge à quai privé. Départ cette nuit. »*
— Hale expédie la cargaison maintenant, murmura Nathaniel en froissant le papier. Après notre visite, il ne peut plus se permettre d'attendre. Mais une cargaison, ça se charge de jour, d'habitude. Une nuit, ça signifie qu'il y a quelqu'un à bord qu'il ne veut pas qu'on voie.
Elinor releva son capuchon trempé, le froid de la cave de l'église mordant ses doigts.
— Thomas. Tu penses qu'il sera à bord.
— S'il fuit, oui. Et si Hale a peur de lui, c'est qu'il a une raison.
Elle sentit son pouls s'accélérer. Depuis dix-huit mois, elle avait pleuré un mort qui respirait quelque part, avait reconstruit sa vie sur un mensonge, et voilà que la vérité s'apprêtait à lever l'ancre. Le temps des papiers et des juges était passé. Si Thomas quittait New Bedford cette nuit, il emporterait avec lui les réponses qu'elle poursuivait depuis des mois.
— Nous le suivons.
Nathaniel la regarda, l'ombre de la voûte creusant son visage.
— Jusqu'à l'inlet ? Une fois en mer, si nous sommes repérés, nous sommes exposés. Pas d'échappatoire.
— C'est là que nous les prendrons. À l'inlet, ils devront ralentir pour les hauts-fonds. Nous pouvons les aborder avant qu'ils ne rejoignent les eaux profondes.
Il hésita une seconde, puis acquiesça.
— J'ai un cutter amarré derrière l'ancien chantier de cordes. Reste ici. Je le prépare.
— Non. Je viens avec toi.
— Elinor, si l'on te voit—
— On voit une veuve en deuil qui rend visite à la tombe de son mari. On ne voit pas une femme qui poursuit un navire. Je reste dans l'ombre, et personne ne saura.
Il n'insista pas. Une heure plus tard, ils glissaient le long de la rivière, la voile à peine déployée pour éviter d'attirer l'œil. La nuit était épaisse, sans lune, et les lumières du port s'estompaient derrière eux. Elinor tenait la barre tandis que Nathaniel scrutait l'horizon, ses doigts crispés sur l'écoutille.
Le quai privé de Hale apparut en contrebas d'une falaise de terre battue, dissimulé par des saules pleureurs. Trois lanternes y brûlaient, éclairant un navire de taille moyenne dont la coque noire semblait absorber la lumière. Des hommes s'affairaient sur la passerelle, portant des caisses marquées d'un simple point blanc — la même marque que les registres.
— C'est le Dartmouth, souffla Nathaniel. Je le connais. Il fait habituellement la route des Açores.
— Cette nuit, il ne fait pas la route des Açores.
Elle observa la silhouette massive du navire, la façon dont il tirait sur ses amarres. Lourdement chargé. Mais ce n'étaient pas des barils de pétrole qui gonflaient sa ligne de flottaison ; c'était autre chose, plus dense.
Un homme sortit de la cabine arrière, s'arrêtant au sommet de la passerelle. Grand, les épaules larges, vêtu d'un manteau de marin — mais sa démarche n'était pas celle d'un matelot. Elinor retint son souffle. Impossible de distinguer ses traits à cette distance, mais il y avait quelque chose dans la façon qu'il avait de se tenir, de scruter le rivage comme s'il cherchait quelqu'un.
— Est-ce lui ? demanda Nathaniel, lisant sa tension.
— Je ne sais pas. Peut-être.
L'homme redescendit dans la cabine, et une minute plus tard, le navire commença à dériver lentement hors de son poste d'amarrage.
— Ils partent plus tôt que prévu.
Nathaniel tira sur l'écoutille et la voile s'ouvrit dans un froissement de toile. Le cutter bondit en avant.
— Nous les suivons, mais à distance. Dix minutes de retard suffisent à dissimuler notre présence.
La nuit était si noire qu'Elinor ne distinguait le Dartmouth que par le léger scintillement de sa lanterne de poupe. Il remontait la rivière avec une lenteur délibérée, les marées jouant en sa faveur. Nathaniel manœuvrait avec une précision silencieuse, sa main posée sur le bordé, devinant les bancs de sable par la seule texture de l'eau.
Après une heure de navigation, la lanterne du navire vira soudain vers la gauche, dans un chenal latéral qu'Elinor ne connaissait pas.
— L'inlet, dit Nathaniel. Il y a une crique dissimulée là-bas, utilisée autrefois par les contrebandiers de thé. Je croyais qu'elle avait été comblée.
— Apparemment non.
Ils suivirent le virage à distance, la voile réduite à un lambeau pour ralentir leur course. Au bout d'une courbe étroite, le Dartmouth émergea dans une étendue d'eau presque entièrement masquée par les arbres. Il y avait là une jetée rudimentaire, plus récente que le reste de la crique, et un groupe d'hommes attendait sur le rivage. Des barques plates étaient alignées sur la grève, chargées de caisses.
— Ils déchargent ici, murmura Elinor. Pourquoi ?
— Parce que les douanes surveillent le port principal. Ici, pas de regards indiscrets. C'est un point de rupture.
Elle regarda les hommes s'affairer, la lanterne du Dartmouth jetant des éclats mouvants sur l'eau noire. Et puis, comme s'il sentait leur présence, l'homme en manteau émergea de nouveau sur le pont, cette fois face à eux.
Il tourna la tête dans leur direction.
Elinor crut que son cœur allait s'arrêter. Même dans l'obscurité, même avec dix-huit mois de séparation, elle reconnaissait la ligne de sa mâchoire, la façon dont il penchait légèrement la tête quand il écoutait. Thomas. Son mari. Vivant, debout, à cinq cents pieds d'elle.
Elle saisit le bord du cutter, les jointures blanches.
— C'est lui.
Nathaniel posa la main sur son épaule, la forçant à s'accroupir.
— Il nous a vus ?
— Je ne sais pas. Il regarde par ici.
Thomas fit un pas vers la poupe du navire, puis s'arrêta. Il dit quelque chose à un homme à côté de lui, et l'homme se retourna. La lanterne éclaira son visage.
Elinor retint un cri.
Ce n'était pas un matelot de Hale. C'était William Marsh. Son beau-frère, celui-là même qui contestait sa succession devant le tribunal, debout à côté de son fuyard de frère, complice dans la nuit.
— Will, souffla-t-elle. Il est avec lui.
Nathaniel jura entre ses dents.
— Alors ce n'est pas seulement Hale. C'est toute la famille qui est dans le coup.
Sur le rivage, un signal lumineux cligna deux fois depuis la jetée. Thomas répondit d'un geste bref, et le Dartmouth commença lentement à larguer une passerelle vers la berge. Les hommes chargèrent les premières caisses.
Elinor sentit le froid la saisir, plus mordant que l'air nocturne. Tout ce qu'elle avait cru comprendre venait de se fissurer. Thomas n'était pas seulement un homme fuyant Hale ; il travaillait avec son propre frère pour écouler une marchandise illégale. Et William, qui la poursuivait en justice pour récupérer les parts de la compagnie, était complice de la disparition qui les rendait vacantes.
Elle regarda son mari charger une caisse sur une barque, les muscles de son dos jouant sous la toile de son manteau. Il n'avait pas l'allure d'un homme traqué. Il avait l'allure d'un homme chez lui.
— Nous devons partir, murmura Nathaniel. Nous ne pouvons pas les aborder ici. Ils sont une douzaine, armés.
— Non. Nous ne partons pas.
Elle sortit un petit pistolet de sa ceinture, celui que Nathaniel lui avait donné avant leur fuite de New Bedford. Sa main était ferme.
— Nous les approchons par l'ouest, où les barques ne sont pas amarrées. Et nous prenons Thomas avant qu'il ne comprenne ce qui lui arrive.
Nathaniel la regarda une longue seconde, puis hocha la tête. Il dériva le cutter vers un rideau de roseaux, coupa la voile, et sortit les avirons.
Le silence qui s'ensuivit n'était troublé que par le clapotis de l'eau contre les roseaux et les cris étouffés des hommes déchargeant le navire. Elinor ramait en cadence avec Nathaniel, chaque mouvement plus lent que le suivant, rapprochant leur ombre de la coque du Dartmouth.
Elle pouvait entendre sa respiration au-dessus d'elle, ses ordres secs, son rire étranglé quand une caisse lui échappa. Dix-huit mois de mensonges, de deuil, d'enquête, et tout ce qu'elle avait à faire était de tendre la main pour le saisir.
Le cutter heurta doucement l'ombre de la coque. Nathaniel s'immobilisa, la tête levée, écoutant les pas sur le pont.
Puis une voix tomba des hauteurs, calme et presque amusée :
— Je me demandais combien de temps il vous faudrait pour arriver. Montez, Elinor. Nous avons beaucoup à nous dire.
La lanterne du Dartmouth s'alluma, éclairant le visage de Thomas penché au-dessus d'eux, un sourire mince aux lèvres. Derrière lui, une rangée d'hommes armés se dressait, leurs fusils luisant sous la lumière.
Elinor sentit Nathaniel se crisper à côté d'elle, mais elle n'abaissa pas son arme.
— Thomas.
Son nom sortit de sa bouche comme un verdict.
— Vous êtes mort depuis dix-huit mois. Ce n'est pas pour entendre des excuses que j'ai traversé la moitié du port dans l'obscurité. C'est pour savoir pourquoi.
Le sourire de Thomas ne s'effaça pas. Il fit un signe de tête, et deux hommes descendirent sur le cutter, désarmant Nathaniel en un geste fluide avant qu'il ne puisse réagir.
Elinor ne bougea pas, le pistolet toujours pointé vers son mari.
— Répondez.
— Parce que, dit Thomas en se penchant vers elle, sa voix soudain dépouillée de tout amusement, votre père a laissé une dette que ni moi ni Hale ne pouvions payer. Et cette dette, Elinor, porte votre nom.
La lanterne vacilla. Sur le rivage, William leva les yeux, et pour la première fois, Elinor vit autre chose que de la cupidité sur son visage.
De la peur.
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