Le Registre de la Veuve
Lire le chapitre 22: The Calm Before
La pluie s’était tue, ne laissant qu’un ciel bas et lourd au-dessus de l’anse. Elinor et Nathaniel étaient accroupis derrière un affleurement de rochers, le sel des embruns mêlé à la sueur sur leurs peaux. Devant eux, à une centaine de mètres, la goélette de Thomas se balançait à l’ancre, sa coque noire avalant les derniers rais de crépuscule.
Nathaniel tendit le bras, doigt pointé vers la jetée de fortune. Des hommes s’affairaient, déchargeant des barils et des caisses en silence, les passant de main en main comme une procession de fantômes. Le clapotis de l’eau contre les rochers couvrait leurs grognements étouffés.
« Ils ne gardent pas le rivage, murmura Nathaniel. Toute leur attention porte sur la cargaison. »
Elinor compta les silhouettes—sept sur le quai, deux sur le pont, un éclaireur perché dans les haubans. « Ils sont trop nombreux. »
« Nous ne sommes pas là pour les combattre. » Nathaniel retira sa veste, ne gardant que sa chemise sombre et humide. « Juste assez près pour voir. Écouter. Comprendre ce que ton mari transporte réellement. »
Elinor déglutit. *Ton mari.* Les mots la piquaient encore. Thomas vivant, Thomas capitaine de contrebande, Thomas qui avait exigé qu’on la laisse sans un sou. Chaque version de lui qu’elle découvrait contredisait la précédente.
« Viens. » Nathaniel lui saisit la main et l’entraîna le long du sentier de chèvres qui serpente sous la ligne de crête.
Elle le suivit, les pierres glissantes sous ses bottines, le souffle court. Ils descendirent vers la plage de galets, où la marée montante léchait déjà les derniers mètres de terre sèche. Nathaniel s’avança dans l’eau peu profonde, enjambant les varechs, se guidant le long des rochers submergés qui masquaient la cale de la goélette du regard des hommes de quart.
Elinor noua ses jupes à la taille, exposant ses chevilles au froid de la mer d’avril. Elle le suivit pas à pas, la main effleurant le granit pour ne pas glisser.
Ils atteignirent l’ombre de la coque. Le bois craquait, les cordages grincaient, et au-dessus d’eux montait la voix étouffée d’un officier scandant des ordres.
« Pousse ces barils vers l’entrepôt, grommela l’homme. Hale voudra la traite comptée avant l’aube. »
Elinor échangea un regard avec Nathaniel. *Hale.* Thomas travaillait donc toujours avec lui, malgré son histoire de chantage. Ou bien Thomas menait sa propre affaire en parallèle.
Nathaniel indiqua d’un signe du menton une échelle de corde qui pendait du bastingage, inutilisée. Il s’en saisit, tirant dessus pour en tester la prise, puis commença l’ascension, agile comme un matelot de la marine. Elinor hésita une seconde, puis s’y hissa à sa suite.
Elle atteignit le pont au moment où une main d’acier se referma sur son poignet.
« Nous avons un intrus ! » cria un voix rauque.
Nathaniel réagit en une fraction de seconde, brisant la prise d’un mouvement sec et projetant l’homme au sol d’un coup de coude à la tempe. Mais déjà deux autres se ruaient vers eux, des couteaux brillants sous la lanterne. Le bruit de la lutte fit tourner les têtes sur le quai.
« Couvre-toi ! » hurla Nathaniel.
Trop tard. Une corde siffla dans les airs et s’enroula autour des chevilles d’Elinor. Elle s’écroula, le visage contre le pont mouillé, les mains liées avant qu’elle ne puisse protester. Nathaniel se débattit encore un instant, envoyant un troisième homme valser dans une pile de cordages, jusqu’à ce qu’un matraque s’abatte sur sa nuque. Il s’effondra comme une voile rendue.
Elle leva les yeux à travers ses mèches collées à son front. Un homme s’approcha, bottes cirées qui claquaient sur le bois humide. Une silhouette qu’elle reconnaîtrait entre mille.
Thomas.
Il portait les cheveux un peu plus longs que dans ses souvenirs de mariage, le visage plus dur, la mâchoire ombrée d’une barbe de trois jours. Mais c’était lui. Les mêmes yeux couleur ambre, le même port de tête. Vivant.
« Elinor. » Sa voix était basse, presque douce. Il se baissa, défit la corde à ses chevilles lui-même, écarta une mèche humide de son visage. « Je t’avais dit de rentrer à la maison. »
Elle voulait se débattre, le frapper, lui crier ses trahisons. Mais la peur avait gelé ses muscles.
« Tu es mort, souffla-t-elle. Officiellement. Tu as laissé ton frère prendre ma vie en main. »
Thomas se releva, passa une main sur sa nuque, pénible. « Pas comme tu le crois. »
Il fit signe, et des bras robustes l’aidèrent à se remettre debout, Nathaniel pendant entre deux gabiers, sonnée. On les poussa vers l’écoutille, descendit une échelle raide vers la cale. Une couchette étroite, une lampe à huile qui fumait, des barils entassés dans l’ombre.
Thomas s’accroupit en face d’elle, les mains jointes sur ses genoux.
« Écoute-moi, Elinor. Je te le dois bien. » Il soupira, parlant plus bas. « Le jour où ton père est mort, il a laissé une dette. Une dette de jeu, scellée par sa signature et une promesse. Il a engagé ton nom pour la garantir. »
Elle secoua la tête. « Mon père n’avait aucune dette en jeu. Il avait fermé ses comptes de paris trois ans avant de mourir. »
« Ces paris n’étaient pas avec des joueurs. C’était une assurance maritime. Un investissement que ton père a fait pour financer une cargaison illicite—ivoire d’éléphant africain, avant son interdiction. Lorsque la cargaison a été saisie par la Couronne, il a dû payer les pertes de ses associés. Il ne pouvait pas le faire depuis la tombe. Alors l’obligation est tombée sur toi. »
Elinor cligna des yeux. Elle sentit le froid remonter de la cale. « Tu mens. »
« Je ne mens pas, Elinor. » Il leva les yeux vers la lampe, les plis de son visage accusés par la lumière. « Hale détenait la créance. Quand je l’ai découverte—avant même que nous ne nous marions—j’ai tenté de la racheter. Il refusa. Il voulait la compagnie Marsh. Il voulait que tu sois contrainte de lui signer ta dot, ton héritage. Ton père avait mis ta dot en garantie, cette clause absurde du droit maritime que tu connais mieux que personne. »
Elinor connaissait cette clause. La guerre financière de son père avait failli le ruiner plusieurs fois. Mais elle n’avait jamais été partie liée. Sa mère lui avait jure que la dot était libre de toute charge.
« Hale m’a proposé un marché », continua Thomas, les yeux fixés sur elle, sans détour. « Si je disparaissais—si je me faisais passer pour mort, avec la complicité de son médecin légiste—il annulait la créance sur ton nom. Tu hériterais librement, sans le spectre de la dette de ton père. »
« Mais il l’a transférée quand même », murmura-t-elle, les rouages tournant à toute vitesse. « Cet ancien testament… il m’a privée de la compagnie Marsh. »
Thomas hocha lentement la tête, un muscle de sa mâchoire saillant. « Hale m’a trahi après que j’étais déjà parti. Un mort ne peut pas négocier. Il a gardé la créance et t’a volé ton héritage. Quand j’ai découvert ce qu’il avait fait, j’ai commencé à le faire chanter à mon tour. C’est notre partenariat maudit. »
Elinor resta muette un long moment. Le pont grinçait au-dessus de leurs têtes, les voix des marins résonnant dans la charpente. Elle voulait le croire. Elle voulait haïr la partie de lui qui l’avait laissée derrière, même avec une bonne raison. Mais une pièce restait bancale.
« Tu m’as envoyé un message. Tu m’as dit de rentrer chez moi. Une semaine avant que Hale ne me raconte son histoire de maîtresse à Boston. »
Thomas écarta les mains, les yeux fatigués. « Je savais que Hale te chercherait. Je ne savais pas quand, ni comment. Je voulais que tu restes en sécurité, hors de portée. Je ne pouvais pas t’expliquer les choses sans te mettre encore plus en danger. »
Elle examina son visage à la lueur tremblante, cherchant le mensonge. Tout ce qu’il disait se tenait. Mais Hale avait lui aussi été convaincant.
« Nathaniel est innocent, dit-elle enfin. Laisse-le partir. »
Thomas secoua la tête, la pitié dans le geste. « Je ne peux pas. Pas avec ce qu’il sait. Pas encore. »
Il se releva, les bras ballants. Sa silhouette projetait une ombre longue contre les barils de contrebande.
« Dors. Nous parlerons au matin. »
Il se tourna vers l’échelle. Elle l’arrêta d’une phrase.
« Qui d’autre connaît la dette, Thomas ? Qui d’autre a intérêt à ce qu’elle reste secrète ? »
Il se figea, sans se retourner. Le silence s’étira, comme une corde qui menace de rompre.
« Les trois associés de ton père », dit-il enfin. « L’un d’eux est mort en mer. Un autre s’est noyé il y a deux ans à Salem. Le troisième est toujours vivant. »
Il se tourna vers elle, et le visage dans la pénombre était celui d’un homme hanté.
« Il s’appelle William. »
La lampe vacilla, et le silence s’écrasa autour d’elle.
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