Le Registre de la Veuve
Lire le chapitre 23: The Mutiny's Spark
La pluie tambourinait contre le pont du *Dartmouth*, transformant les planches en un miroir noir et mouvant. Les mains liées derrière le dos, Elinor se tenait face à Thomas, dont le visage était à moitié éclairé par la lanterne balancée au-dessus de l'écoutille. Nathaniel, à sa gauche, les mâchoires serrées, semblait prêt à bondir malgré ses liens.
« Tu me demandes de partir. De me taire. Comme si rien de tout cela n'avait de prix », dit Elinor, et sa voix porta plus haut qu'elle ne l'aurait cru, jusqu'aux hommes d'équipage qui s'affairaient à l'arrière.
Thomas fit un pas vers elle, mais s'arrêta en voyant le regard de Nathaniel. « Je te demande de vivre, Elinor. C'est tout ce que j'ai jamais demandé. »
— Et c'est pour cela que tu m'as laissée croire que j'étais veuve ? Que tu as laissé Hale s'emparer de la compagnie Marsh ? Que tu as traîné le nom de mon père dans une dette que je ne comprends toujours pas ?
La mâchoire de Thomas se contracta. « Tu ne comprendras jamais, parce que tu ne veux pas comprendre. Ton père avait contracté des dettes avant de mourir. Des dettes qui te revenaient de droit. J'ai fait ce que j'ai fait pour que ces hommes ne viennent pas te chercher, toi. »
Nathaniel cracha presque ses mots. « En la laissant sans le sou, sans protection ? »
— Elle avait la compagnie Marsh. Une belle façade. Hale croyait contrôler le tout. Mais moi, je savais ce qui se cachait dans les cales de mon navire.
Elinor le dévisagea. Il y avait quelque chose dans sa voix, une fatigue qui pouvait être vraie ou fabriquée. Mais elle avait appris à lire les livres de comptes comme des âmes, à repérer les chiffres qui mentaient. Thomas mentait encore, elle en était sûre.
« Je n'accepte pas, dit-elle. Je ne signerai aucun accord tacite. Si je sors d'ici vivante, je te dénonce. Je dénonce Hale. Je dénoncerai mon propre oncle s'il le faut. Même si cela doit me tuer. »
Le silence qui suivit fut plus lourd que le plomb. Les regards des matelots se tournèrent vers Thomas, attendant ses ordres. Celui-ci resta immobile un long moment, puis il fit un geste presque imperceptible de la tête.
« Nathaniel, dit-il doucement. Tu es un homme raisonnable. Parle-lui. »
— Je n'ai rien à lui dire que nous ne sachions déjà.
Thomas soupira, puis fit un signe à deux matelots qui s'avancèrent. Mais Nathaniel bougea plus vite qu'ils ne s'y attendaient. D'un mouvement sec, il se dégagea des cordes — frottées l'une contre l'autre en secret pendant que Thomas parlait — et saisit la lanterne à côté de l'écoutille, la brandissant entre lui et les matelots.
« Reculez », dit-il, et sa voix n'était plus celle d'un second de bureau, mais celle d'un homme qui avait connu les mers.
Les matelots hésitèrent, regardant vers Thomas. Dans cet instant d'hésitation, Nathaniel balança la lanterne contre le premier matelot, qui tomba en arrière. Elinor n'avait pas les mains libres, mais elle se jeta en avant, percutant le second matelot qui n'avait pas le temps d'ajuster son geste. Les deux allèrent s'écraser contre le bastingage avec un choc sourd.
« Attrapez-les ! » hurla Thomas.
Mais dans le chaos qui s'ensuivit, une voix monta de derrière l'équipage, une voix que seule Elinor entendit : celle du second du *Dartmouth*, un homme osseux nommé Mercer, qui parlait bas à un autre membre d'équipage.
« Hale a dit qu'après la livraison, on n'avait plus besoin de lui. Le capitaine Marsh ne revoit jamais le port de Nantucket. »
Elinor suspendit son mouvement, les mots résonnant dans sa tête. Elle pivota vers Mercer, mais celui-ci s'aperçut qu'elle avait entendu. Ses yeux s'élargirent, puis il tira son couteau.
« Elle sait », dit-il à l'équipage. « Elle sait tout. On a plus le choix. »
Thomas se retourna, vit Mercer le couteau à la main, et le drame se joua en trois secondes.
— Mercer, qu'est-ce que tu fais ?
— Ce que Hale a ordonné, capitaine. Dès que la cargaison sera chargée à bon port, vous devenez un poids mort. On avait des ordres.
Le visage de Thomas blêmit, trahissant la vulnérabilité dans laquelle il ne s'était jamais laissé surprendre. Il ne regardait pas Elinor ni Nathaniel, mais les hommes qui l'entouraient, soudain silencieux, attendant leur prochaine instruction. Les alliances se recomposaient dans la lumière dansante des lanternes.
Nathaniel se rapprocha d'Elinor, tirant sur ses liens pour les défaire d'un coup de couteau qu'il avait saisi au passage. « On a une fenêtre. Maintenant ou jamais. »
Elinor ne fit pas un geste vers la chaloupe. Elle regarda Thomas, dont l'expression oscillait entre colère et un étonnement glacé. « Il t'a joué, dit-elle simplement. Hale t'a toujours joué. Le marché valait ton silence, pas ta vie. »
— Je sais, dit Thomas, et le ton de sa voix n'était plus celui d'un homme qui commande, mais d'un homme qui compte ses alliés en dedans.
Un cri monta des cales. Quelqu'un frappait contre la porte de la soute. William, peut-être. Le temps se fragmentait en secondes qui ne pouvaient pas être récupérées.
Mercer fit un pas vers Thomas, et le reste de l'équipage suivit, incertain. Nathaniel tira Elinor vers le bastingage, près de la chaloupe de retour, l'échelle à peine fixée.
« Maintenant, Elinor ! »
Elle jeta un dernier regard à Thomas, dont l'expression se lisait clairement : il savait que l'équipage n'obéirait plus à ses ordres. Il se tenait entre leur couteau et l'obscurité, seul au centre du navire qu'il avait commandé pendant des années. Peut-être même avait-il cru que ses mensonges le protégeraient encore un peu, mais chaque homme qui le regardait voyait désormais un capitaine tombé en disgrâce.
« Il y a quelque chose que vous devez savoir, dit Thomas à Elinor, et sa voix traversa la distance de l'écoutille. Hale n'a jamais eu la dette. C'est ton oncle qui la détient. William a gardé le papier original. Il le garde pour sa propre protection, pas pour toi. »
Elinor se figea. Le nom de William, le papier, tout cela s'emboîtait mal dans une pièce qu'elle croyait déjà complète.
Mercer avança encore, et le couteau lança un éclat.
Elle se retourna, saisit l'échelle, et descendit dans la nuit vers la chaloupe qui tanguait contre la coque noire du navire. Nathaniel la suivit, coupant les derniers liens restés à ses poignets. Derrière eux, le bruit d'un corps tombant sur le pont — puis des cris.
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