Le Registre de la Veuve
Lire le chapitre 28: The Double-Edged Sword
La lampe à huile projetait des ombres mouvantes sur la table de la cuisine, où le registre codé s’étalait comme une carte au trésor maudite. Elinor passa un doigt sur les colonnes de chiffres, ses lèvres remuant en silence tandis qu’elle transposait les symboles — chaque entrée correspondait à un chargement, chaque chargement à une commission, chaque commission à un nom que Thomas avait soigneusement griffonné en marge.
— Il y a cinq ans de trafic ici, murmura-t-elle. Hale ne faisait pas que transporter de l’huile de baleine. Il rançonnait les douaniers, détournait les cargaisons, et… attends.
Elle leva les yeux vers Thomas, qui se tenait adossé au chambranle de la porte, un bras en écharpe, le visage encore couturé de son sauvetage manqué. La cicatrice sur sa joue paraissait plus sombre à la lueur dansante.
— Quoi ?
— La dernière entrée, dit Elinor en tournant le registre vers lui. Ce n’est pas un chargement. C’est une localisation. “Cave de la maison Hale, sous la troisième poutre, au nord de la citerne.” Il y a une somme énorme. Douze mille dollars en or, peut-être plus.
Nathaniel, qui mâchait une tranche de pain rassis près du feu, s’arrêta net.
— Douze mille ? C’est plus que la valeur entière du Dartmouth chargé de fantômes.
— C’est l’argent de Hale, dit Thomas. Son trésor personnel. Il le garde pour fuir si jamais les choses tournaient mal. Il l’a amassé pendant des années, en cachette de ses propres associés.
Elinor sentit son pouls s’accélérer. Douze mille dollars. Assez pour rembourser la dette de son père — la dette de sang qui avait poussé Thomas à tout abandonner sept ans plus tôt. Assez pour payer William et effacer l’ardoise qui pesait sur le nom Marsh depuis si longtemps. Elle posa la main sur le registre, les doigts tremblants.
— Nous pourrions le prendre.
Thomas la regarda avec une expression indéchiffrable.
— Le prendre ?
— La dette, Thomas. La dette de mon père. Douze mille dollars couvriraient tout. Nous pourrions rendre à William ce qu’il exige, libérer la maison de ma mère, recommencer à zéro, sans chaîne.
Nathaniel se leva d’un bond, la chaise raclant le sol.
— Non. Pas question. C’est l’argent de Hale. Voler un voleur ne fait pas de nous des honnêtes gens, Elinor, ça fait de nous des cibles.
— Il est mort ou en prison, répliqua-t-elle en se tournant vers lui. Hale est arrêté, son bateau brûlé, sa cargaison confisquée. Qui réclamera cet argent ?
— Mercer, dit Thomas d’une voix douce. Et peut-être d’autres. Hale avait des amis, et les amis de Hale ne sont pas du genre à laisser quelqu’un s’emparer de leur or sans réagir.
Elinor serra les mâchoires. La colère montait, familière, brûlante.
— Tu m’as demandé de t’aider à décoder ce registre. Tu m’as demandé de te faire confiance. Et maintenant que nous savons où est l’argent, tu veux que je fasse comme s’il n’existait pas ?
— Je veux que tu réfléchisses, dit Thomas en s’approchant. Pas que tu agisses par impulsion.
— C’est trop tard pour les impulsions, répliqua-t-elle. J’ai sauté dans l’océan pour toi.
Le silence tomba dans la cuisine. Nathaniel détourna le regard, la mâchoire crispée. Thomas, lui, resta parfaitement immobile, son regard sombre ne quittant pas Elinor.
— Et je ne l’oublierai jamais, murmura-t-il enfin. Mais ce registre n’est pas seulement une carte, Elinor. C’est une preuve. Hale avait des complices à Boston, à New Bedford, peut-être même à Washington. Ce papier me permet de témoigner contre eux, de les dénoncer. Si nous prenons l’argent, nous détruisons la seule chose qui nous protège.
— Nous protéger de quoi ? lança Nathaniel. Tu as promis de te rendre, Thomas. Tu as promis de dire la vérité. Si tu fais ça, tu n’as plus besoin de protection.
Thomas ne répondit pas tout de suite. Il baissa les yeux vers le registre, puis vers Elinor. Quelque chose vacilla dans son regard, quelque chose qu’elle n’avait pas vu depuis leur nuit au phare — une hésitation, une faille.
— Je comptais le faire, dit-il. Mais les choses ont changé.
— Qu’est-ce qui a changé ?
— Hale est arrêté, mais il n’est pas jugé. Et ses complices sont toujours libres. Si je me rends maintenant, avec ce registre, je mets leur procès en marche — mais ils auront des mois pour préparer leur défense, pour acheter des témoins, pour me faire disparaître comme ils ont fait disparaître tant d’autres.
Elinor sentit un froid glisser le long de son échine.
— Tu comptais te rendre quand ? À la fin du procès ? Après le jugement ?
Thomas détourna le regard, et ce simple geste fut pire qu’un aveu.
— Il y a une cargaison qui doit partir de Portsmouth dans trois jours. Un navire français, le Renard, qui fait route vers Québec. J’ai un accord avec le capitaine — il me prend à bord, moi et le registre, et je le dépose directement entre les mains du consul britannique à Montréal. De là, je peux coordonner les arrestations sans que personne ne puisse m’atteindre.
Nathaniel éclata d’un rire sans joie.
— Tu veux dire fuir. Tu veux dire disparaître une deuxième fois, avec les preuves, et laisser Elinor ici pour affronter ce que tu laisses derrière toi.
— Je veux la protéger, dit Thomas d’une voix sourde.
— En la laissant seule ? lança Nathaniel en s’approchant. C’est ce que tu as fait il y a sept ans, et regarde où ça l’a menée. À épouser un autre homme, à finir veuve, à crouler sous les dettes d’un père qu’elle ne pouvait pas rembourser. Tu appelles ça la protéger ?
Thomas s’avança, le visage soudain dur, mais Elinor se leva entre eux, les mains tendues.
— Arrêtez.
Ils s’arrêtèrent. Mais l’air restait chargé d’électricité, comme avant un orage.
Elinor se tourna vers Thomas, les yeux brillants.
— Tu veux fuir au Canada avec le registre. Tu veux laisser l’argent de Hale sous cette cave, et tu veux me laisser ici avec ta promesse de revenir — une promesse que tu as déjà trahie une fois.
— Elinor, je…
— Non, écoute-moi. S’il y a une chose que j’ai apprise en tant que veuve, c’est que les promesses ne paient pas les dettes et ne nourrissent pas les orphelins. Si tu pars, je reste ici avec rien. Avec ce registre, avec cette cave, avec douze mille dollars que je pourrais utiliser pour effacer les torts faits à mon père, à ma famille, à moi-même.
Elle posa la main sur le registre, puis sur son cœur.
— Tu me dis de te faire confiance. Mais ce que tu me proposes, c’est encore de choisir entre toi et ma survie.
Le visage de Thomas se décomposa. Il fit un pas vers elle, la main tendue, et pour la première fois depuis leur retrouvailles, il sembla vieux, fatigué, brisé.
— Je voulais te le dire. Je voulais d’abord m’assurer que tu étais en sécurité. Mais je ne peux pas rester, Elinor. Si je reste, je serai pendu pour des crimes que j’ai commis sous la menace, et tu seras entraînée avec moi. Ce registre est la seule chose qui vaut plus que ma vie entre les mains de la justice. Je dois aller à Montréal.
— Et moi ? Que suis-je censée faire ?
Thomas ouvrit la bouche pour répondre, mais un bruit sourd retentit dans la maison. Un craquement, du côté de l’arrière-cour. Élinor et Nathaniel échangèrent un regard. Thomas, lui, avait déjà la main sur la poche de son manteau, là où il gardait son pistolet.
— Nous ne sommes pas seuls, murmura-t-il.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.