Le Registre de la Veuve
Lire le chapitre 7: The Waterman's Tale
La barque glissait sur une mer laiteuse, l'aube à peine née derrière les toits de Nantucket. Nathaniel maniait les rames d'un poignet sûr, mais ses yeux restaient fixés sur Elinor, assise en proue, le visage à demi caché sous sa capote de laine sombre.
« Le Waterman s'appelle Tobias Garth, dit-il à voix basse. Il vit dans une cahute à l'embouchure de la rivière. Personne ne connaît mieux les criques et les passes que lui. S'il ne sait pas où mènent ces coordonnées, personne ne le sait.
— Vous le payez, ou il vous doit une faveur ? demanda Elinor, la main crispée sur son réticule où dormait le bout de papier aux chiffres codés.
— Il me doit une vie. Je l'ai repêché par une nuit de novembre, quand son doris s'est retourné au large de Great Point. Il n'oublie pas ça.
— Vous êtes un homme qui collectionne les dettes et les secrets, Nathaniel.
— Et vous une femme qui les déterre. Nous sommes bien assortis. »
Elinor détourna le regard, mais une chaleur insistante lui monta aux joues. Elle ne voulait pas de cette complicité, pas maintenant. Pas alors qu'elle soupçonnait l'homme assis en face d'elle d'en savoir plus qu'il ne le disait. La veille, elle avait surpris son regard posé sur elle lorsqu'elle croyait qu'il ne la voyait pas, et il y avait dans cette intensité quelque chose qui la déstabilisait infiniment plus que la menace de Hale.
La cahute de Garth apparut derrière un coude de rivière, squat et grise, adossée à un bosquet de pins rabougris. Des filets séchaient sur des piquets inclinés ; une barque retournée servait d'abri à un chien jaune famélique qui aboya sans conviction à leur approche.
Tobias Garth était un vieil homme à la peau tannée comme du cuir de selle, des rides profondes traçant des cartes marines sur son visage. Il cligna des yeux en reconnaissant Nathaniel, puis son regard glissa vers Elinor et s'y attarda avec une curiosité tranquille.
« Cole, dit-il simplement. Je me demandais quand tu reviendrais poser des questions que je n'ai pas envie d'entendre.
— Racontez-lui l'inlet, Tobias. Les coordonnées, dit Nathaniel en s'asseyant sur un billot sans y être invité.
— Et pourquoi je parlerais à une femme que je ne connais pas ?
— Parce qu'elle est la veuve d'Elias Marsh. Et parce que je vous dois une vie, vieil homme. Vous payez ce que vous devez. »
Garth se tut un long moment, puis il cracha un filet de jus de chique dans l'herbe rase. Ses yeux plissèrent, mesurant Elinor comme on mesure un tonnage au gabarit.
« Vous êtes la petite Marsh, hein ? La fille de l'armateur de Cornhill. Je me souviens de vous. Vous aviez douze ans quand vous couriez sur la jetée derrière votre père.
— Vous me connaissez ? » Elinor s'approcha, attentive.
« J'ai connu tout le monde dans ce port, d'une manière ou d'une autre. Votre mari aussi. » Une pause, lourde. « Et je sais ce qu'il faisait dans cette crique, même si j'ai promis de ne jamais le dire aux hommes comme Hale. »
Elinor sortit le papier de son réticule, le déplia avec des doigts soigneusement calmes. « Ces coordonnées. Que se passe-t-il là-bas ? »
Garth ne prit même pas le papier. « Trente-cinq lieues au sud-est de l'île Tuckernuck, dans la passe des Basses Batures. Ce n'est pas une position de pêche, jamais été. C'est l'accès de nuit à une crique que les cartes n'indiquent pas, blottie entre deux pointes de roche noire. Quiconque connaît la passe peut s'y glisser sans être vu du phare. Les douaniers l'ignorent, les cartographes n'en ont jamais su l'existence. »
Il cracha encore, puis reposa son regard sur Elinor avec une intensité subite.
« J'ai vu votre mari, madame Marsh. Je l'ai vu à trois reprises, dans cette crique. Une fois — c'était quatorze mois après sa mort officielle — je l'ai regardé longer la côte à la godille à l'intérieur d'une yole peinte en noir, rejoindre une goélette sans nom qui attendait au mouillage. Il n'était pas seul. Il y avait un homme au barre, un colosse aux cheveux gris fer. Je ne sais pas qui il était. Mais votre mari montait à bord comme un homme qui connaît le navire, ses coutures, ses manœuvres. Un capitaine ne se trompe pas sur ce point-là. »
Elinor sentit le sol bouger sous ses pieds, et ce n'était pas la rivière. Les paroles de Marguerite résonnèrent dans son crâne — *R. Moreau, un marchand d'esclaves qu'on croit mort* — et le colosse grisonnant se dressa devant ses yeux avec une réalité qu'elle ne pouvait plus fuir.
« La veille de son départ définitif, ajouta Garth à voix basse, la veille même de la tempête qui a prétendument coulé son navire, je l'ai vu encore une fois. Il est arrivé au crépuscule, seul, avec cette goélette anonyme qui l'attendait déjà. Il avait l'air d'un homme qui prend une décision irrévocable. Quand la goélette est repartie à l'aube, il n'y avait pas un seul visage à bord qu'on aurait pu reconnaître pour son équipage. Des inconnus, tous. Et votre mari n'était plus avec eux.
— Qu'est-ce que ça veut dire ? murmura Elinor.
— Ça veut dire, madame Marsh, que votre mari a choisi ce jour-là, par cette tempête, pour disparaître. Pas pour mourir — pour disparaître. Il y a une différence, et elle est immense.
— Vous en êtes certain ? Le visage, les gestes, tout ça — vous pourriez vous méprendre.
— Je suis un eau-zieux depuis cinquante ans. Mon œil ne se trompe jamais sur un homme qui a commandé un baleinier. Cette démarche, cette arrogance au roulis — c'était lui. Et si vous voulez mon avis, madame, je ne crois pas que votre mari soit mort. Je crois qu'il a prémédité sa propre absence, pour une raison que je ne veux pas connaître. »
Elinor resta immobile, la carte de sa réalité déchirée en pièces autour d'elle. Son mari vivant. Vivant et souriant à la mort officielle, forgeant des documents, laissant derrière lui une femme et des dettes, une rose de bois sculptée comme un adieu qui était peut-être une diversion. Ou un message.
Nathaniel se leva, posa brièvement la main sur son épaule. Le contact fut bref, presque paternel, mais Elinor trop bouleversée ne le repoussa pas.
« Pourquoi vous souvenez-vous des dates avec tant de précision ? demanda-t-elle encore, la voix rauque.
— Parce que c'est le jour où votre mari, qui montait à bord de ces navires sans nom, m'a donné une bourse d'argent et m'a dit : Tobie, si un jour ma femme vient poser des questions sur ma mort, dites-lui que je ne mérite pas qu'on me cherche. » Le vieil homme détourna le regard. « J'ai mis dix ans à me décider à vous le dire. La dette envers Cole a délié ma langue.
Elinor prit une longue inspiration. Le papier crissa sous ses doigts qui tremblaient à peine.
« Il y a une autre chose, dit Garth, hésitant. Vous avez demandé des informations sur une marchandise étrange débarquée la nuit au quai de Hale. Il y a quelqu'un qui sait des choses sur ces cargaisons-là. Une femme — elle devrait vous parler. »
Nathaniel se raidit. Un muscle tressaillit à sa mâchoire. Elinor le vit, et comprit qu'il savait déjà de qui le vieil homme parlait.
« Qui ? demanda-t-elle.
— Vous ne la connaîtrez pas par ce nom-là, mais les vieux du port l'appellent la Veuve du Phare. Elle n'est plus veuve depuis longtemps, et son phare n'est plus en fonction. Mais elle garde les livres des hommes qui passent. Tous les livres. »
Il cracha une dernière fois, puis rentra dans sa cabane sans un mot de plus, la porte claquant derrière lui dans le silence de l'aube.
Elinor et Nathaniel restèrent seuls sur la berge, la rivière chantant entre les galets, la vérité comme une ancre tirant vers les profondeurs.
« Vous connaissez cette femme, dit Elinor sans le regarder.
— Je la connais. » Sa voix était sourde.
— Et vous ne m'en avez jamais parlé.
— Parce que certaines vérités, Elinor, sont des poisons qu'on ne sert pas d'un seul trait. »
Elle se tourna vers lui, enfin, et lut dans son regard une inquiétude sincère qui ne ressemblait pas à de la trahison. Mais elle avait appris, ces derniers jours, que les visages sont des équipages — souriants en surface, rebelles dessous.
« Alors nous irons ensemble lui rendre visite. Ou vous perdrez ma confiance pour de bon, Nathaniel Cole. »
Il soutint son regard un long moment, puis hocha lentement la tête.
« Soit. Mais pas ce matin. Nous avons une marée à attraper, et une crique à voir de nos propres yeux avant que Hale ne sache que vous avez parlé à ceux qui savent. »
Elinor remonta dans la barque sans l'aide qu'il lui offrait, et lorsqu'il s'assit en face d'elle, élevant les rames pour rejoindre le courant, la question lui brûla les lèvres jusqu'à l'instant où le silence devint intolérable.
« Que faites-vous dans tout ça, Nathaniel ? Les dettes, les femmes du port, les inlets secrets. Qui êtes-vous vraiment ? »
Les rames plongèrent dans l'eau sombre avec un bruit de soie.
« Quelqu'un qui vous a toujours dit la vérité, Elinor — tout en vous cachant trop de choses. C'est la seule honnêteté que je puisse vous offrir. »
Il fit filer la barque entre les bancs de sable, laissant derrière eux la cahute du Waterman, et plus loin, la certitude fragile de la veuve Marsh qu'elle poursuivait un fantôme. Le fantôme que son mari laissait derrière lui n'était plus un souvenir — c'était un homme de chair et d'os, doublant le cap, quelque part dans le brouillard qui montait de la mer.