Le Registre de la Veuve
Lire le chapitre 8: A Slip of the Line
L’aube étirait des doigts gris sur l’eau quand la voile claqua, soudain tendue par un vent vif. Elinor tenait le filin comme Nathaniel le lui avait montré, les paumes déjà brûlées par le chanvre. L’air sentait le sel et quelque chose d’autre, quelque chose d’aigu, comme si la mer elle-même retenait son souffle.
Nathaniel se tenait à la barre, le regard fixé derrière eux. Il n’avait pas parlé depuis qu’ils avaient quitté l’inlet. La veille, Tobias Garth leur avait donné des mots, des noms, un point sur une carte. La veuve du phare. Elias vivant. Il avait vu Elias vivant.
— Nathaniel, dit Elinor, il y a une voile. Là-bas, vers le nord-est.
Il tourna la tête, les yeux plissés. Un instant, rien. Puis un mât se découpa contre le ciel pâle, mince comme une aiguille. Le cutter avançait vite, trop vite, son étrave fendant l’eau en un V blanc et rageur.
— Merde, murmura Nathaniel. Il poussa la barre, fit virer le sloop vers les hauts-fonds. Ils nous ont vus. Ils nous ont suivis depuis l’inlet, c’est certain.
Elinor sentit son estomac se serrer. Elle serra le paquet de toile huilée contre sa poitrine — le grand livre, celui que Nathan avait sorti de la cachette derrière la pierre descellée du vieux quai, à moitié rongé par l’humidité mais encore lisible. Des noms, des dates, des marchandises qui n’étaient pas de la graisse de baleine. Des cargaisons qui portaient le même triangle inversé que celui du livre de comptes de son mari.
— Ils viennent nous prendre ? demanda-t-elle.
— Ils viennent nous couler, corrigea Nathaniel. Accroche-toi.
Le cutter fonçait droit sur eux, toutes voiles dehors. Son gaillard d’avant était vide, mais Elinor vit un éclat de métal près du bastingage. Une gaffe. Une gaffe, ou autre chose.
Nathaniel vira sèchement. Le sloop pencha, l’eau déferlant par-dessus le plat-bord. Elinor cria, agrippa le mât, le grand livre toujours serré contre elle. Le cutter passa à moins de trois longueurs, son sillage soulevant une houle qui fit tanguer le petit bateau comme un bouchon.
— Ils n’ont pas ralenti, dit Elinor, la voix tremblante. Ils ont essayé de nous éperonner.
Nathaniel ne répondit pas. Son visage était fermé, concentré, mais Elinor vit ses jointures blanchir sur la barre. Le cutter virait déjà, dessinant un large arc pour revenir.
— Il faut gagner la côte, dit-il. Il y a une anse à un quart de mille. On pourra s’y glisser, ils ne suivront pas dans ces eaux.
— Et si l’anse est gardée ?
— Alors on aura d’autres problèmes que ce cutter.
Il poussa la barre encore, et le sloop plongea vers la côte déchiquetée. Les rochers semblaient avancer vers eux, noirs et luisants d’écume. Elinor n’osait pas respirer.
Le cutter revint, plus serré cette fois. Elinor vit l’homme à la proue — un grand gaillard, vêtu de toile grise, un visage plat et sans âge. Il tenait une longue perche. Pas une gaffe : un grappin.
— Nathaniel ! Il a un grappin !
Il jura entre ses dents, tira sur la barre pour l’éviter. Trop tard. Le grappin siffla dans l’air, mordit le plat-bord, tira sèchement. Le sloop tangua violemment. Elinor perdit l’équilibre, tomba à genoux, et le grand livre glissa de ses bras.
Il bascula par-dessus bord.
— Non ! cria-t-elle.
Elle se jeta vers le plat-bord, mais Nathaniel fut plus rapide. D’une main, il attrapa le livre avant qu’il ne disparaisse sous la surface. De l’autre, il tira sur la drisse, faisant tomber la voile pour ralentir le bateau.
— Ils tirent ! hurla-t-elle.
Le grappin s’enfonça dans le bois, la ligne tendue comme une corde d’arc. Le cutter tirait vers eux, gagnant du terrain. Nathaniel lâcha le livre, saisit un couteau à sa ceinture.
— Recule-toi, dit-il.
Il trancha la ligne d’un coup sec. Le cutter eut un soubresaut, perdit de la vitesse dans la surprise du relâchement. Nathaniel jeta le livre à Elinor.
— Prends-le et tiens-toi.
Il poussa la barre à nouveau. Le sloop pivota, s’engagea dans un passage étroit entre deux rochers. Elinor vit le cutter s’efforcer de les suivre, puis ralentir, son grand tirant d’eau le trahissant dans les hauts-fonds.
— On les a semés, dit-elle, la voix étranglée.
Nathaniel ne répondit pas. Il regardait la ligne d’eau scrutant, le visage tendu. Un son monta, grave et long. Un cor de brume. Le cutter, bloqué sur les hauts-fonds, répondait par un autre son.
— Ils appellent quelqu’un, dit Nathaniel. Un second bateau. Peut-être plus.
Une détonation. Elinor se jeta à plat sur le pont, et le grand livre glissa encore de ses doigts. Elle le rattrapa de justesse, le coin arraché, une page tombant dans l’eau.
— Mon Dieu, ils tirent, dit-elle, le souffle coupé.
— Ils ne tirent pas au-dessus de nos têtes, dit Nathaniel. Ils tirent pour blesser. Allez, rampe vers l’arrière. L’anse est à la pointe de ce rocher.
Une seconde détonation. L’eau éclata à trois pieds de la coque, arrosant le pont d’embruns. Elinor rampa, le livre pressé contre sa poitrine, les mains saignantes de tant de friction. Nathaniel tira sur une écoute, la voile se déploya, et le sloop bondit vers le passage.
Ce fut alors que le grappin revint.
Pas un grappin — une barre de choc. Une lourde poutre, jetée à la main, qui frappa Nathaniel à la tempe. Il vacilla, lâcha la barre, et bascula par-dessus bord dans un grand éclaboussement.
Elinor hurla son nom.
L’eau était grise, opaque, agitée. Nathaniel disparut, revint à la surface à quelques brasses, le visage pâle, une main tendue. Il essayait de nager mais la voile continuait de porter le sloop, s’éloignant de lui.
Elle n’eut pas le temps de réfléchir. Elle posa le livre sur le plancher du cockpit, saisit le cordage le plus proche, et se jeta à l’eau à son tour.
L’eau froide lui coupa le souffle comme un coup de poing. Ses jupes s’alourdirent, la tirant vers le bas. Elle nagea, les bras presque hors de leurs orbites, et atteignit Nathaniel juste comme il commençait à couler sous la surface. Elle passa un bras sous son torse, serra de toutes ses forces.
— Bouge ! cria-t-il, toussant. Bouge vers le bateau, il dérive vers l’anse.
Le sloop, sans main à sa barre, dérivait lentement vers le rocher pointu qui marquait l’entrée de l’anse. Nathaniel saisit le bras d’Elinor, la tira, et nagea de l’autre bras, battant des pieds comme un damné.
Derrière eux, le cutter sonnait encore du cor. Mais quelqu’un d’autre répondait — un cri dans le vent, des voix portées par l’eau.
Ils atteignirent le sloop. Nathaniel attrapa le plat-bord, hissa Elinor à bord d’abord, puis se hissa lui-même, ruisselant, le sang d’une coupure au front se mêlant à l’eau de mer. Elinor s’effondra sur le pont, haletante.
Le grand livre n’était plus là.
Elle avait laissé le grand livre dans le cockpit. Elle avait posé le grand livre dans le cockpit pour saisir le cordage.
Le livre n’y était plus. Le livre n’était nulle part.
— Non. Non, non, non, dit-elle, tournant sur elle-même, les mains cherchant à l’aveugle. Où est le livre ? Où est le livre ?
Nathaniel s’agenouilla, fouilla les planches, souleva le banc, ouvrit la cale de cockpit. Rien. Rien qu’eau et obscurité.
Le socle de bois était vide. Le livre était parti avec la dérive du bateau, glissé par-dessus bord dans le tumulte de l’abordage.
— Il est tombé à l’eau, dit-il, la voix plate. Le livre est à l’eau. Avec le nom des hommes, les dates, les cargaisons. Il est perdu.
Elinor ne pleura pas. Elle se redressa, le visage de pierre, les lèvres blanches. Elle regarda le cutter bloqué sur les hauts-fonds, puis l’anse où ils entraient déjà, puis le livre qui coulait, quelque part dans cette eau grise, hors de sa portée.
— Ils savaient, dit-elle, la voix étranglée. Ils savaient que nous venions. Ils savaient que nous l’avions trouvé. Ce cutter a quitté le rivage avant que notre voile soit visible de leur quai. Car ils ont été prévenus avant notre départ de ce matin.
Elle releva les yeux vers Nathaniel, le regard dur.
— Qui les a prévenus, Nathaniel ? Qui savait où nous allions, ce matin ?
Il ne répondit pas. Il regarda l’eau, où le grand livre venait de couler, puis la ligne d’horizon, où le cutter avait cessé de sonner. Puis il la regarda, et elle vit quelque chose dans ses yeux — une chose qu’elle n’avait pas vue auparavant. Une fêlure.
— Je ne sais pas, dit-il enfin. Mais si j’avais voulu te perdre, Elinor, je ne t’aurais pas sauvée de cette eau.
L’eau. Le livre. Les silhouettes des voiles. Elinor regarda Nathan, son front sanglant, l’anse sombre qui les enserrait comme un piège.
— Le livre est perdu, dit-elle. Mais ce qu’il contenait, je l’ai lu. Toute la nuit, je l’ai lu. Ce livre, je le connais par cœur.
Elle s’assit, trempée, les mains vides, et fixa l’horizon. À cet instant, un cri monta du rivage, indistinct mais humain, porté par le vent. Un regard vers l’anse. Ils n’étaient pas seuls.
— Nous avons été suivis depuis le début, dit-elle. Pas seulement sur l’eau. Quelqu’un, sur le rivage, a donné notre position. Quelqu’un qui sait où nous allons maintenant.
Elle regarda Nathaniel, mais le doute s’insinuait dans sa poitrine, froid comme la mer.
— Ce quelqu’un, dit-elle, pourrait-il être toi ?