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Le Registre de l'Aigle

Lire le chapitre 10: The Vanished Minister

L’hiver collait aux pavés de Lyon comme une mauvaise conscience. Marceau remonta le col de son manteau et poussa la porte du café du Parc, où Delacroix l’attendait déjà devant deux tasses fumantes. Son ancien collègue paraissait plus vieux que la veille, les traits tirés par une nuit sans sommeil.

« Tu as une tête de condamné, observa Marceau en s’asseyant.

— Peut-être parce que j’ai passé la nuit à fouiller des registres que je n’aurais jamais dû ouvrir. » Delacroix glissa une mince liasse de papiers sur la table, protégée par la serviette en cuir usé qui ne le quittait jamais. « Le ministre des Finances actuel, Foucher, n’est que le troisième à occuper ce poste en cinq ans. Le deuxième, un certain Villon, a disparu en pleine nuit en 1808. On a parlé d’une fuite en Suisse, d’une maîtresse, de dettes de jeu. »

Marceau parcourut les documents. Des rapports d’inspection, des notes internes, des lettres de démission avortées. « Et tu as trouvé autre chose.

— Villon n’a pas fui. Il a été effacé. » Delacroix baissa la voix. « Deux semaines avant sa disparition, il avait demandé une vérification complète des sorties d’or vers l’Espagne. La même vérification que tu as faite, toi, trois ans plus tard. Tu as trouvé des chiffres fantômes. Lui a dû trouver la même chose — et quelqu’un l’a su. »

Marceau replia les papiers avec soin. La serveuse passa, il commanda un café qu’il ne boirait pas. « Personne n’a cherché à le retrouver ?

— Officiellement, sa femme et ses enfants ont touché sa pension. Officieusement, le ministère a envoyé deux hommes à sa poursuite. Ils sont revenus bredouilles une semaine plus tard, et l’affaire a été classée. » Delacroix hésita, puis ajouta : « Il y a une chose étrange. Le rapport de ces deux hommes mentionne une piste qu’ils n’ont pas suivie — une lettre de Villon à sa sœur, postée trois jours avant sa disparition, depuis un village au pied des Alpes. Pas vers la Suisse. Vers la Chartreuse. »

Marceau sentit une traction au creux du ventre, cette familiarité désagréable qui précède une découverte. « Tu as cette lettre ?

— Non. Mais j’ai le nom du village. Saint-Pierre-de-Chartreuse. » Delacroix poussa une petite carte, pliée aux angles émoussés. « Il y a un monastère là-haut. Les moines ne reçoivent guère de visites, et ils n’aiment pas les questions. Mais je me suis laissé dire qu’ils accueillent parfois des pénitents, des hommes qui veulent disparaître du monde. »

La matinée s’étira. Marceau regagna son bureau par des rues détournées, vérifiant machinalement qu’aucune silhouette grise ne le suivait. La veille, les hommes du ministère de la Police étaient venus le menacer mollement, sûrs d’eux, persuadés qu’un simple auditeur provincial se laisserait intimider. Ils ignoraient l’existence des lettres de Valence. C’était là leur faille — et Marceau comptait bien l’exploiter.

Il passa l’après-midi à classer des dossiers sans y accorder la moindre attention. Ses pensées revenaient sans cesse à Villon, ce prédécesseur qui avait posé les mêmes questions et disparu. Un homme qui avait vu le fantôme et s’était volatilisé avant d’avoir pu parler. L’audit ne mentait pas : l’Empire vivait sur du vent. Mais Marceau comprenait maintenant que cette découverte avait déjà un précédent, et que ce précédent avait été enterré avec soin.

À la tombée du jour, il passa chez sa mère pour l’informer que le départ vers Dijon serait avancé. Elle ne posa pas de questions — elle avait compris depuis longtemps que son fils ne faisait pas de voyages d’agrément. Seule Élise, sa sœur, demanda pourquoi il ne venait pas avec eux.

« Je te rejoindrai bientôt », promit-il, sans savoir si c’était un mensonge.

Il trouva le colonel Beaumont à la sortie des Archives de Guerre, comme convenu. L’officier portait un uniforme impeccable, mais Marceau remarqua ses ongles rongés, une habitude nerveuse chez un homme qui manipulait des documents confidentiels.

« Je vous aurais rencontré dans n’importe quel café, grogna Beaumont. Mais me faire appeler à la porte des archives, c’est d’une imprudence…

— J’ai besoin de consulter le registre des affectations de 1808. Le ministère des Finances a envoyé des hommes dans les Alpes à cette époque. Un contrôle, une mission d’inspection. » Marceau décrivit brièvement ce qu’il cherchait : la trace d’un fonctionnaire du Trésor dépêché dans la région de la Chartreuse, en lien avec la disparition de Villon.

Beaumont l’écouta en silence, puis hocha lentement la tête. « Je connais ce dossier. Ou plutôt, je connais le trou dans ce dossier. » Il jeta un regard autour d’eux, mais la rue était vide. « Toutes les affectations de 1808 ont été transférées aux Archives de l’Armée à Paris, sur ordre du maréchal Valence lui-même. Sauf une. Celle-là est restée ici, dans un carton que personne n’a rouvert depuis. Qui l’a déposé ? Un civil, sans ordre écrit. Il a dit qu’il amenait les papiers d’un officier tombé à Iéna. »

Marceau retint son souffle. « Ce carton, vous pouvez l’ouvrir ?

— Je l’ai déjà fait. Il y a deux semaines, par pure curiosité administrative. » Beaumont plongea la main dans sa serviette et en sortit une feuille jaunie, pliée en quatre. « C’est une autorisation de déplacement pour un certain “Lefebvre”, commis de première classe au Trésor. Destination : Saint-Pierre-de-Chartreuse. Date : le 21 novembre 1808 — trois jours après la disparition de Villon. Et regardez la signature. »

Marceau examina la feuille. La signature était illisible, mais Beaumont pointa un sceau en bas à gauche. Un aigle impérial, entouré de la mention *Cabinet particulier de l’Empereur*.

« Napoléon lui-même a envoyé cet homme à la poursuite de son ministre des Finances », murmura Marceau. « Ce n’est pas une faction obscure qui protège ce secret. C’est le trône. »

Il se fit confirmer ce que Beaumont savait de cette affaire — rien de plus, mais c’était déjà trop. En moins de cinq minutes, le colonel participait à la conspiration sans le savoir, ou plutôt avec une conscience mal placée. Il accepta de chercher d’autres traces du mystérieux Lefebvre, en échange de quoi Marceau lui promit une protection qu’il n’était pas sûr de pouvoir lui offrir.

Le soir venu, Marceau se rendit à son rendez-vous suivant, dans l’arrière-salle d’un tripot que fréquentait Armand. Le général l’attendait seul, devant une bouteille de vin dont il n’avait pas touché le verre.

« Mon ami Delacroix m’a fait part de votre découverte. » Armand le fit asseoir. « Villon. Je me souviens de sa disparition. On a murmuré qu’il avait mal géré le Trésor et qu’il avait préféré la fuite au déshonneur.

— C’est faux. Il a découvert ce que j’ai découvert, et on l’a éliminé. » Marceau résuma la lettre, le monastère, l’envoyé du cabinet impérial. « Il existe peut-être encore quelqu’un qui sait ce que Villon a vu. Quelqu’un qui pourrait confirmer, devant un tribunal, que les comptes de l’Empire sont falsifiés depuis des années — et qui pourrait nommer ceux qui ont ordonné la falsification. »

Armand joua avec sa bague, songeur. « Vous parlez d’aller dans les Alpes. En pleine saison. C’est un voyage de plusieurs jours, sur des routes que la neige va bientôt fermer.

— J’ai besoin de vingt-quatre heures pour préparer un rapport complet de mes constatations. Ensuite, je pars.

— Vous êtes surveillé par la police secrète. Ils sauront où vous allez.

— Ils ne m’ont pas vu travailler depuis deux jours. » Marceau sourit pour la première fois depuis longtemps. « Et j’ai une dette à faire valoir. L’Empereur me doit 130 000 livres — il ne peut pas me faire suivre sans que je pose des questions embarrassantes. »

Armand éclata d’un rire bref, sans gaieté. « Vous êtes le premier homme que je vois utiliser Napoléon contre lui-même. » Il se pencha soudain, le regard dur. « Mais écoutez-moi bien. Si vous trouvez Villon — si vous trouvez quelque chose qui le prouve — vous ne revenez pas ici. Vous allez directement à Dijon, où ma femme vous attendra avec vos documents. Si vous tombez entre les mains du ministère de la Police, tout ce que nous avons construit s’effondre en une nuit. Vous comprenez ? »

Marceau comprenait. Il acquiesça sans un mot.

Armand hésita, visiblement partagé. Puis il sortit de sa poche un pistolet de poche, finement ouvragé, dont la crosse portait les initiales gravées. « Prenez-le. Les routes de montagne ne sont pas sûres, surtout avec les hommes que vous pourriez croiser.

— Je ne tue pas.

— Je ne vous demande pas de tuer. Je vous demande de survivre. » Armand posa l’arme sur la table, entre eux, et se leva. « Partez demain à l’aube, par la porte de Bourgogne. J’ai un agent qui vous attendra au relais de poste de la Croix-Rousse, avec des papiers pour passer comme un négociant en vins. Vous prendrez l’identité de Claude Mercier — c’est un homme qui existe, qui voyage souvent, et que personne ne remarque jamais. »

Marceau rangea le pistolet, à contrecœur. Il se leva à son tour, puis s’arrêta au seuil de la porte.

« Une dernière chose. Madame de Valois — elle m’a écrit ce matin. Elle insiste pour me voir avant mon départ. »

Le général fronça les sourcils. « Elle a des informateurs rapides. Qu’est-ce qu’elle veut ?

— Elle dit qu’un secret nous protégera, si nous le partageons. Elle dit qu’elle connaît le contenu intégral des lettres du maréchal — et qu’elle connaît aussi le nom de celui qui les a commanditées. »

Un long silence s’étira. Armand finit par secouer la tête, lentement.

« Alors vous n’irez pas aux Alpes demain. »

Marceau haussa un sourcil. « Pardon ?

— Si elle sait tout cela, elle est plus dangereuse que je ne le pensais. Elle pourrait être envoyée par ceux qui ont tué Villon, pour vous attirer dans un piège. » Armand leva la main avant que Marceau ne proteste. « Je ne dis pas qu’elle ment. Je dis que vous devez la voir *avant* de partir, pas après. Rendez-vous demain matin. Découvrez ce qu’elle sait. Et surtout — ne lui dites jamais où vous allez. »

Le pistolet pesait contre le flanc de Marceau comme une certitude désagréable. Il sortit dans la nuit lyonnaise, les volets clos sur les rares lumières encore allumées, et se demanda s’il allait vraiment croiser la route de Villon — ou s’il marchait droit dans le piège qui avait déjà refermé ses mâchoires sur son prédécesseur.