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Le Registre de l'Aigle

Lire le chapitre 9: Aftermath of a Lie

La pluie tombait sur Lyon comme une accusation, fine et obstinée, lorsqu'Étienne Marceau poussa la porte de l'échoppe du cardinal. L'endroit sentait le vieux papier et la cire d'abeille, un refuge improbable pour deux hommes qui complotaient contre un empire. Le général Armand était déjà là, en civil, son manteau dégoulinant sur le plancher de chêne. Il ne leva pas les yeux de la lettre qu'il faisait semblant de lire.

— Vous êtes en retard, Marceau.

— J'ai dû passer par trois ruelles et un égout à ciel ouvert pour semer l'homme qui me suit depuis l'hôtel.

Armand plissa les yeux. — Vous en êtes certain ?

— Il porte des bottes trop neuves pour un mendiant et il s'arrête chaque fois que je m'arrête. Un amateur, mais un amateur déterminé.

Marceau s'assit en face du général, posa sur la table une liasse de documents froissés par la pluie. Il les aplatit du plat de la main, geste qu'il avait appris à la trésorerie, comme s'il pouvait forcer les chiffres à dire la vérité.

— J'ai vu Delacroix, au ministère de la Guerre.

— Le sous-ministre ? Celui qui signe les bons de paiement pour l'armée d'Espagne ?

— Lui-même. Il a confirmé ce que je craignais depuis des semaines.

Marceau poussa un document vers Armand. C'était une copie du registre des mines, reliée à un état de versement signé par un fonctionnaire du Trésor. Les deux colonnes ne concordaient pas. L'une disait douze mille livres d'or pur. L'autre prétendait en avoir reçu quarante mille.

— La différence est fictive, dit Marceau. On la crée par une écriture dans un registre, on la fait voyager par un courrier, et elle devient la solde de soldats qui n'ont jamais vu un écu.

Armand parcourut le document, ses doigts tachés d'encre suivant les lignes comme un général lirait une carte de bataille. Il siffla doucement.

— Foucher savait. Le ministre de l'Intérieur assistait à ces réunions.

— Foucher sait beaucoup de choses, répondit Marceau. Il sait surtout que le dire le tuerait. L'Empire ne survit que parce que personne n'ose regarder la colonne des comptes en face.

Un silence s'installa, troublé seulement par le crépitement de la pluie sur les vitres. Armand se frotta la mâchoire, là où une vieille cicatrice de Sabre formait une ligne blanche.

— Vous comprenez ce que vous me demandez de croire, Marceau ? Que l'Empire de Napoléon, le plus puissant d'Europe, est en train de s'effondrer par manque de papier-monnaie ?

— Pas par manque. Par excès de fiction. Les mines ne produisent pas assez, les impôts rentrent mal, et l'Empereur vit comme un roi de théâtre sur une scène dont les coulisses sont vides. Les banquiers le savent, Lefebvre me l'a confirmé. Les ministres le savent, mais ils sont trop compromis pour le dire.

Marceau marqua une pause. Il pensa aux lettres du maréchal Valence, enfermées dans un coffret chez sa mère, à dix lieues de là. Il pensa au billet de banque qu'il avait acheté chez l'usurier, cette dette du maréchal défunt qui faisait de quelqu'un au sommet de l'État son débiteur.

— Et l'armée ? demanda-t-il. Que sait-elle ?

Armand se leva, marcha vers la fenêtre. Il écarta le rideau d'une main attentive, observa la rue déserte.

— L'armée est comme l'Empire, Marceau. Elle vit de gloire passée et de promesses non tenues. Les soldats de la Grande Armée sont payés avec des mois de retard. Les officiers achètent leurs uniformes avec leur propre argent. Et les généraux… les généraux voient bien que les caisses sont vides.

Il se retourna. Son visage avait changé. Ce n'était plus le général d'apparat du ministère, celui qui saluait les dames et parlait de la campagne de Prusse. C'était un homme qui avait vu quelque chose qu'il n'aurait pas dû voir.

— Il y a un cercle, dit-il. Des officiers, des colonels, deux généraux de division. Nous nous réunissons discrètement, à des adresses changeantes. Nous avons tous vu les mêmes choses : des fournitures commandées sans être payées, des soldats revendant leurs armes pour manger, des rapports de bataille qui n'ont jamais eu lieu.

Marceau sentit une décharge le long de sa colonne. Il avait passé sa vie à additionner des colonnes, à chercher les erreurs. Il n'avait jamais pensé qu'un jour il trouverait un trou à la place de l'Empire.

— Qu'est-ce que vous voulez faire ? demanda-t-il.

— Ce que veut tout officier digne de ce nom quand il voit son pays dirigé par des fous : le sauver. De lui-même.

Le général revint s'asseoir. Il posa les deux coudes sur la table, se pencha en avant.

— Nous n'avons pas besoin d'un coup d'État sanglant. Nous avons besoin d'un homme qui connaît les comptes. Qui peut dire, avec une précision mathématique, pourquoi le Trésor ne peut pas payer l'armée. Qui peut démontrer que l'Empire, institutionnellement, est mort déjà depuis trois ans, et que ceux qui le dirigent le savent.

— Vous voulez un rapport.

— Je veux une arme. Une arme de papier. Quelque chose que nous puissions montrer à une dizaine de personnes influentes — des banquiers, des sénateurs, des maréchaux indécis — et qui les convaincra que continuer ainsi mènerait à une guerre civile ou à une invasion.

Marceau réfléchit. C'était exactement ce qu'il savait faire. Pendant quinze ans, il avait traqué les écarts dans les livres de compte des provinces les plus pauvres du royaume. Il avait débusqué des détournements de fonds, des fraudes fiscales, des registres falsifiés qui cachaient des fortunes entières. Mais jamais, jamais il n'avait envisagé de monter une machine de papier capable de faire tomber un empereur.

— Quelles sont vos garanties ? demanda-t-il.

— Mes garanties ?

— Ce que vous me demandez, c'est de devenir la conscience chiffrée d'un putsch. En échange, je veux savoir ce qui adviendra de l'Empire, de ses peuples, et de moi-même.

Armand sourit. Un sourire fatigué, sans triomphe.

— Vous voulez des garanties alors que vous tenez dans vos mains la preuve que l'Empire est une façade ? Vous voulez des promesses de la part d'hommes qui ne croient pas aux promesses ?

— Je veux des limites, dit Marceau.

Il sortit une feuille vierge de sa poche, la posa entre eux. Il y avait écrit une phrase, de sa main, à l'encre noire :

« Aucun sang civil. Aucune exécution sommaire. La déposition doit être un acte administratif, non un crime. »

Armand lut la phrase. Il resta longtemps silencieux.

— Vous êtes un drôle d'oiseau, Marceau. Vous passez votre vie à traquer les fraudeurs, et vous voulez maintenant empêcher un coup d'État de verser une goutte de sang ?

— L'Empire est déjà mort. Il n'est pas besoin de le tuer une seconde fois. Les monarchies passent, les dynasties s'effondrent, mais les hommes qui vivent sous elles… ils doivent continuer à travailler, à payer leurs impôts, à élever leurs enfants. Si vous remplacez une tyrannie par une autre, ou si vous laissez un vide où s'engouffreront les plus ambitieux, alors je préfère rester avec mes livres de comptes et mes colonnes d'erreurs.

Armand fixa la phrase une minute entière. Puis il la plia en quatre et la glissa dans sa poche intérieure.

— Je ne peux pas vous donner ma parole en tant que général, dit-il. Mes supérieurs savent que ma parole peut être brisée par un ordre. Mais je vous donne ma parole en tant qu'homme : si ce cercle décide de passer à l'action, aucune exécution ne sera ordonnée. La déposition de l'Empereur, si elle a lieu, sera faite dans les formes. Nous proclamerons une régence administrative, un gouvernement de transition qui rétablira les comptes publics.

Marceau hocha lentement la tête.

— Alors j'accepte. Comme auditeur. Pas comme conspirateur.

— Il n'y a pas de différence, là où nous allons.

La pluie redoubla. Une charrette passa dans la rue, ses roues grinçant sur les pavés mouillés. Marceau rangea ses documents dans sa serviette, avec le soin d'un homme qui transporte des bombes en poudre qu'il n'a pas encore appris à faire exploser.

— J'ai besoin de dix jours, dit-il. Pour rassembler tout : les registres des mines, les bons du Trésor, la correspondance de Lefebvre, les attestations de Delacroix. Il me faut aussi accéder aux archives de la Guerre, et je suis surveillé.

— Nous avons un homme dans les archives. Le colonel Beaumont, du service topographique. Il peut vous faire entrer la nuit.

— Et ma mère ? Ma sœur ? Je dois les faire partir de Lyon. Si jamais ils découvrent mon implication, ils seront les premiers visés.

Armand nota quelque chose sur un bout de papier.

— Un relais de poste à Dijon. Le maître de poste est un ancien sergent de ma division. Dites à votre mère que le général Armand l'attend pour le dîner annuel des anciens de Marengo, et elle sera conduite en sécurité jusqu'à Genève. Votre sœur avec elle.

— Merci.

Marceau se leva. La pluie redoublait encore, comme si le ciel voulait noyer les preuves avant qu'elles n'existent.

— Une dernière chose, dit le général au moment où Marceau atteignait la porte. La femme aux cheveux roux. Madame de Valois. Elle rôde autour de vous depuis deux semaines. Elle sait quelque chose.

— Elle sait beaucoup de choses. Plus que moi, peut-être.

— Méfiez-vous d'elle. Les femmes qui surveillent les conspirateurs sont soit des espionnes, soit des complices. Dans les deux cas, elles vous définiront avant que vous ne les compreniez.

Marceau faillit sourire. Il n'avait pas eu le temps de comprendre Madame de Valois, c'était vrai. Elle était apparue dans sa vie comme une énigme maladroite, avec des lettres volées, des menaces implicites et une promesse de rendez-vous qu'il avait évité.

Il sortit dans la pluie. L'eau glacée lui coula le long du cou. Il marcha vite, sans se retourner. Derrière lui, dans la vitre de l'échoppe, il crut voir un reflet blond.

Il accéléra.

À son hôtel, il monta les escaliers quatre à quatre et s'enferma dans sa chambre. Il sortit une valise de sous le lit, la remplit de chemises propres et d'une bouteille d'encre. Puis il s'assit à la petite table de bois et entreprit, pour la première fois de sa vie, de dresser un inventaire non pas de ce qu'un homme possédait, mais de ce qu'un empire devait.

Il travailla jusqu'à une heure avancée de la nuit. À deux heures, il s'arrêta, frotta ses yeux fatigués. La liste était longue, terriblement longue. Quarante mille livres fictives ici, un bon du Trésor non honoré là, une dette de jeu contractée par un maréchal mort en Pologne, un emprunt auprès de banquiers de Francfort, jamais remboursé. Il n'y avait pas besoin d'un génie de la finance pour comprendre que ces nombres, entrelacés les uns aux autres, formaient un échafaudage prêt à s'effondrer au premier vent contraire.

Il posa sa plume. Il regarda par la fenêtre les lumières de Lyon qui tremblaient sous la pluie. Quelque part dans ce labyrinthe de rues, Madame de Valois l'observait peut-être. Quelque part, un homme en bottes trop neuves notait ses allées et venues. Et quelque part, peut-être, dans un bureau du ministère de la Guerre, Delacroix attendait un signe de lui.

Il verrouilla la porte de sa chambre, plaça une chaise contre le battant, et s'allongea tout habillé sur le lit.

Pour la première fois depuis des années, il ne calcula pas.

Il dormit.