Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 16: The Gilded Cage
La Préfecture de Police sentait le moisi et l’encre. Marceau attendait dans l’antichambre du préfet, les mains posées à plat sur ses genoux pour les empêcher de trembler. À travers la porte capitonnée, il entendait les éclats de voix d’un homme habitué à être obéi.
Son plan tenait sur un fil — et ce fil, c'était la jalousie d'un bureaucrate.
Le préfet Marcel Bezons avait bâti sa carrière sur la surveillance des autres et la protection de ses propres arrières. Trois jours plus tôt, Armand lui avait glissé une note anonyme concernant son rival, le conseiller d'État Pierre Faucheux, qui gonflait les indemnités de déplacement de son personnel de maison. Mesquin. Insuffisant pour une destitution, mais parfait pour une négociation privée.
La porte s'ouvrit. Un secrétaire sec comme un parchemin lui fit signe d'entrer.
Le bureau du préfet était un écrin de bois sombre et de velours vert. Bezons, la cinquantaine athlétique, le crâne luisant sous la lumière jaune d'une lampe à huile, ne leva pas les yeux de ses paperasses pendant une bonne minute. Un exercice de pouvoir classique.
« Monsieur Marceau. Auditeur des finances. On m'a dit que vous cherchiez à parler de votre commis.
— Il s'appelle Henri Colin, Monsieur le Préfet. Il a été arrêté par erreur.
— Par erreur. » Bezons reposa sa plume avec une lenteur calculée. « La Sûreté ne fait pas d'erreurs, monsieur. Elle constate, arrête, et la justice décide. Votre commis a été trouvé en possession de documents non autorisés dans un périmètre administratif interdit.
— Il était en mission pour le ministère. Audit de routine du troisième bureau.
— Un audit de routine à deux heures du matin ?
— Les archives parlent mieux quand elles sont tranquilles.
Bezons le regarda enfin, franchement. Des yeux gris d'une limpidité désarmante. Marceau avait vu cette expression chez les interrogateurs de village — celle d'un homme qui sait que vous mentez, et qui attend de voir jusqu'où vous irez.
« Votre commis est détenu à la Conciergerie. Il y restera jusqu'à l'instruction. Dans une semaine, peut-être deux, il sera jugé pour violation de domicile administratif. Peine minimale : dix ans aux galères de Toulon.
— Il est innocent.
— L'innocence est une question de procédure, monsieur Marceau.
Marceau sortit de sa poche une enveloppe jaune, pliée en quatre, et la posa sur le bureau entre eux. Il prit soin de ne pas la pousser — qu'elle paraisse s'offrir d'elle-même.
« Je me suis permis, en auditeur consciencieux, de vérifier quelques dossiers de passage lorsque je suis entré. Les frais de mission des services du conseiller Faucheux présentent des irrégularités qui vous intéresseront peut-être. » Il laissa sa phrase pendre. « J'ai pensé que vous préféreriez en avoir connaissance avant la commission des comptes de la semaine prochaine.
Bezons ne toucha pas l'enveloppe. Mais ses yeux firent un aller-retour rapide — une fissure dans la façade.
« Vous me proposez un échange ? La liberté de votre commis contre de la matière à régler des comptes personnels ?
— Je ne propose rien, Monsieur le Préfet. Je vous offre une information qui ne manquera pas de vous être utile. Et je vous demande — simplement — d'examiner le dossier de mon commis avec un regard plus… bienveillant. Une affaire classée sans suite. Une malheureuse coïncidence administrative.
« Et si je refuse ?
— Alors vous refuserez une occasion que beaucoup de vos collègues saisiraient sans hésiter. »
Le silence qui suivit fut long. Marceau sentait la sueur lui couler le long de la colonne vertébrale. Dans sa poche, sa main gauche serrait le second jeu de documents — celui qui prouvait que le préfet Bezons lui-même avait touché des pots-de-vin de fournisseurs de l'armée en 1809. Il espérait ne jamais avoir à les sortir. Un homme à qui l'on offre une carte n'aime pas qu'on lui montre ensuite un pistolet.
Bezons décrocha une clochette. Le secrétaire entra.
« Faites porter un ordre à la Conciergerie. Libération du prisonnier Colin, matricule 4481. Motif : défaut de preuve. »
Le secrétaire hésita. « Monsieur le Préfet, la Sûreté a exigé…
— La Sûreté n'a pas autorité sur les libérations. C'est moi qui signe. Allez.
L'ordre donné, Bezons se tourna vers Marceau, les doigts posés sur l'enveloppe comme sur un petit animal vivant.
« Votre commis sera libre dans deux heures. » Il marqua une pause. « Je ne sais pas ce que vous faites, monsieur Marceau. Je ne veux pas le savoir. Mais un homme qui s'introduit dans une archive ministérielle, qui possède des dossiers compromettants sur la moitié du gouvernement, et qui se présente ensuite dans mon bureau avec des airs d'honnête fonctionnaire… cet homme-là, je le verrai venir. Et s'il revient, je ne serai pas aussi accommodant. »
Marceau se leva. « Il n'y aura pas de prochaine fois, Monsieur le Préfet. Je vous remercie pour votre discernement.
— Ne me remerciez pas. » Bezons ouvrit l'enveloppe, jeta un coup d'œil aux documents. Un sourire mince, carnassier, passa sur son visage. « Dites plutôt à votre général que ses obligés lui doivent une fière chandelle. »
Marceau se figea.
« Je vous demande pardon ?
— Mon cher monsieur, la Préfecture connaît les allées et venues du général Armand. Nous sommes payés pour cela. Et lorsqu'un auditeur des finances vient négocier la libération de son commis avec un dossier sur Faucheux — qui n'a jamais, historiquement, montré le moindre intérêt pour les audits — nous savons faire deux et deux. » Il replia l'enveloppe et la glissa dans un tiroir. « Je ne vous demande pas de nier. Je vous dis simplement : lorsque vous aurez besoin d'un troisième joueur, la porte reste ouverte. Un homme dans ma position a toujours besoin d'amis. »
Marceau se força à sourire. À l'intérieur, une alarme sourde lui martelait les tempes. Ils n'avaient rien fait pour cacher les visites au général — ils avaient juste espéré qu'un préfet, absorbé par ses intrigues, ne s'y intéresserait pas. Maintenant, un homme en uniforme savait qu'un complot se tramait, et au lieu de le signaler, il demandait à en être.
C'était à la fois une victoire et un piège.
« Je transmettrai votre … considération au général », dit-il en s'inclinant.
Dans le couloir, il croisa Henri, menotté à un gardien, qu'on faisait sortir d'une salle d'interrogatoire. Le commis était pâle, l'œil droit gonflé, mais entier.
« Patron », murmura Henri. « Vous êtes venu.
— J'ai un excellent avocat », répondit Marceau à voix basse. Ce n'était pas vrai, mais le gardien n'avait pas à le savoir.
Ils marchèrent jusqu'à la sortie, passèrent sous le porche de la Préfecture, et débouchèrent sur la place, où le soir tombait. Marceau prit Henri par l'épaule et l'entraîna dans une ruelle étroite, loin des fenêtres.
« Écoute-moi bien. Tu ne reparleras jamais, à personne, de ce que nous avons fait la nuit dernière. Si l'on t'interroge, tu étais en mission. Si l'on te menace, tu ne sais rien. Ta vie en dépend. »
Henri hocha la tête, encore tremblant. « Et maintenant ?
— Maintenant, nous avons gagné un temps précieux. » Marceau jeta un regard en arrière vers la Préfecture, dont les fenêtres éclairées commençaient à s'animer. « Et perdu un secret. Le préfet Bezons sait qui nous sommes. Il veut être du jeu. Le général devra décider s'il s'agit d'une bénédiction ou d'une condamnation. »
Il n'ajouta pas ce qui le taraudait : si Bezons décidait de trahir après avoir tâté les cartes, ils n'avaient plus aucun refuge. Un homme qui se retourne sur un complot naissant devient aussitôt un héros — et ceux qu'il dénonce deviennent des conspirateurs à pendre. La faveur qu'il venait d'acheter était peut-être déjà un nœud coulant.
En se dirigeant vers le logement d'Henri, il compta les heures qui leur restaient avant que la rumeur du cambriolage du ministère n'atteigne les oreilles de l'Empereur. Trois jours, peut-être quatre. Ensuite, toutes les preuves du monde ne suffiraient plus à racheter leur tête.
Il fallait faire vite — ou mourir en silence.
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