Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 17: A Web of Conspiracy
La maison sentait le moisi et la poudre. Dans le salon aux volets clos d’un banquier ruiné, rue de la Michodière, Marceau disposa sur la table les trois pages volées — mais jamais copiées. Les copies, elles, restaient à l’abri dans sa chambre meublée, sous une latte du plancher. Ici, il ne montra que les originaux, la vraie marchandise.
Armand se tenait près de la fenêtre, le rideau soulevé d’un doigt, surveillant la rue. Il avait l’allure d’un homme qui n’aime pas les salons.
« Combien de temps encore ? » demanda-t-il sans se retourner.
« Il sera là. Il a besoin de nous autant que nous de lui. »
La porte s’ouvrit sur un homme maigre, vêtu de noir, la cravate de travers. Alexandre Récamier, jadis banquier de la Banque de France, aujourd’hui réduit à gérer les dettes d’autrui — dont les siennes, en premier lieu. Il jeta un regard circulaire, vit les pages sur la table, et s’immobilisa.
« Vous êtes fous, dit-il. Vous voulez abattre l’Empire avec trois feuilles de papier ? »
Marceau s’approcha. Il avait passé la nuit à préparer cette conversation, à choisir chaque mot comme on choisit une pièce pour un mécanisme d’horlogerie.
« Ces trois feuilles, monsieur, sont les premières pages du Grand Livre de l’Empire. Elles montrent que la dette impériale n’est pas ce que l’on croit. Elle n’est pas un fléau temporaire, né des campagnes. Elle est structurelle. Elle remonte à avant l’Empire. Avant la République. Au delà même du règne de Louis XVI. La France n’a jamais payé ses dettes — elle les a seulement réécrites. »
Récamier prit une chaise sans y être invité, son regard allant des pages à Marceau, puis à Armand.
« Et vous voulez quoi, au juste ? Que je prête de l’argent à une révolution ? »
« Non, dit Armand en se retournant. Que vous retiriez le vôtre. »
Un silence. Récamier se pencha en avant, le coude sur le genou, l’index contre la lèvre, comme un homme qui calcule une marge qui n’existe pas.
« Une panique bancaire, murmura-t-il. Vous voulez que je déclenche une panique. »
« Une panique contrôlée, corrigea Marceau. Le ministère des Finances est un château de cartes. Le public l’ignore, mais les banquiers de la place le savent — ils ont seulement besoin qu’on leur donne une raison de le dire à voix haute. Si vous retirez vos fonds, si vous cessez d’escompter le papier du Trésor, d’autres suivront. Dans les quarante-huit heures, l’Empereur sera contraint de trouver une bouche émissaire. »
Récamier rit, un rire court et amer, sans joie.
« Une bouche émissaire ? Vous parlez de Napoléon Bonaparte. Le même homme qui a fait fusiller des généraux pour moins que cela. Vous croyez qu’il se contentera de limoger un ministre ? »
Marceau n’eut pas le temps de répondre. La porte s’ouvrit une seconde fois, et un autre homme entra — court, tout en rondeur, le crâne luisant sous la chandelle. C’était Étienne François, ci-devant député, chassé du Corps législatif en 1802 pour avoir proposé une limitation des pouvoirs du Premier Consul. Il n’avait jamais reparu à la tribune, mais son nom circulait encore dans les salons libéraux, comme une pièce usée mais encore reconnaissable.
« Je vous ai suivis, dit-il en s’asseyant sans préambule. J’espère que vous avez mieux que des théories. En politique, les théories sont comme la viande avariée — dangereuses si on ne les mange pas sur-le-champ. »
Marceau poussa les pages vers lui. François les parcourut rapidement, les doigts secs et précis, comme un homme habitué à lire des documents compromettants. Il s’arrêta sur une ligne, revint en arrière, la relut.
« Le chiffre de la dette à l’an VI de la République, dit-il. C’est faux. Il est inférieur d’un tiers à ce que le Journal officiel annonçait à l’époque. »
« Le chiffre officiel était une fiction, dit Marceau. La dette réelle était déjà plus élevée. Le ministère l’a depuis toujours déguisée. Il y a une double comptabilité. Il y a eu une triple, peut-être, à certaines époques. »
François leva les yeux, l’air soudain beaucoup moins rond, beaucoup moins mou.
« Vous avez quelque chose qui le prouve. »
« Nous avons le grand livre, dit Armand. La source de toutes les écritures. Il est encore dans le sous-sol du ministère, mais nous avons les preuves que nous pouvons en tirer, et nous avons un homme à l’intérieur. »
Un nouveau silence tomba sur la pièce. Par la fenêtre, on entendit un fiacre passer, les sabots claquant sur le pavé mouillé. Marceau sentit son pouls dans la gorge. C’était le moment où le filet se refermait ou se déchirait.
« Il nous faut un journal, dit François à voix basse. Une voix. Quelqu’un qui imprime ce que ces pages montrent, et qui le distribue dans les Bourses, dans les cafés, dans les casernes. »
« Votre associé, alors, dit Marceau. Le libraire de la rue Neuve-Saint-Roch. Celui qui imprime vos pamphlets clandestins. »
François sourit, mais sans chaleur.
« Mon libraire est observé depuis trois ans. S’il imprime quoi que ce soit sans autorisation, il sera au donjon de Vincennes avant le petit déjeuner. »
« Et si l’impression ne venait pas de lui ? » Marceau sortit de sa poche un papier plié, non cacheté. « Il y a à Lyon une presse qui n’appartient à personne. Une presse dont le propriétaire est mort — un certain Villon, ancien clerc des finances. Elle est dans une cave de la rue Mercière, sous un nom d’emprunt. Personne ne sait qu’elle existe encore. »
François prit le papier, le lut une fois, deux fois, puis le rangea dans sa propre poche sans un mot de remerciement.
« Vous avez pensé à la casse ? demanda-t-il. Une presse, cela se détruit facilement. Cinq minutes de hache, et elle est bonne pour le feu. »
« Elle est enterrée sous un tonneau de vin vide, dans une cave qui sert de dépôt pour des marchandises saisies par le fisc. Bien protégée », dit Marceau.
François hocha la tête, lentement, comme s’il soupesait un chargement d’or.
« Alors, il ne manque plus qu’une chose. Le déclic. Le moment où la panique commence, où les premiers billets sont présentés au comptoir de la Banque, où les premiers remboursements sont refusés. »
« Le déclic viendra de l’Empereur lui-même, dit Armand. Il a convoqué les états-majors pour préparer une nouvelle campagne. Une campagne de plus. Il aura besoin d’argent. Il en demandera aux banquiers. Et ils n’auront rien à lui donner — sauf s’ils puisent dans leurs réserves personnelles. »
Récamier, qui était resté silencieux un long moment, parla enfin.
« Vous me demandez de dire non à l’Empereur. »
« Nous vous demandons de dire non à un empereur dont les caisses sont vides, dit Marceau. Regardez les pages. Ce n’est pas une question de courage. C’est une question de calcul. Il y a une tempête qui arrive, banquier. Vous avez le choix — vous mettez vos barils dans la cale et vous espérez, ou vous hissez les voiles vers un autre port. »
Le mot semblait sonner encore quand la porte s’ouvrit une troisième fois. Cette fois, l’homme qui entra ne prit pas de chaise — il resta debout, adossé à la porte, les bras croisés. C’était l’éditeur de la feuille La Vedette, un homme nommé Girard, qu’on disait protégé par la police — peut-être informateur, peut-être espion. Personne n’en savait rien. Mais c’était précisément pour cela qu’Armand l’avait convoqué.
« Vous m’avez fait venir pour me dire quoi ? » demanda Girard.
« Pour vous dire qu’il existe un moyen de faire tomber le ministère des Finances, dit Marceau. Et que la première victime sera la police de Bezons. »
Girard ne broncha pas.
« Et qu’est-ce qui m’y engage ? »
Marceau sourit — pour la première fois depuis des heures.
« Le fait que le préfet Bezons ait déjà une copie de votre dossier d’informateur, et qu’il compte s’en servir contre vous au premier faux pas. Nous avons besoin de quelqu’un qui connaisse les circuits de distribution. Vous avez besoin que Bezons disparaisse de l’équation. C’est réciproque. »
Girard le regarda un long moment, puis un sourire froid passa sur ses lèvres minces. Il ne dit rien, mais il resta.
Quand, enfin, la réunion se dispersa — Récamier par une porte de service, François par la cour, Girard par la rue — Marceau demeura seul un instant avec Armand dans le salon vide. La chandelle avait baissé, coulant sur la table, et il put voir le général souffler une bouffée d’air fatigué.
« Quatorze années pour construire un empire, dit Armand, et nous venons de décider de le défaire dans une chambre de banquier ruiné, avec un éditeur louche et un ex-député amer. Nous sommes véritablement en France. »
Marceau sourit faiblement, mais ne répondit pas. Son esprit était déjà ailleurs — dans une cave à Lyon, sous un tonneau de vin, où dormait une presse portant le nom d’un homme mort.
Et dans la poche de sa redingote, il porta la main à une chose qui ne l’avait pas quitté depuis trois jours : le billet à ordre du maréchal Jourdan — un billet que le maréchal n’avait jamais pu payer, une dette que l’Empire avait transmise à un autre corps de l’État. Un billet qui, s’il le présentait au bon endroit, pourrait lui ouvrir une porte bien plus haute que celle d’un ministère.
« Armand, dit-il soudain. Qui connaissez-vous au palais des Tuileries ? »
Armand se tourna, les sourcils froncés.
« Au palais ? Personne qui veuille vous écouter. Pourquoi ? »
« Parce que les banquiers ne suffisent pas, dit Marceau. Pour ébranler l’Empire, il faut le toucher au cœur. Il faut toucher l’Empereur lui-même. »
Le silence retomba. Au loin, un coq chanta — c’était le matin qui se levait, et quelque chose dans la manière dont la lumière grise fit pâlir la chandelle donna à la pièce l’air d’un théâtre après la représentation, quand les acteurs s’en vont et que le décor reste.
« Vous avez une idée trop dangereuse, dit Armand.
— J’ai un billet à ordre qui pourrait payer une audience, dit Marceau. Et une idée qui pourrait tout détruire si elle échoue. Mais comme vous le dites si souvent à vos soldats — il faut savoir quand faire retraite, et quand charger. »
Il plia le billet dans une nouvelle forme et le remit dans sa poche.
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