Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 18: Calling in the Debt
L’antichambre du cabinet privé du chambellan sentait la cire d’abeille et le cuir vieilli. Étienne Marceau avait passé la matinée à s’entretenir avec un tailleur de la rue Saint-Honoré, empruntant un habit d’un bleu profond qui n’était pas le sien, et dont les boutons de nacre jetaient des éclats trop neufs sous la lumière des candélabres. Il avait les mains moites. Il les frotta discrètement sur ses cuisses.
Le valet qui l’avait introduit revint, le visage fermé comme un coffre.
— Monsieur le chambellan vous recevra. Trois minutes. Pas davantage.
Marceau s’inclina et suivit le valet par une porte dérobée qui s’ouvrit sur un bureau étroit. Aux murs, des portraits de batailles — Austerlitz, Iéna, Friedland — où les aigles tricolores dominaient des champs de neige et de sang. Derrière un bureau d’acajou massif, un homme d’une cinquantaine d’années levait déjà la main, comme pour chasser une mouche importune.
Le baron de La Rochefoucauld, chambellan de Sa Majesté l’Empereur, n’avait rien d’un politique. C’était un courtisan de l’ancien régime, un homme dont le sang bleu avait survécu à toutes les révolutions, et qui portait la disgrâce avec la même élégance que le pouvoir. Il ne se leva pas.
— Vous avez trois minutes, monsieur… Marceau, c’est cela ? Contrôleur des contributions de Lyon. Vous êtes loin de votre province.
— Les affaires de l’Empire ne connaissent pas de province, Monsieur le baron.
La Rochefoucauld sourit, un mince pli de mépris.
— Joli. Les fonctionnaires apprennent donc la rhétorique, de nos jours. Qu’avez-vous à me dire qui ne puisse passer par votre ministre ?
Marceau ne s’assit pas. Il sortit de sa poche intérieure un rectangle de papier jauni, plié en quatre, qu’il déposa sur le bureau sans un mot.
Le chambellan le regarda comme on regarde un serpent qu’on trouve dans son lit. Il ne le toucha pas.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une reconnaissance de dette. Signée de la main du maréchal Jourdan, en date du 3 ventôse an VI. Trois cent mille francs-or, empruntés à une maison de commerce de Lyon — la maison Duret & Fils, qui n’existe plus.
La Rochefoucauld cilla. À peine, mais Marceau le vit.
— Et pourquoi cette vieille paperasse m’intéresserait-elle ?
— Parce qu’elle n’a jamais été honorée. Parce que le maréchal Jourdan, qui commande encore l’armée du Rhin, doit cette somme à des hommes morts de faim, dont les descendants réclament encore leur dû. Et parce que cette dette — l’une des centaines que l’État impérial a contractées et jamais remboursées — est inscrite au Grand Livre de l’Empire.
Le silence qui suivit fut si épais qu’on aurait pu y tailler des pierres. La Rochefoucauld saisit enfin le papier, l’ouvrit, le lut. Ses doigts tremblèrent imperceptiblement.
— Le Grand Livre ? murmura-t-il. C’est un document du Trésor. Saisi par le ministère des Finances.
— Qui n’existe pas, Monsieur le baron.
La Rochefoucauld leva les yeux, et pour la première fois, Marceau y vit autre chose que du mépris. Une inquiétude, fine comme une lame.
— Vous parlez en énigmes, monsieur le contrôleur. Et je n’aime pas les énigmes.
— Alors parlons clairement. L’argent de l’Empire est un fantôme. Les caisses sont vides depuis des années. Les ministres empruntent à leurs propres départements, signent des reconnaissances qu’ils ne peuvent honorer, et masquent le tout par des écritures que seuls trois hommes au monde savent déchiffrer. J’en suis l’un. Et le Grand Livre — votre Grand Livre — n’est pas un document du Trésor. Il existe depuis un siècle. Il a servi à la monarchie, à la Convention, au Directoire. Et il sert aujourd’hui à l’Empereur. C’est le même registre, Monsieur le baron. Les mêmes mensonges.
Il y eut un long moment. La Rochefoucauld reposa le papier sur le bureau, le lissa du plat de la main, avec une lenteur qui trahissait ses pensées.
— Vous êtes fou, dit-il enfin. Ou vous êtes un agent des Anglais.
— Je suis contrôleur des contributions, né à Lyon, élevé au séminaire, et j’ai passé onze ans à vérifier les comptes des communes de la Saône. Je n’ai jamais quitté la France. Je ne suis ni fou, ni agent. Je suis un comptable qui a fait la somme. Et la somme est désastreuse.
Le chambellan se leva. Il était plus grand que Marceau l’avait cru, et son visage, dans la lumière des bougies, prit une gravité sculpturale.
— Trois minutes sont écoulées. Vous allez me laisser ce papier, vous allez sortir par la porte que vous avez empruntée, et vous allez oublier jusqu’à l’existence de cette conversation. Si j’apprends que vous en avez parlé à quiconque — à quiconque, monsieur — je vous ferai conduire à Vincennes. Vous y serez oublié.
Marceau ne bougea pas. Il regarda le chambellan dans les yeux, et il perçut ce que l’autre essayait si durement de masquer : une inquiétude réelle, viscérale, sous le vernis de l’autorité.
— Vous ne me ferez pas conduire à Vincennes, Monsieur le baron.
— Ah ? Et que m’en empêcherait ?
— Ce que je viens de vous dire. Parce que vous êtes un homme intelligent, et qu’un homme intelligent sait qu’un secret confié à un prisonnier de Vincennes est un secret qui finit dans vingt oreilles avant la fin de la semaine. Vous ne m’arrêterez pas. Vous irez vérifier. Vous ouvrirez vos propres registres, vous parlerez à vos propres sources, et vous découvrirez que je dis vrai.
La Rochefoucauld s’approcha, si près que Marceau sentait l’eau de Cologne du chambellan, une odeur de lavande et de cannelle.
— Et si je découvre que vous dites vrai ? Que voulez-vous que j’en fasse ?
— Rien. Tout. Vous êtes le chambellan privé de Sa Majesté. Vous le voyez chaque jour, vous parlez avec lui quand les ministres sont partis. Vous savez mieux que personne ce qu’il pense — et ce qu’il ignore.
Le visage de La Rochefoucauld se ferma.
— L’Empereur n’ignore rien.
— Il ignore que son empire est une coquille. Il ignore que ses maréchaux signent des dettes qu’il ne pourra jamais honorer, que ses ministres empruntent à des banquiers qui n’existent plus, que son Trésor est une fiction tenue par des commis qui savent que le coupable, au bout de la chaîne, c’est lui. Il l’ignore, ou il le sait, et il a choisi de ne pas le voir. Mais vous, Monsieur le baron — vous ne pouvez plus ignorer. Vous m’avez écouté. Et ce que vous venez d’entendre, vous ne pourrez pas l’oublier.
Il y eut un silence.
La Rochefoucauld recula, se rassit lentement dans son fauteuil. Il prit le papier, le tourna entre ses doigts, comme s’il pesait bien plus que son poids de paille et d’encre.
— Cette dette… dit-il. Trois cent mille francs. Jourdan est un héros de la République, un maréchal de l’Empire. Il a vaincu à Fleurus, à Hohenlinden…
— Il a aussi ruiné la maison Duret, dont le fils est mort dans une garnison de Prusse, sans jamais avoir touché un liard de ce que son père avait prêté. La dette est impayée depuis dix-huit ans. Et elle est l’une des moindres du registre.
Le chambellan ferma les yeux. Quand il les rouvrit, quelque chose avait changé en lui — quelque chose de minuscule, mais de détectable. Un craquement. Une fissure dans l’édifice de sa loyauté.
— Et vous, monsieur Marceau, que voulez-vous ? De l’argent ? Une position dans le Trésor ?
— Non. Je veux que vous disiez à l’Empereur ceci : que les livres ne mentent pas. Que le Grand Livre existe. Et que s’il veut sauver son trône, il a quatre jours pour lire ce que trois cents pages contiennent.
La Rochefoucauld se mit à rire. Un rire bref, presque involontaire, qui sonnait faux.
— Quatre jours ? Vous êtes bien pressé.
— Parce que d’autres, moins bien intentionnés que moi, pourraient arriver avant. Et que ce qui s’écroulera alors ne sera pas une dette, mais une dynastie.
Le rire s’éteignit. La Rochefoucauld regarda Marceau, puis le papier, puis de nouveau Marceau. Il leva la main, non pour chasser, mais pour suspendre le temps.
— Attendez ici, dit-il.
Il sortit par une porte latérale. Marceau resta seul dans le bureau. Il entendait les pas du chambellan s’éloigner dans un corridor, puis un murmure de voix, étouffé par les tapisseries. Il passa la main sur son habit d’emprunt, se demanda pendant une seconde ce qu’Henri ferait s’il le voyait ici — et si Armand avait déjà distribué les pages du registre aux autres conjurés.
Quand La Rochefoucauld revint, il était pâle. Il referma la porte derrière lui, s’assit sans un mot, et dévisagea Marceau avec une intensité nouvelle.
— Sa Majesté verra cette reconnaissance de dette, dit-il enfin. Ce soir.
Marceau s’inclina lentement.
— Je suis honoré, Monsieur le baron.
— Ne le soyez pas. Dites-moi une seule chose — une seule — et je vous laisse partir. Pourquoi vous ? Pourquoi un contrôleur des contributions de Lyon vient-il déterrer une dette vieille de dix-huit ans, au risque de sa propre vie ?
Marceau le regarda, et pour la première fois, il laissa paraître quelque chose de son véritable visage — une fatigue profonde, un poids qui dépassait largement cette seule entrevue.
— Parce que quelqu’un doit s’en occuper, Monsieur le baron. Parce que les comptables voient ce que les héros refusent de voir. Parce que, lorsque la maison s’écroule, ce ne sont pas les architectes qui périssent sous les décombres — mais ceux qui habitaient au rez-de-chaussée.
La Rochefoucauld ne répondit pas. Il ouvrit un tiroir, en sortit une montre en or, la posa sur le bureau sans la regarder.
— Vous pouvez sortir, dit-il. Mais souvenez-vous de ceci : si vous mentez — si ce Grand Livre est un faux, une invention — je le saurai. Et je ne vous laisserai plus l’occasion de vous expliquer.
Marceau s’inclina de nouveau et recula vers la porte. Au moment où il tournait la poignée, la voix du chambellan le retint :
— Ou une dernière chose. Quand vous avez parlé du Grand Livre, vous avez dit : “votre Grand Livre”. Pourquoi cette propriété ?
Marceau ne se retourna pas. Il s’arrêta, la main sur la poignée, et répondit dans un souffle :
— Parce que vous l’avez déjà ouvert, Monsieur le baron. Je le vois dans vos yeux.
Il sortit. La porte se referma derrière lui avec un bruit sourd de serrure graissée.
Dans le couloir, le valet l’attendait, impassible. Marceau le suivit sans un mot, mais son cœur battait vite. Il venait de faire le saut — il restait à savoir si le filet se trouvait en dessous, ou s’il avait sauté dans le vide.
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