Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 19: The Emperor's Gold
L'aube s'était levée sur Paris comme un présage de plomb. Marceau comptait les minutes depuis son retour de la rue de Saint-Honoré, où trois cents exemplaires d'un pamphlet anonyme avaient été confiés aux colporteurs les plus discrets de la capitale. Il en avait gardé un sur lui, plié sous sa redingote empruntée, et le papier lui brûlait la poitrine à chaque respiration.
Il relut le texte une dernière fois, dans l'arrière-boutique d'un libraire complice. Trois pages. Trois seules pages suffisaient à faire s'effondrer un empire.
*Le Grand Livre de la Banque de France ne contient pas l'or de l'Empereur. Il contient des promesses vieilles de cent ans, des écritures sans fonds, une dette que l'Empire paie avec l'argent de demain pour acheter le silence d'aujourd'hui. Le Trésor est vide. La monnaie est fantôme. Et ceux qui gouvernent le savent.*
— C'est fait, murmura le libraire en verrouillant la porte. Mes hommes les ont distribués aux marchés des Halles, aux cafés du Palais-Royal, aux parvis des églises. Dans une heure, tout Paris en parlera.
Une heure. Marceau ferma les yeux. Il avait joué sa vie sur une seule carte — et sur la certitude que la rumeur voyage plus vite que la troupe.
Il n'avait pas prévu que l'Empereur, lui, voyageait plus vite que la rumeur.
La porte s'ouvrit d'un coup sec. Trois hommes en manteaux sombres, l'écharpe rouge des gendarmes d'élite au cou, se déployèrent dans la boutique sans un mot. Marceau reconnut la livrée du palais avant même de voir l'officier qui les suivait.
— Étienne Marceau, inspecteur des contributions de Lyon. Par ordre de Sa Majesté l'Empereur, vous êtes arrêté pour complot contre la sûreté de l'État.
Marceau ne bougea pas. Il sentit le papier du pamphlet contre son cœur, et une étrange sérénité l'envahit.
— L'Empereur sait-il ce qu'il arrête ? demanda-t-il.
L'officier fronça les sourcils. C'était un homme jeune, visiblement habitué à l'obéissance, pas aux questions.
— Ne rendez pas cela plus difficile, citoyen.
— Dites à Sa Majesté une chose, insista Marceau. Dites-lui que celui qu'il arrête est le seul homme entre lui et l'abîme. Dites-lui de demander à son chambellan La Rochefoucauld ce qu'il a vu dans le Grand Livre.
Un éclat d'incertitude traversa le regard de l'officier. Mais il fit un signe, et les gendarmes s'emparèrent de Marceau, lui liant les poignets avec une corde de chanvre. Ils ne le menottèrent pas — pas encore. Ils le poussèrent vers la porte, et dans la rue, Marceau vit les premières lueurs du jour révéler un spectacle qu'il n'avait osé espérer.
Un colporteur, au bout de la rue Saint-Honoré, hurlait d'une voix essoufflée — les mêmes mots que ceux du pamphlet.
— Le Trésor est vide ! Le Grand Livre est un fantôme ! L'Empereur paie avec du vent !
Un attroupement commençait à se former. Marceau souriait presque lorsque les gendarmes le firent monter dans une voiture cellulaire, dont les rideaux de cuir tombèrent comme un rideau de théâtre.
À l'intérieur, l'obscurité était totale. Marceau comptait les cahots du pavé parisien, imaginant chaque rue franchie comme une heure gagnée sur le destin. Il entendait, à travers les parois, les cris de la ville qui s'éveillait — et quelque chose d'autre, un grondement sourd qui n'était pas encore la panique, mais qui la sentait approcher.
La voiture s'arrêta. On le fit descendre, on le poussa à travers des couloirs sans fenêtres, on le jeta dans une cellule de la Conciergerie — la même, peut-être, où Henri avait passé trois jours. Le verrou claqua.
Marceau s'assit sur la paille humide et compta. Un, deux, trois. Le pamphlet était parti. Les banques ouvraient à neuf heures. Il avait servi son but — il ne lui restait plus qu'à survivre assez longtemps pour voir si l'Empire lui survivait.
La porte de la cellule s'ouvrit une heure plus tard. Non pas un gardien, mais un homme en habit de soie noire, poudré, l'air d'un ambassadeur qu'on aurait fourvoyé dans les entrailles de la justice.
— Marceau, dit-il avec un accent de dégoût raffiné. Le chambellan La Rochefoucauld vous fait dire que le pamphlet est déjà entre les mains de Sa Majesté — et que la Banque de France vient de suspendre ses paiements.
Marceau se releva lentement.
— Et l'Empereur ?
L'homme sourit, d'un sourire qui n'avait rien de réconfortant.
— L'Empereur est allé à la Banque en personne, escorté par la Garde. Il regarde l'or qui n'existe pas. Et il demande à vous voir.
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