Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 25: The Empty Treasury
Le Garde-meuble était silencieux. Un silence de tombeau, ou de coffre vide. Marceau tenait à la main la liste que Caulaincourt lui avait remise la veille, une liste de dépôts censés contenir les réserves d’or de l’Empire. Le premier nom, la Banque de France, l’avait déjà renvoyé vers une succursale de Lyon qui n’avait plus un écu depuis six mois. Le deuxième, les caves du Palais-Royal, était un trou noir poussiéreux. Le troisième, celui-ci, l’ancien trésor de la Couronne, était un bâtiment de pierre grise adossé à la Seine, dont les fenêtres étaient murées à hauteur d’homme.
Un fonctionnaire aux yeux fatigués, un certain Leblanc, fit grincer une porte de fer. L’odeur de moisi et de vieux papier les accueillit. Marceau descendit les marches derrière lui, la flamme d’une lanterne dansant sur les murs suintants. Il compta mentalement les pas. Vingt-trois. Au fond, une salle voûtée, immense. Des étagères de chêne couraient le long des murs, chargées de sacs de toile. Des sacs, pensa Marceau. Beaucoup de sacs.
Il s’approcha du premier. Il sortit son canif, trancha la cordelette, et plongea la main à l’intérieur. Ses doigts rencontrèrent une matière granuleuse, dure. Il en sortit une poignée.
Ce n’était pas de l’or. C’était du plomb, coulé en petits lingots, recouvert d’une fine pellicule de laiton pour imiter l’éclat du métal précieux. Marceau laissa tomber les faux lingots, qui résonnèrent avec un bruit sourd et mat sur la pierre. Il fit ouvrir les sacs suivants, d’un geste sec. Plomb. Plomb. Encore du plomb.
Leblanc, le fonctionnaire, pâlit comme un linge. « Je… je ne savais pas, monsieur le commissaire. Je jure que je ne savais pas. On ne m’a jamais laissé descendre ici sans escorte, et les inventaires… les inventaires étaient signés par le trésorier-payeur général. »
Marceau ne l’écoutait plus. Il arpentait la salle, ouvrant les sacs au hasard, un délire comptable. Plomb, fer, gravier dans certains. Au fond, derrière un rideau de velours poussiéreux, une rangée de coffres-forts. L’un d’eux était entrouvert. Marceau le tira. Vide. Un autre, scellé. Il demanda la clé. Leblanc la chercha longtemps, finit par la trouver sur un anneau rouillé. Marceau l’ouvrit.
À l’intérieur, un seul document, relié de cuir rouge. Les comptes réels de la Maison de l’Empereur, tenus à la main par un secrétaire dévoué. Marceau le feuilleta rapidement. Les chiffres y étaient. Pas les chiffres officiels, ceux des bulletins de victoire. Ceux-là, les vrais, racontaient une histoire de ventes de biens nationaux, d’emprunts forcés aux villes annexées, de pillages organisés puis fondus dans une caisse qui n’avait jamais servi à payer les soldats. L’or de la campagne d’Égypte ? Vendu à des banquiers anglais par intermédiaires. L’indemnité de guerre de Prusse ? Engagée trois fois auprès de maisons de commerce de Hambourg. Chaque ligne était une trahison de la réalité.
Il referma le registre. « Combien d’espèces immédiatement disponibles dans le Trésor public ? demanda-t-il à Leblanc.
- Mais… monsieur, je viens de vous montrer les caves. En dehors de ceci… le Trésor public ne dispose que de deux cent mille francs pour les dépenses courantes de la semaine. »
Deux cent mille francs. Pour un empire qui en réclamait deux milliards. Marceau ferma les yeux une seconde. Le vide lui tournait la tête. Il avait espéré une marge de manœuvre, une poignée de millions pour amortir le choc de la publication des comptes. Il n’y avait rien. Rien que du plomb et des promesses en l’air.
Il remonta dans la lumière du jour, clignant des yeux. Leblanc trottinait derrière lui, paniqué. « Que dois-je faire, monsieur ? Que dois-je dire ?
- Vous ne direz rien pour l’instant. Vous ferez surveiller l’entrée. Personne ne descend, personne ne monte. Si un garde impérial, un ministre, ou un général en uniforme demande à visiter, vous lui dites que le nouveau commissaire général a ordonné un inventaire complet, et que ça prendra trois semaines. »
De retour à son bureau – l’ancien bureau du ministre des Finances, qu’il avait investi sans autre forme de procès – Marceau trouva Armand qui l’attendait. Le général se servait un verre de cognac, l’air satisfait. Son uniforme était impeccable, ses bottes cirées. Il ressemblait à un homme qui a gagné une bataille sans avoir à se salir.
« Alors, notre nouveau banquier ? ironisa Armand. Les coffres débordent-ils à la hauteur de nos ambitions ?
- Les coffres sont vides et l’or est du plomb. La Banque de France est en cessation de paiement virtuelle. Nous avons deux cent mille francs pour solder les fonctionnaires de la semaine et pas un écu de plus.
Armand cessa de sourire. Il reposa son verre avec un claquement sec. « Vous plaisantez.
- Je n’ai jamais été plus sérieux. L’Empire est en faillite totale. Napoléon a tenu dix ans sur du crédit et du mensonge. La banqueroute n’était pas une possibilité. C’était l’unique destination. »
Armand se passa la main sur la mâchoire. « Alors nous ne pouvons pas payer l’armée. Et sans payer l’armée…
- Les régiments de province vous lyncheront avant que les royalistes n’aient le temps d’organiser une révolte. Le duc de Danzig n’attend qu’un prétexte pour faire demi-tour et marcher sur Paris.
- Vous avez une solution ? demanda Armand, la voix soudain plus dure.
- Une seule. Nous ne pouvons pas emprunter aux banques, elles sont ruinées. Nous ne pouvons pas lever de nouvel impôt, les populations sont exsangues et vous prendrez les fusils. Il faut que le peuple lui-même prête à l’État. Non pas par la contrainte, mais par la confiance. »
Armand ricana. « La confiance du peuple de Paris ? On leur a promis la gloire pendant vingt ans et ils ont donné leurs fils. Vous croyez qu’ils vont donner leur argent ?
- Avant, on leur demandait d’acheter des actions d’une compagnie de colonisation qui n’avait aucune réalité. Ici, je vais leur vendre des parts dans leur propre gouvernement. Un emprunt national, garanti non pas par l’or du trésor – il n’y en a pas – mais par le produit des impôts futurs, par la vente des biens de la Couronne et par l’assiette de notre nouvelle constitution. Un taux d’intérêt de cinq pour cent, payable chaque trimestre. Nous imprimons des certificats, nous les appelons "bons de la Nation".
- Et si le peuple refuse ?
- Alors nous sommes perdus, lui dit Marceau. Mais avant de leur demander, il faut leur dire la vérité. Le mensonge a vidé le trésor. Nous n’avons plus rien à protéger.
Armand se tut. Il regardait par la fenêtre, vers le palais des Tuileries, là où l’Empereur retenu attendait. « L’Empereur ne signera pas l’abdication si vous annoncez la faillite. Il dira que c’est le chaos, que seule sa poigne peut sauver le pays.
- Il n’a plus de poigne. Il n’a plus d’or. Il n’a plus d’armée qui lui obéisse. La seule chose qui lui reste est la peur qu’il inspire. Nous allons lui enlever cela aussi. »
Il avait entre les mains le registre de cuir rouge. Il le soupesa, comme un objet précieux. « Je vais faire imprimer un extrait. Les chiffres exacts, les responsabilités précises – celles de trente ans de gabegie, pas les vôtres, pas les miennes. Demain, à l’aube, des afficheurs les colleront sur les murs de Paris. Le même texte paraîtra dans les gazettes. Ensuite, j’appellerai les citoyens à souscrire.
- Et si on vous tire dessus dans la rue ?
- Vous serez trop occupé à maintenir l’ordre pour me pleurer longtemps. » Marceau se leva et tendit la main à son général improvisé. « Je fais imprimer ce soir. Vous aurez votre part des responsabilités ce soir. Il n’est pas encore trop tard pour changer d’avis sur la République.
Armand regarda la main. Il ne la serra pas. Il se contenta de hocher la tête, un geste bref, militaire. « Faites vite. Et faites bien. Pas de demi-vérités, Marceau. Si vous annoncez la faillite, il faut qu’elle soit complète. Les hommes de troupe savent compter jusqu’à cent. Ils doivent voir leurs cent sous.
- Ils verront plus que leurs cent sous. Ils verront ceux qui les ont pris. »
Marceau convoqua un courrier, une ordonnance de l’état-major d’Armand. Il griffonna les instructions, le choix des imprimeurs du Palais-Royal, qui travaillaient encore malgré le chaos. Puis il se retourna vers la fenêtre. La nuit tombait sur Paris. Les Tuileries n’étaient qu’une masse sombre à l’horizon. Dans ce palais, un empereur déchu, un petit Corse flamboyant, pensait encore trouver un miracle. Marceau pensa au registre rouge, à la liste de noms. Il n’y avait pas de miracle. Il n’y avait que des nombres.
On frappa à la porte. Un secrétaire entra, portant une lettre au cachet encore frais. Marceau l’ouvrit. Il lut les lignes une fois, deux fois. La couleur quitta son visage.
« Qu’est-ce que c’est ? demanda Armand, remarquant le changement.
- Une reconnaissance de dette. Signée de la main du directeur de la Banque de France. Datée d’il y a quatre jours – la veille de notre coup. Elle est payable au porteur, au nom du duc de Danzig, pour la somme de trois millions de francs-or. »
Armand jura. « Il a vidé ce qui restait avant de partir vers l’est.
- Pire, dit Marceau en posant la lettre. Cette reconnaissance est garantie par un dépôt d’argenterie confisquée du palais. L’argenterie qui était encore dans les caisses hier matin. Il y a un complice dans le ministère, quelqu’un qui a fait sortir les caisses avant que je ne trouve les caves vides. Il ne manque pas un lingot dans le registre de ce soir. Mais il manque des lingots au plomb. À la place des plombs.
Il regarda Armand. L’un des deux savait. L’un des deux avait permis que l’on troque le plomb contre de l’or volé.
Armand était livide. « Ce n’est pas moi, Marceau. Je vous le jure. Ce n’est pas moi. »
Marceau ne répondit pas. Il plia la lettre et la glissa dans sa poche intérieure, contre sa poitrine. Il sortit sans un mot, laissant Armand seul dans le bureau. La porte claqua dans son dos. Il avait un traître à trouver. Et l’aube approchait.
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