Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 31: The Last of the Ledger
La pluie battait les vitres du ministère quand le courrier arriva. Un gamin trempé, des semelles trouées, un pli cacheté à la cire verte — celle des royalistes de l'Ouest. Marceau déchira l'enveloppe sans quitter la fenêtre des yeux.
La lettre tomba sur le bureau. Une seule ligne, une écriture appliquée d'écolier :
*"Le grand livre brûlé ? Pas tout à fait. J'ai la copie. Vous savez laquelle. — L. d'A."*
Le sang quitta le visage de Marceau.
Il connaissait cette écriture. Louis d'Artois, le neveu de l'Empereur déchu. Ce même gamin que Juliette avait vu filer vers le duc de Danzig — mais il avait fait demi-tour, ou peut-être n'avait-il jamais vraiment fui. Pendant que Marceau croyait le labyrinthe derrière lui, le petit prince avait ramassé les morceaux.
Sa copie.
Dans le feu du ministère, Marceau avait laissé brûler l'original. Il l'avait regardé se consumer, pensant que les cendres emporteraient tout : les détournements, les fausses écritures, les pages altérées par sa propre main à Lyon, nivôse an X. La falsification qu'Armand connaissait — celle qui protégeait la famille de soyeux, ces amis de son père qui l'avaient accueilli à dix-sept ans quand tout le monde l'avait chassé.
Mais Marceau était un homme de registres. Il aurait dû se souvenir : un homme de registres ne laisse jamais une seule copie.
Il relut la lettre. Pas de conditions, pas de menaces explicites. Le neveu savait que les menaces étaient inutiles. Publier la copie, c'était exposer chaque fraude du régime — et dans les pages qu'il avait modifiées, une écriture trop régulière, une encre légèrement plus foncée que le reste. Un audit un peu trop curieux reconnaîtrait la main de Marceau.
La ruine. La prison. L'exécution, peut-être.
Il glissa la lettre dans sa poche. Armand attendait au ministère pour la signature du décret de minuit. Mais le décret pouvait attendre. Le temps, lui, ne le pouvait pas.
Marceau sortit dans la rue sans prendre de manteau. La pluie lui fouetta le visage. Il marcha vers le quartier Saint-Paul, où Juliette tenait sa planque près des quais, dans une maison qui sentait l'encre et le pain rassis.
Elle ouvrit avant qu'il ne frappe. Elle le regarda, dégoulinant, les yeux fous.
— Tu as vu ? demanda-t-il.
— Quoi ?
Il lui tendit la lettre. Elle la lut deux fois, puis releva la tête.
— Le duc de Danzig. C'est là qu'il allait le retrouver.
— Le duc est mort.
— Louis ne le sait peut-être pas encore. Ou il s'en fiche. Une copie du grand livre, c'est mieux qu'un protecteur mort.
Marceau s'assit sans y être invité. La chaise craqua sous son poids.
— Il faut que je récupère cette copie avant qu'elle ne circule.
— Il est où ?
— Il devait traverser vers la frontière. Le duc avait des relais de contrebandiers. S'il a suivi la même route, il passe par les Vosges, puis le Palatinat. Demain soir il sera hors de portée, et la copie partira par trois canaux différents. C'est ce que je ferais, à sa place.
Juliette plissa les yeux.
— Tu penses comme un traître.
— Je pense comme un homme qui a falsifié un registre. C'est la même école.
Elle rit, brièvement. Puis son visage redevint sérieux.
— J'ai des contacts dans les douanes, au col de Saverne. Des hommes qui font passer des livres interdits contre des pièces d'argent. Si ton neveu utilise les relais du duc, ce sont les mêmes hommes qui le mèneront à la frontière. Et ils m'écoutent.
— Je n'ai pas d'argent.
— C'est une imitation de l'argent que tu as, non ? dit-elle avec un sourire entendu. Ça suffira peut-être. La monnaie du régime vaut ce que notre décret de minuit lui donnera. Si tu signes avant demain, ces pièces ont de la valeur. Si tu ne signes pas, elles valent le plomb qu'elles contiennent.
Marceau se leva.
— Envoie tes hommes. Dis-leur de surveiller le col de Saverne. Je pars ce soir.
— Tu ne passeras pas la nuit en selle, dit-elle. Pas après les dernières semaines que tu as eues.
— J'en ai vu d'autres.
Elle le retint par le poignet.
— Et si tu le trouves — ce neveu — qu'est-ce que tu fais ?
Marceau la regarda. La question n'était pas théorique. Elle voulait savoir si elle avait misé sa presse clandestine sur un assassin ou sur un bureaucrate.
— Je prends le registre, dit-il. Et je le brûle. Lui peut vivre. Mais il saura que je connais son chemin, et que je connais les hommes qui le font passer. Il ne recommencera pas.
— Tu n'es pas un tueur.
— Non. Mais je suis un homme qui tient ses comptes.
Il sortit dans la nuit. Derrière lui, Juliette commença à écrire des instructions pour ses hommes de Saverne.
La pluie ne s'arrêta pas.
Marceau monta à cheval sans même repasser par son logement. Le décret attendrait. Armand attendrait. Les officiers dissidents attendraient à l'aube. Tout pouvait attendre — sauf la copie.
Sa copie de Lyon.
S'il ne la rattrapait pas avant le col, tout ce qu'il avait construit — la purge, l'amnistie, cette nouvelle République d'Empire qu'il essayait d'accoucher dans le sang et l'encre — tout s'effondrerait dans une seule publication.
Il piqua des deux. La route vers les Vosges s'ouvrait devant lui, noire et détrempée.
Et au bout de cette route, un garçon de dix-huit ans qui tenait entre ses mains la seule page que Marceau n'avait jamais appris à falsifier : celle qui portait son nom.
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