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Le Registre de l'Aigle

Lire le chapitre 4: The Banker's Confession

La banque Lefebvre & Fils occupait un hôtel particulier étroit rue de la Bourse, sa façade aussi austère qu'un registre de comptes clos. Marceau y entra à dix heures moins le quart, après avoir tourné trois fois autour du pâté de maisons pour s'assurer que la femme aux cheveux rouges n'avait pas emprunté le même chemin.

Un valet en livrée noire le conduisit au premier étage, dans un cabinet dont les boiseries sentaient la cire et le tabac froid. Lefebvre l'attendait derrière un bureau de chêne massif, la soixantaine alerte, le col empesé, les doigts joints sous un menton rasé de frais. Il ne se leva pas.

— Monsieur Marceau. Le ministère m'a prévenu de votre visite.

Marceau s'assit sans y être invité. Il posa sa serviette de cuir sur ses genoux, en tira une liasse de documents qu'il ne regarda pas.

— Le ministère vous prévient de beaucoup de choses, apparemment.

— C'est notre métier, à nous autres banquiers : écouter ce qu'on nous dit, et entendre ce qu'on ne nous dit pas. — Lefebvre sourit, une courbe mince qui ne gagnait pas ses yeux. — Vous êtes ici pour les comptes de la Troisième République, si je ne m'abuse.

— Vous vous abusez. Nous sommes sous l'Empire.

— Précisément. C'est ce que nous appelons la Troisième République dans nos livres. Une vieille habitude de la maison. Les registres ont leurs codes, monsieur Marceau. Vous l'avez appris à Lyon, je pense.

Le silence tomba entre eux comme un couperet de guillotine. Marceau soutint le regard du banquier. Lefebvre ne cligna pas.

— Je suis venu pour les obligations de la Caisse d'Amortissement, dit enfin Marceau. Celles émises sous le timbre de l'aigle.

— Les obligations... bien sûr. Lefebvre tourna une page d'un registre ouvert devant lui, sans le consulter vraiment. — Vous êtes bien jeune pour connaître ce genre de titre. Ils datent de la campagne de Russie.

— J'ai lu les archives.

— Les archives mentent souvent. C'est leur fonction première.

Marceau sortit de sa liasse un feuillet manuscrit, qu'il poussa vers le banquier sans le lâcher tout à fait.

— Pouvez-vous me dire si ce paraphe est conforme ?

Lefebvre baissa les yeux. Le temps d'un battement de paupières, son masque d'amabilité se fissura — une seconde, pas plus. Puis il se redressa, les mains à plat sur le bureau.

— Où avez-vous obtenu cela ?

— D'un dossier militaire à Vincennes.

— Vous êtes très courageux, monsieur Marceau. Ou très imprudent. Les deux se ressemblent souvent, jusqu'au jour où ils ne se ressemblent plus.

— Je n'ai pas traversé la moitié de la France pour des compliments de banquier.

Lefebvre soupira. Il se leva, marcha vers la fenêtre, tira un rideau de deux travers de doigt. La lumière de la rue filtra en lame mince, découpant une poussière dorée dans l'air du cabinet.

— Asseyez-vous, monsieur. Nous allons parler comme des hommes raisonnables.

Marceau était assis. Il ne bougea pas.

— Je vais vous dire une chose que je n'ai jamais dite à personne. Pas même à ma femme. Surtout pas à ma femme. Quand je mourrai, ces mots mourront avec moi, et vous serez le seul à les avoir entendus.

Il revint s'asseoir, les coudes sur le bureau, la voix baissée d'un ton.

— Vous connaissez la dette nominale de l'Empire ?

— Cent millions de livres, d'après les comptes de l'an dernier.

— Cent millions. C'est le chiffre qu'on imprime au Journal des Débats. C'est le chiffre qu'on présente à la Chambre d'apparat. Je vais vous dire le chiffre vrai : deux cent soixante-trois millions, intérêts courus inclus. Et je vais vous dire pis : nous ne pouvons pas servir plus de trente millions par an, quand les échéances en exigent quarante-cinq.

Marceau fit le calcul en silence. Un trou de quinze millions chaque année. Les intérêts composés travaillaient contre l'État comme un cancer invisible.

— Alors on emprunte, dis-je.

— On emprunte, oui. On émet des obligations nouvelles pour payer les anciennes. C'est cela, la Caisse d'Amortissement. On l'appelle ammortissement parce que c'est joli. C'est en réalité une espèce de miracle permanent : on creuse le trou de l'année prochaine pour boucher celui d'aujourd'hui, et on prie pour que l'année d'après n'arrive jamais.

— Et les revenus futurs ?

Lefebvre ricana, un son sec, sans joie.

— Les revenus futurs ! Ah ! Voilà le chef-d'œuvre. Savez-vous ce que nous donnons en garantie à mes confrères de Londres, d'Amsterdam, de Hambourg ? Les impôts de 1840. Nous vendons l'impôt de l'année qui ne viendra pas, à des gens qui n'en verront jamais la couleur, à un taux d'intérêt qui double tous les six ans.

— Et l'empereur le sait ?

— L'empereur, monsieur, est un soldat. Il voit des cartes, des armées, des frontières. Il voit la France comme une forteresse qu'il a bâtie de ses mains. — Lefebvre se pencha. — Il ne voit pas les comptes. Ce sont des hommes comme Delacroix qui les voient. Ce sont des hommes comme Delacroix qui les font.

Marceau garda son visage de bois, mais son esprit courait. Voilà donc la pièce manquante du puzzle. Les paraphes, les caisses occultes, les prêts d'un maréchal mort — tout cela convergeait vers un ministère qui fabriquait de la monnaie de singe pour payer une armée de fantômes.

— Vous avez une preuve de cela ?

Lefebvre ouvrit un tiroir de son bureau, en tira une carte de visite au recto vide. Il retourna une plume, trempa dans l'encrier, et traça une série de signes — des chiffres, des lettres entrelacées, un motif que Marceau ne reconnut pas immédiatement.

— Voici ma marque. Si vous présentez ce document à n'importe quel de mes confrères de la rue Laffitte, il saura que vous parlez en mon nom. — Il tendit la carte. Marceau la prit, la fit pivoter entre ses doigts. L'encre était encore humide.

— Pourquoi feriez-vous cela ? Vos obligations sont bien là, à nous vendre la corde ?

— Parce que je suis un banquier, monsieur Marceau. Et qu'un banquier qui voit l'abîme a deux options : se taire et s'y précipiter avec les autres, ou trouver quelqu'un qui lui construira un pont. — Lefebvre se leva, signifiant l'entretien terminé. — Vous me paraissez avoir les mains suffisamment sales pour bâtir un pont.

Marceau glissa la carte dans sa serviette, se leva à son tour.

— Une dernière chose, dit-il. Vous connaissez un certain... N ?

Le banquier s'immobilisa à demi, la main sur la poignée de la porte. Son visage ne changea pas, mais son œil gauche se plissa d'un millimètre.

— N est un client, dit-il enfin. Un bon client. Très... régulier.

— Régulier de quel genre ?

— Du genre qui paie. Toujours à l'heure. Toujours en espèces particulières. Des bons au porteur, des lettres de change sur des maisons qui n'existent pas. Vous comprenez ce que cela signifie, j'espère.

Marceau comprit. Un client qui ne pouvait pas laisser de trace dans les livres d'une banque honorable parce que son argent ne devait pas exister. Un client dont la fortune était aussi fantomatique que les impôts de 1840.

— Merci, monsieur Lefebvre. Je trouverai la sortie.

— Je n'en doute pas. — Le banquier ouvrit la porte. — Mais je vous donne un conseil d'ami : quand vous quitterez cette banque, ne prenez pas la rue de Richelieu. La femme qui vous attend au café en face de l'église Saint-Roch — elle vous a suivi depuis Vincennes. Elle est en ce moment même en train de boire un chocolat qu'elle n'aime pas, pour avoir l'air naturelle.

Marceau serra la serviette contre sa poitrine. Il ne se retourna pas pour regarder la rue.

— Figurez-vous, dit-il, que le chocolat chaud est une boisson que je ne supporte pas non plus.

Il sortit dans le froid de la matinée parisienne, la carte du banquier dans sa poche intérieure, chaude comme une braise contre son cœur.