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Le Registre de l'Aigle

Lire le chapitre 5: A Dinner of Wolves

La salle à manger du ministère des Finances sentait la cire et le vin renversé. Une douzaine de convives étaient répartis autour d'une table en acajou si long qu'Étienne Marceau devait hausser la voix pour être entendu de son voisin immédiat. L'argenterie portait l'aigle impérial, bien sûr. Tout portait l'aigle, ici.

On l'avait placé entre un sous-secrétaire d'État à la parole rare et un colonel en retraite qui parlait beaucoup trop de ses campagnes d'Espagne. Marceau hochait la tête aux moments appropriés, goûtait le vin sans le savourer, et notait mentalement chaque visage, chaque nom murmuré par le maître d'hôtel.

Delacroix occupait le haut de la table, à la droite de Foucher. Le ministre avait l'air d'un vieux renard fatigué, les paupières lourdes, mais ses yeux parcouraient la tablée avec une précision qui n'échappa pas à Marceau. Il avait lu quelque part que Foucher avait survécu à trois régimes et à deux révolutions. Les hommes qui survivent ainsi ne laissent rien passer.

— Monsieur Marceau, dit une voix à sa gauche.

Marceau se tourna. L'homme qui venait de prendre la place du colonel — il avait dû échanger son siège avec un voisin plus lointain — était en uniforme de général de brigade, la quarantaine arrogante, les cheveux bruns plaqués en arrière. Ses épaulettes étaient trop neuves pour être honnêtes.

— Général Armand, je crois ?

— Vous avez fait vos devoirs. J'aime cela.

Armand tendit son verre vers un domestique sans le regarder, et le domestique accourut. Le geste d'un homme habitué à être obéi.

— On dit que vous êtes monté de Lyon avec des documents qui fâchent, continua Armand à voix basse. Que vous avez refusé la main de Delacroix.

La main de Delacroix. Marceau but une gorgée de vin pour se donner le temps de soupirer intérieurement. Si Armand était au courant, alors toute la tablée était au courant, et le dîner était un théâtre monté pour le sonder.

— On dit beaucoup de choses, général.

— C'est vrai. Mais les choses qu'on dit sur vous ont l'avantage d'être intéressantes.

Armand se pencha, et son coude empiéta sur le territoire de Marceau. C'était calculé. Tout était calculé, dans cette pièce.

— Le ministre est un homme fini, souffla-t-il. Il doit présenter des chiffres à l'Empereur lundi qu'il ne peut pas produire. Vous comprenez ce que cela signifie, n'est-ce pas ? Quelqu'un devra les inventer. Ou quelqu'un devra dire la vérité.

Marceau sentit le poids des regards converger vers lui. Il était le nouveau, l'inconnu de province, le notaire que le ministère avait convoqué pour une révision de routine qui ressemblait de plus en plus à une exécution.

— Je suis auditeur, général. Je vérifie des chiffres. Je ne les invente pas.

Armand sourit, et le sourire n'atteignit pas ses yeux. Il avait des yeux gris, durs, qui avaient dû regarder des hommes mourir sans cligner.

— Bien sûr que non. Mais vous pourriez vérifier les mauvais, ou les bons. Les chiffres ont une façon de se plier à ceux qui les lisent avec suffisamment d'autorité.

Le général se leva, prétextant un mot à un autre convive, et Marceau resta seul avec son assiette à moitié pleine. Il n'avait pas faim. Il n'avait pas eu faim depuis qu'il avait découvert la première annotation dans le registre de ce marchand de soie de Lyon.

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Le service suivant fut une volaille aux truffes, et les conversations se firent plus fortes, plus détendues. Marceau saisit l'occasion d'observer Foucher de plus près. Le ministre avait le teint cireux d'un homme qui ne dort pas. Il répondait aux questions avec des phrases préparées, économes, mais ses doigts tripotaient sans cesse le pli de sa serviette.

Un aide de camp apporta une note. Foucher la parcourut, et son visage se ferma comme une porte qu'on claque. Il se leva, s'excusa auprès de Delacroix, et se dirigea vers la sortie en empruntant le chemin qui longeait la table.

Marceau fit semblant de laisser tomber sa fourchette.

Il se baissa au moment où Foucher passait derrière lui, il se pencha comme pour la rattraper, et il entendit le ministre murmurer entre ses dents à Delacroix, croyant que personne n'écoutait :

— Ils exigent trente pour cent de plus. Pour le mois prochain. Où veux-tu que je trouve trente pour cent de plus ?

La voix de Delacroix, onctueuse, apaisante :

— Nous trouverons. Nous avons toujours trouvé.

— Nous avons toujours emprunté. Cela finit par être la même chose.

Puis ils s'éloignèrent, et Marceau se redressa, la fourchette en main, le cœur battant un peu plus vite que nécessaire.

Le ministre lui-même ne savait pas où l'argent allait. Le ministre lui-même était sous pression. Et Delacroix, celui qui lui avait proposé une promotion en échange de sa collaboration, semblait être celui qui tirait les ficelles.

— Joli réflexe, dit Armand, revenu à sa place comme s'il n'en était jamais parti.

Marceau sursauta légèrement, et il sut qu'Armand avait remarqué le sursaut.

— Je parlais de votre fourchette. Vous l'avez rattrapée de justesse. Réflexes d'auditeur, peut-être ?

— Réflexes d'homme qui n'aime pas attirer l'attention.

— Dommage. Car vous l'attirez, figurez-vous. Plus que vous ne le pensez.

Armand inclina la tête vers l'autre extrémité de la table. Une femme en robe grise parlait avec animation à un vieux banquier que Marceau avait vu entrer en retard. Elle était grande, les cheveux d'un roux profond qui attrapaient la lumière des candélabres comme un incendie contenu.

Marceau sentit le froid lui descendre dans la nuque.

— Vous la connaissez ? demanda-t-il, la voix aussi neutre que possible.

— Madame de Valois. Veuve d'un colonel tué en Algérie, dit-on. Jolie, intelligente, et remarquablement bien informée pour une femme qui ne devrait connaître que ses deuils.

— Une veuve de guerre s'intéresse à la finance ?

Amand haussa les sourcils.

— Elle semble s'intéresser à vous, surtout. Elle a demandé à être placée près de nous. J'ai refusé, naturellement.

Naturellement. Marceau but une gorgée de vin et observa la femme du coin de l'œil. Elle ne le regardait pas directement, mais elle savait exactement où il se trouvait — son corps était orienté vers lui, imperceptiblement, comme une boussole qui retrouve le nord. C'était elle. La prétendue veuve de colonel qui avait consulté le même dossier que lui aux archives militaires, qui l'avait filé jusqu'au café de Lefebvre. Elle était ici, au ministère, à un dîner où il n'était invité que parce que Delacroix voulait le neutraliser.

Trois factions. Peut-être plus. Et lui, Marceau, au milieu, avec des lettres originales dans sa poche intérieure et une dette codée d'un banquier qui datait du monde d'avant.

Le dîner toucha à sa fin. Les convives se levèrent, se dispersèrent en petits groupes vers les salons de digestifs. Marceau fit mine de se diriger vers le vestiaire quand une main se posa sur son bras.

Foucher.

— Monsieur Marceau, dit le ministre d'une voix douce qui semblait fatiguée de porter trop de poids. Un instant de votre temps, si vous le voulez bien.

Le ministre le guida vers une alcôve près des fenêtres, loin des oreilles. La nuit de Paris s'étendait derrière la vitre, piquetée de lanternes. Dans le reflet, Marceau vit madame de Valois les observer depuis l'autre salon. Elle tenait un verre qu'elle ne buvait pas.

— On m'a parlé de vous, dit Foucher. De votre travail à Lyon. De votre refus d'enterrer certaines... irrégularités.

Marceau ne répondit pas. Il attendait.

— Je ne vous demande pas de les enterrer, dit Foucher. Je vous demande de me dire la vérité. Pas celle du rapport, pas celle qu'on voudrait que je croie. La vérité de votre registre. De vos additions, de vos observations. Car je soupçonne, et c'est une idée qui me tue lentement, que nous ne regardons pas le même livre de comptes.

Le ministre le regardait avec une intensité soudaine, comme un homme à l'agonie qui cherche la sortie d'un labyrinthe.

— Quand je vous aurai dit la vérité, répondit Marceau, vous ne voudrez pas l'entendre.

— Dites-la toujours.

Marceau songea à la liste qu'il avait volée. Au chiffre de 1,45 million. À la signature "N". À la menace contre sa mère à Dijon, contre sa sœur à Rouen. Il pouvait jouer la transparence. Il pouvait tendre une perche à Foucher. Mais si Foucher était compromis — si le vieux ministre faisait partie du réseau comme Delacroix — il signerait l'arrêt de mort de sa famille.

— Lundi, dit Marceau. Lors de la révision. Je vous montrerai ce que j'ai trouvé, et vous jugerez de ce que vous voulez en faire.

Foucher inclina la tête, mécontent de la réponse mais trop vieux pour montrer sa frustration.

— Lundi, alors. J'espère que vous serez encore en vie pour me la montrer, cette vérité.

Il tourna les talons et rejoignit les groupes de convives. Marceau resta près de la fenêtre, la vitre froide contre son front, et regarda le reflet de madame de Valois qui venait de se lever de son siège.

Elle se dirigeait droit vers lui.

Il compta les secondes. Sept. Huit. Neuf. Elle s'arrêta à deux pas de lui, et le parfum de ses cheveux roux l'atteignit avant qu'elle ne parle.

— Monsieur Marceau, dit-elle avec un sourire qui pourrait passer pour doux et que Marceau jugea tout sauf. Nous devons arrêter de nous rencontrer par hasard. Les gens vont jaser.

— Est-ce que nous nous rencontrons par hasard ?

Elle rit, et le son était étrangement chaleureux dans la pièce froide.

— Non, dit-elle. Pas du tout.

Elle se pencha, et sa voix devint si basse que Marceau dut se pencher lui-même pour l'entendre.

— Cette liste que vous avez volée aux archives militaires ? Celle du maréchal Valence ? Le général Armand vous l'a soigneusement montrée, indirectement, car elle parle de l'Empereur lui-même — l'homme qui a rapporté ce document de Prusse en douce a payé de sa vie sa discrétion. Et la femme qui vous parle est la seule personne à Paris qui sait encore ce que contient réellement la lettre originale, parce que c'est moi qui l'avais copiée avant vous, semaine dernière.

Elle recula, sourire intact.

— Voulez-vous vraiment savoir qui est "N" ?

Sur la table derrière elle, un domestique commençait à éteindre les candélabres, et dans la pénombre mouvante, Marceau crut voir le visage de sa mère à Dijon, les traits tirés par l'angoisse, une lettre froissée à la main.

Il regarda madame de Valois, la considéra, pesa l'inconnue contre la certitude de ses propres découvertes.

— Oui, dit-il. Mais pas ici. Pas à votre avantage.

Elle sourit plus largement, appréciatrice.

— On m'avait dit que vous étiez prudent. Je commençais à en douter.

Elle fit demi-tour et quitta la pièce, laissant Marceau seul devant la fenêtre, avec le pli d'une lettre menaçante qui lui brûlait la poitrine et la certitude que la partie d'échecs venait à peine de commencer.