Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 6: The Debt of a Marshal
Le baron de Saint-Aubin habitait rue de la Michodière, dans un immeuble dont la façade cossue dissimulait mal une certaine décrépitude. Marceau avait obtenu son adresse par un clerc de notaire qui lui devait une faveur, et cette faveur lui avait coûté la moitié de son modeste pécule. Le reste, il le portait dans une sacoche de cuir, contre sa poitrine, et ce poids-là était plus lourd que l'or.
Le vieil homme le reçut dans un salon encombré de bibelots, assis derrière un bureau dont le plateau était couvert de liasses jaunies. Ses doigts, tachés d'encre et de nicotine, tripotaient une tabatière d'argent.
— Monsieur Marceau, dit-il sans se lever. On m'a dit que vous veniez pour une affaire ancienne. Les affaires anciennes, c'est mes préférées. Les morts paient mieux que les vivants, vous savez.
— Pas toujours, répliqua Marceau en s'asseyant sans y être invité. Parfois, ils ne paient pas du tout.
Le baron éclata d'un rire sec, qui ressemblait à une quinte de toux.
— Vous avez du flair. Montrez-moi ce que vous avez.
Marceau tira de sa poche une copie - jamais l'original - de la reconnaissance de dette du maréchal Valence. Le document, qu'il avait soigneusement recopié dans son registre, portait la mention d'un prêt de 1,45 million de livres consenti en 1831 au maréchal par la banque Lefebvre et Cie, et la signature du malheureux, qui était mort deux mois plus tard dans des circonstances que personne n'avait pris la peine d'éclaircir.
Le baron chaussa des lunettes cerclées d'or et examina le papier en plissant les yeux.
— Lefebvre. Oui, c'est un homme sérieux. Il m'a cédé ce dossier l'année dernière, quand il a commencé à liquider ses créances douteuses. Un million quatre cent cinquante mille livres, donc. Avec les intérêts et les pénalités de retard..., dit-il en sortant un carnet de calcul, le total s'élève à deux millions cent mille livres, environ.
— Environ, répéta Marceau.
— Les intérêts, c'est une science imprécise, mon cher. Surtout quand le débiteur est mort et qu'on n'a personne à qui demander.
— Il y a des héritiers.
— Il y avait. Sa veuve s'est remariée en Angleterre. Son fils unique est mort d'une mauvaise fièvre à Naples. Il ne reste qu'une lointaine cousine qui n'a pas deux sous de bien et qui a renoncé à la succession. Le dossier est mort, comme son débiteur.
— Alors vous me le vendez.
Le baron leva un sourcil.
— Vous voulez acheter une créance irrécouvrable sur un homme mort ? C'est une drôle de spéculation, monsieur Marceau. Je vous aurais cru plus prudent.
— Je suis prudent. C'est pour cela que je sais que cette créance vaut quelque chose.
— Ah ? Dites-moi.
Marceau se pencha en avant.
— Vous connaissez la provenance de l'argent que Lefebvre a prêté à Valence ?
— C'est une banque, mon cher. Elle prête ce qu'elle reçoit. Je n'ai jamais eu le fin mot de leurs affaires, et je n'ai pas cherché à le savoir.
— L'argent venait d'un fonds. Un fonds spécial, géré par la Trésorerie impériale, et destiné à des opérations... délicates. Le maréchal Valence était le dépositaire de ce fonds. Il l'a emprunté pour le compte de quelqu'un de très haut placé.
Le baron retira ses lunettes et les posa sur le bureau.
— Ce que vous me décrivez là, c'est un détournement de fonds. Un crime.
— C'est pour cela que la créance vaut quelque chose. Celui qui a emprunté cet argent ne peut pas reconnaître la dette - elle n'a jamais existé officiellement. Mais il peut la payer. Ou plutôt, ses héritiers peuvent la payer. En silence.
Le vieil homme le regarda longtemps, avec une intensité nouvelle. Ses yeux, qui semblaient fatigués, étaient soudain très vifs.
— Vous êtes un homme dangereux, monsieur Marceau.
— Je suis un comptable. Je n'aime pas les chiffres qui ne quadrent pas.
Le baron sourit, d'un sourire sans joie.
— Combien offrez-vous ?
— Cent mille livres.
Le rire sec revint, plus violent cette fois.
— Cent mille ! Pour une créance de deux millions ! Vous êtes un plaisantin, monsieur Marceau.
— Cent mille livres, répéta Marceau d'une voix plate. Et je vous explique pourquoi c'est un bon prix. Cette créance ne vaut rien pour vous. Vous ne pouvez pas la recouvrer, vous ne pouvez pas la vendre à un tiers sans éveiller des soupçons - et vous n'avez pas envie que des gens s'intéressent à vos affaires, monsieur le baron. Moi, je suis petit. Un rond-de-cuir du ministère, un vérificateur sans importance. Personne ne s'intéresse à moi. Et surtout... personne ne s'intéressera à vous.
Le silence s'étira. Le baron tourna la tabatière entre ses doigts, longuement.
— Cent cinquante mille, dit-il enfin.
— Cent vingt.
— Cent quarante. Et vous me dites qui est le débiteur.
Marceau hésita. C'était la partie dangereuse. S'il révélait le nom trop tôt, le baron pourrait être tenté de tirer lui-même profit de l'information.
— Si je vous dis qui c'est, vous comprendrez pourquoi vous ne voulez pas le savoir.
— Je suis un vieil homme curieux.
— Non, monsieur. Vous êtes un vieil homme prudent. Cela fait cinquante ans que vous survivez en prêtant de l'argent à des gens qui ne vous paieront jamais. Votre secret, c'est votre discrétion. Ne la gaspillez pas.
Le baron le dévisagea encore un moment, puis poussa un soupir qui sentait le tabac et le regret.
— Cent trente mille, dit-il. Et vous ne me direz rien. Je préfère ne pas savoir.
Marceau sortit la sacoche de cuir et la posa sur le bureau. Le cliquetis des pièces et des billets fit le silence.
— Cent trente mille, oui.
Ils signèrent l'acte de cession en double exemplaire. Marceau rangea le sien soigneusement dans sa sacoche, à côté du registre. Le baron le raccompagna à la porte, appuyé sur une canne.
— Une dernière chose, monsieur Marceau.
Marceau s'arrêta sur le seuil.
— Oui ?
— Il y a deux semaines, une femme est venue me voir. Elle avait des cheveux roux, très beaux. Elle m'a posé des questions sur la même créance.
Le cœur de Marceau fit un bond. Il garda un visage impassible.
— Qu'est-ce qu'elle vous a dit ?
— Elle m'a dit qu'elle représentait les intérêts des héritiers du maréchal. Qu'elle cherchait à racheter la dette pour l'éteindre proprement.
— Vous lui avez vendu ?
Le baron sourit.
— Non. Je ne vends jamais à ceux qui se présentent trop bien. Une femme comme elle, avec ces yeux-là, elle ne cherchait pas à éteindre une dette. Elle cherchait à en allumer une autre. Alors je lui ai dit que la créance avait été détruite dans un incendie, il y a six mois.
Marceau ressentit un étrange mélange de soulagement et d'inquiétude.
— Elle vous a cru ?
— Ce n'est pas mon affaire. Le plus important, c'est qu'elle a cru que la créance n'existait plus. Et maintenant, vous êtes le seul à savoir qu'elle existe encore. J'espère que vous savez ce que vous faites.
Marceau descendit l'escalier sans répondre. La rue était grise sous la pluie fine, et il remonta son collet en marchant vite. Il avait payé cent trente mille livres pour une dette de deux millions.
Une dette qui appartenait maintenant à l'Empereur.
Il ne savait pas encore exactement comment il allait utiliser cet avantage. Mais il le savait avec une certitude de comptable : quand on tient la reconnaissance de dette de son ennemi, on tient quelque chose.
« N », pensa-t-il. Une seule lettre, mais lisible. L'Empereur avait signé pour cet argent. L'Empereur - ou quelqu'un d'assez puissant dans sa famille pour oser se servir du nom.
Il traversa le Pont-Neuf d'un pas rapide, la sacoche battant contre sa hanche. Sous le pont, la Seine charriait des débris et des reflets argentés. Il s'arrêta un instant, regardant l'eau couler.
L'Empire était un vaisseau qui prenait l'eau de toutes parts. Chaque jour, de nouvelles fuites apparaissaient dans les cales, et on les cachait avec de la peinture et des promesses. Mais les fuites existaient, et quelqu'un, quelque part, tenait le registre des vraies dettes.
Il allait s'assurer que ce fût lui.
Longeant la Seine, il remonta vers son hôtel en composant mentalement la lettre qu'il enverrait à Lyon. Il fallait prévenir sa mère. La faire partir, la mettre en sûreté avant que le filet ne se referme.
Un fiacre passa, éclaboussant le trottoir. Marceau fit un écart, et c'est à ce moment-là qu'il la vit.
Elle était adossée à la grille du quai, à une cinquantaine de mètres, sous un parapluie noir. Ses cheveux roux flambaient sous la pluie grise, impossibles à manquer. Madame de Valois. Elle ne le regardait pas. Elle regardait l'eau.
Marceau hésita une seconde, puis accéléra le pas. Il n'était pas prêt. Pas encore.
Mais elle l'avait vu, et elle savait qu'il l'avait vue. La partie devenait personnelle.