Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 7: A Visit from the Police
Le choc du marteau contre la porte résonna dans le couloir de l’hôtel comme un coup de pistolet dans une église. Marceau, qui rangeait la quittance du prêt dans doublure de son manteau, suspendit son geste. Trois coups, brefs et autoritaires. Pas le toc discret d’un domestique, ni le glissement timide d’un garçon d’étage. Le langage de ceux qui frappent pour entrer, non pour demander.
Il glissa le document dans le creux de sa botte, sous la semelle amovible qu’un vieux colleur de Lyon lui avait appris à confectionner, puis alla ouvrir.
Deux hommes se tenaient dans l’embrasure. Le premier était grand, osseux, vêtu d’un habit noir correct mais sans éclat, le genre de costume qui ne retient pas le regard. Son visage n’avait rien de remarquable, ce qui, en soi, était remarquable. L’autre, plus petit, restait en retrait, les mains croisées dans le dos. Ses yeux, eux, ne restaient jamais en place.
« Monsieur Étienne Marceau ? demanda le grand.
— C’est selon qui le demande, répondit Marceau, le corps à moitié engagé dans la porte.
— La police. Nous souhaiterions vous poser quelques questions. »
Il exhiba un passeport tamponné à l’encre rouge, un document que Marceau connaissait pour en avoir vérifié des centaines dans le cadre de ses audits : la signature du préfet de police, le sceau de l’Intérieur, et ce paraphe qui imitait la courbe d’une aile. L’aigle.
Marceau n’ouvrit pas plus grand. « Mes papiers sont en règle. Je suis auditeur du ministère des Finances, en mission officielle.
— Ce n’est pas de vos papiers dont nous voulons parler. »
Un silence. L’homme attendait. Marceau savait que dans ce genre de conversation, le temps appartenait à celui qui ne parlait pas. Il garda le silence.
« Mais c’est un couloir inconfortable pour discuter, reprit l’autre, avec un sourire étroit qui ne toucha pas ses yeux. Nous entrons ? »
Quand on est pêcheur dans un étang aux carpes, autant savoir qui est le maître des eaux. Marceau s’effaça.
L’homme noir s’assit sur la seule chaise de la pièce, croisant longuement ses jambes. Son collègue resta debout contre la porte, les yeux errant sur la chambre, notant le lit défait, la table jonchée de paperasses que Marceau avait pris soin de semer exprès — des relevés de taxes sur le sel et le bétail, des bordereaux d’octroi, la paperasse soporifique d’un gratte-papier provincial.
« On me dit que vous passez beaucoup de temps aux Archives militaires », commença l’homme, du ton qu’on emploie pour parler de la pluie.
Marceau haussa un sourcil. « On vous dit beaucoup de choses. Je prépare un rapport sur les recouvrements de la 7e région. Les militaires, parfois, ont des justificatifs approximatifs. »
L’homme ne sourit pas. « Et chez le banquier Lefebvre ? Vous avez aussi des recouvrements à discuter ?
— Lefebvre est un des dépositaires de la recette générale de Lyon. Qui que vous soyez, vous savez qu’un auditeur vérifie les comptes des dépositaires. À moins que vous ne préfériez que je laisse circuler l’argent sans contrôle ? »
Le petit homme derrière lui laissa échapper un souffle, presque imperceptible. L’autre garda ses yeux gris posés sur Marceau comme deux pièces de monnaie sur une table de jeu.
« Et le prêt de cent trente mille livres que vous avez acheté à l’usurier Bloch ? C’est aussi une vérification comptable ? »
Marceau avait prévu cette question. Il sortit de sa poche un brouillon de lettre, sali aux coins, qu’il tendit avec un air las.
« C’est le détail que je comptais présenter au ministre. J’ai découvert, dans les comptes d’un ancien subordonné du maréchal Valence, des irrégularités anciennes. Quand j’ai compris que la dette était liée à des fonds publics mal affectés, j’ai préféré la racheter moi-même pour éviter un scandale avant la révision trimestrielle. J’ai pris sur mon propre argent. Pour l’État. Vous comprenez ? »
Il leva les yeux, avec une candeur fort bien fabriquée. La lettre, en réalité, disposait de quelques phrases d’explications fausses mais plausibles, écrites la veille dans l’attente d’un interrogatoire.
L’homme la prit, la lut, la tourna entre ses doigts comme on soupèse un fruit douteux. « Vous avez pris cent trente mille livres sur votre propre argent. Pour l’État. Monsieur Marceau, vous êtes un bienfaiteur, à ce compte.
— Je n’ai dit ni bienfaiteur ni rien. J’ai dit que je voulais éviter un embarras. J’en aurai le remboursement, et le ministère m’en saura gré. À moins que vous ne me conseilliez de brûler mon propre patrimoine ? »
Le grand homme laissa tomber la lettre sur la table avec un manque de soin calculé.
« On travaille beaucoup, là-bas, à Lyon. On travaille le jour. La nuit, on dort. Les honnêtes gens dorment. »
Marceau frotta ses tempes d’un air épuisé. « Je dors mal, monsieur. Les chiffres me tiennent éveillé. C’est un travers de métier. Je connais des médecins qui vous diront que la passion des colonnes de chiffres est un mal provincial très répandu. »
Il toussa, comme un homme fatigué.
Le grand homme se leva. Il fit un pas vers la porte, puis, le dos tourné à Marceau, il ajouta :
« Il y a des endroits, à Paris, où l’on dort fort bien. Des maisons où l’on garde des hôtes longtemps. Sans visite. Sans courrier. Vous voyez ce que je veux dire ? »
Marceau ne répondit pas.
« On me dit, reprit-il en se retournant, que vous avez rencontré une femme. Une rousse. Vous n’êtes pas le premier à qui elle fait les yeux doux. Mais ce n’est pas une veuve de colonel. Quant à ce qu’elle est, je vous laisse le soin de ne pas le découvrir.
— Merci du conseil, dit Marceau avec une légère inflexion d’ironie qu’il regretta aussitôt.
— Ce n’est pas un conseil, Monsieur Marceau. C’est un dernier avis, gratuit, de la part de gens qui n’aiment pas à se répéter. »
Et il sortit, suivi de son ombre aux yeux mobiles.
Marceau compta jusqu’à cinquante avant de s’approcher de la fenêtre. En bas, dans la rue, le petit homme n’avait pas suivi son collègue. Il était adossé au mur d’en face, une pipe éteinte aux lèvres, les yeux levés vers la fenêtre de l’hôtel.
Il était seul, mais à présent il savait : les guetteurs du pouvoir venaient de lui signifier, poliment, qu’ils savaient tout. Sa visite aux Archives. Lefebvre. Le prêt. Tout, sauf une chose.
Ils n’avaient pas mentionné les lettres du maréchal Valence.
Soit ils ne savaient pas qu’il les avait prises, soit ils voulaient qu’il croie qu’ils ne le savaient pas. Mais ils avaient cité la femme rousse avec une précision qui n’était pas anodine. Ils la surveillaient, eux aussi. Et ils tenaient à ce qu’elle et Marceau ne se rencontrent pas.
En dessous de lui, le petit homme tira un mouchoir, s’essuya le front, puis se remit en place.
Marceau retira sa botte et en sortit la quittance. Le prêt, les lettres, le codicille de Lefebvre : trois cartes, toutes placées, mais lui-même se trouvait dans une pièce dont les fenêtres étaient désormais surveillées. S’il restait ici, demain, ils entreraient par la porte.
Il y avait une autre porte. Celle des écuries, qui donnait sur la ruelle des Lombards. De là, une traversée de toits, deux cours, et on gagnait le passage du Commerce sans être vu. Un chemin de rat qu’il avait repéré le jour de son arrivée, par habitude de provincial méfiant. Son ancien supérieur à Lyon, qui tenait ses propres comptes de police, lui avait appris que les villes sont des livres ouverts à qui sait lire les marges.
Il allait devoir trouver un autre endroit pour dormir. Et se demander, surtout, ce que Delacroix avait dit de lui à ces gens, ou ce que ces gens savaient de Delacroix. La lettre anonyme, à Lyon, avait été frappée du paraphe de l’aigle. Et ces hommes, qui venaient de le prévenir, s’étaient présentés comme policiers sans jamais dire au service de qui ils étaient.
Dans les plis du manteau, il lui restait une seule copie en double des lettres du maréchal. Il l’avait glissée la veille dans une enveloppe à l’adresse de sa mère, à Lyon, avec ordre de la confier à un avoué en cas de malheur. Il se demanda si cela suffirait.
Il baissa les yeux : le petit homme allumait enfin sa pipe. La fumée monta, faible, grise, dans la nuit qui tombait. Marceau tira les rideaux et commença à préparer son départ.