Lumen Reads

Le Registre de l'Iceberg

Lire le chapitre 10: A Missing Passenger

La salle à manger des secondes classes était presque vide à cette heure tardive. Margaret Hayes était assise près du hublot, les mains serrées autour d’une tasse de thé refroidi, le regard fixé sur les portes comme si elle attendait quelqu’un.

Jack s’approcha sans bruit, s’asseyant en face d’elle avec la nonchalance d’un homme qui n’avait rien à cacher. Ce qui était, bien sûr, un mensonge éhonté.

« Vous avez une tête de quelqu’un qui a perdu quelque chose », dit-il à voix basse.

Margaret leva les yeux. Ses iris étaient d’un bleu pâle, presque translucide à la lumière des lampes, et ils ne trahissaient aucune surprise. Elle avait dû le voir entrer.

« Perdu quelqu’un, corrigea-t-elle. Eleanor Ashworth. Vous vous souvenez, je vous en ai parlé hier soir ? »

Jack inclina la tête. Il se souvenait surtout d’avoir failli se faire démasquer par le maître d’hôtel, et du visage de Margaret qui n’avait rien révélé de ce qu’elle savait. Elle avait vu clair dans son mensonge de tailleur. Elle avait choisi de ne pas le dénoncer. Pour l’instant, cela suffisait à en faire la personne la plus dangereuse du navire.

« La femme qui a disparu. Vous m’avez dit qu’elle avait quitté la cabine mardi soir. »

— Sans laisser de trace. Sans prendre ses affaires. Sans aucune raison. » Margaret posa sa tasse sur la soucoupe avec un claquement sec. « Ce matin, j’ai parlé à l’hôtesse. Personne ne l’a vue depuis qu’elle est montée à bord à Cherbourg. Elle n’a pas dîné lundi, ni mardi. Quand j’ai posé des questions, on m’a répondu qu’elle était peut-être malade dans sa cabine. Mais sa cabine est vide.»

Jack sentit un picotement familier remonter le long de sa nuque. C’était la sensation qu’il ressentait dans les ruelles de Dublin lorsqu’un plan commençait à se fissurer autour de lui.

« Elle voyageait seule ? »

— Elle avait réservé une cabine pour deux. Mais la seconde passagère n’est jamais montée à bord. Une annulation de dernière minute, à Southampton. »

— Et Eleanor n’a pas cherché de compagne de voyage ?

Margaret le dévisagea un instant. « C’est la première question que vous me posez qui ressemble à celle d’un détective. La plupart des gens demanderaient si elle avait des ennemis, ou si elle s’est jetée à la mer.

Jack haussa les épaules. « Les riches ne se jettent pas à la mer. Ils emportent leur argent et leurs problèmes ailleurs.

— Eleanor n’était pas riche. » Margaret baissa la voix, se penchant en avant. « Elle était secrétaire. Elle avait été engagée à New York. Elle disait qu’elle allait retrouver son employeur, un homme important. Mais elle n’a jamais voulu me dire son nom.»

Chaque mot de Margaret résonnait comme une cloche d’alarme dans l’esprit de Jack. Une femme discrète, qui gardait des secrets, qui montait à bord avec une destination précise en tête. Une passeuse, peut-être. Une porteuse.

« Votre amie, dit-il lentement, conscient de chaque syllabe, est-ce qu’elle portait quelque chose ? Un bijou, un médaillon ?

Margaret cligna des yeux. « Comment le savez-vous ? Elle avait une chaîne en or autour du cou, qu’elle ne quittait jamais. Je ne l’ai vue qu’une seule fois, pendant qu’elle se déshabillait. Elle a remarqué que je la regardais et elle a tourné le dos immédiatement. Comme si… »

— Comme si c’était secret.

— Oui.»

Jack ferma les yeux une fraction de seconde. L’image du médaillon en cuivre, celui qu’il avait volé dans la poche du cadavre de Philip Vance, lui brûlait la mémoire. La chaîne d’or. Le petit boîtier. La liste des dix-huit noms inscrits à l’intérieur.

Il avait cru que Vance avait été le porteur initial. Mais si Eleanor Ashworth était la passeuse d’origine, et que quelqu’un l’avait tuée pour s’emparer du médaillon avant de tuer Vance…

« Vous disiez qu’elle s’appelait Eleanor _Ashworth_ ? » demanda-t-il, s’efforçant de garder un ton neutre.

— Oui. Pourquoi ?

Cette fois, il était impossible de dissimuler le choc. Les lèvres de Jack se pincèrent. Il se souvenait parfaitement du troisième nom sur la liste qu’il avait décodée dans la bibliothèque : *Eleanor Ashworth*, titulaire du coffre 1037, aux côtés de dix-sept magnats, banquiers et industriels.

Margaret perçut son trouble. « Qu’est-ce que vous ne me dites pas, monsieur O’Leary ? Ou Sparrow ? Ou quel que soit votre nom ?

— Vous ne voulez pas le savoir.

— Je crois que si.

Jack passa une main sur son visage. Une mèche de cheveux blonds tomba sur son front. Dans les cabines de première classe, il était un prétendant irlandais excentrique en route pour les affaires à New York. Ici, dans la lumière crue des secondes classes, il n’était qu’un pickpocket avec trop d’ennemis et pas assez de cartes à jouer.

Il prit une décision. « Écoutez-moi, et ne m’interrompez pas. La femme à bord de ce navire que vous appelez Eleanor Ashworth n’était probablement pas qui elle prétendait. Elle transportait un objet — un médaillon — qui contient une liste de noms. Des gens qui ont des coffres dans une banque de New York. Dix-huit personnes, tous titulaires de comptes très particuliers.»

Margaret ne cilla pas. « Et vous avez ce médaillon.

— Oui.

— Parce que vous l’avez volé.

Jack hésita. « Parce que je l’ai retiré d’un cadavre, oui. Un homme nommé Vance, qui a été assassiné à bord. »

Margaret resta parfaitement immobile. Le silence s’étira, lourd comme l’océan sous la coque. Puis elle dit, d’une voix chirurgicale : « Cela signifie que si quelqu’un d’autre cherche ce médaillon, quelqu’un qui a déjà tué Vance et probablement Eleanor, il va chercher à vous le prendre.

— C’est déjà en train d’arriver, admit Jack. Vous connaissez l’homme au visage disgracieux qui vous a accostée sur le pont — Big Nose Moran ? Il est au courant. Et il n’est pas le seul. Il y a aussi Sinclair. Un passager de première classe, avec un plan et une patience de serpent. »

Margaret ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, Jack vit une détermination qu’il n’avait pas remarquée auparavant. « Je vais vous aider.

— Quoi ?

— Eleanor était mon amie. Ou du moins, je le croyais. Si elle est morte parce qu’elle portait quelque chose qu’elle ne comprenait pas, je veux savoir qui l’a tuée et pourquoi. Et si vous êtes le seul à pouvoir répondre, alors je reste avec vous.»

Jack voulut protester. C’était dangereux, insensé, la dernière chose dont il avait besoin était encore un innocent pour lequel il se sentirait responsable. Mais le visage de Margaret ne montrait aucune peur. Elle était déjà partie prenante.

« Si vous faites ça, dit Jack en se penchant, vous savez que vous signez peut-être votre propre arrêt de mort ?

— Je sais. » Elle se leva. « Je vais vous montrer sa cabine. Si elle a disparu, peut-être a-t-elle laissé quelque chose derrière elle.»

Jack hésita. Il aurait dû refuser. Il aurait dû la convaincre de rentrer à sa place et de se faire oublier. Mais il savait que la cabine d’Eleanor pouvait contenir la preuve matérielle qu’il cherchait. La liste qu’il avait mémorisée ne suffirait pas. Il fallait des noms précis, des adresses, des indices.

« D’accord », dit-il. « Mais si je vous dis de courir, vous courez. Sans poser de questions.»

Margaret ouvrit la porte de la salle et s’engagea dans le couloir. Jack la suivit, parcourant mentalement le plan du navire. La cabine d’Eleanor était dix mètres plus loin, à l’extrémité du couloir, près de la porte qui menait vers les soutes et la zone des troisièmes classes.

Une porte. Une porte entre le mondain et le trouble. Entre les passagers et les machines. Pendant qu’ils avançaient, Jack perçut un reflet dans la vitre d’un hublot : un éclat de cuivre, rapidement englouti près de l’escalier arrière.

Il ne s’arrêta pas. Mais il sut qu’ils étaient suivis.

La cabine d’Eleanor était au bout du couloir. Margaret sortit une clé de sa poche, la tourna dans la serrure, et poussa la porte.

La pièce était dans l’obscurité. Quand Margaret alluma la lampe, Jack vit des draps arrachés, un matelas renversé, des papiers éparpillés comme des feuilles mortes sur le sol.

Le visage de Margaret blêmit. « Quelqu’un est déjà passé avant nous. »

Jack fixa la plume d’oie abandonnée sur le plancher, la boucle de ceinture cassée. « Non, dit-il lentement. Quelqu’un est encore là. »

Derrière eux, la porte céda d’un coup sec. Jack se retournait, Margaret poussa un cri.

L’homme qui se tenait dans l’encadrement n’était pas Moran. Il était grand, presque maigre, habillé comme un passager de première classe. Une cicatrice blanche lui balafrait la joue gauche.

Il tenait à la main un poignard de cérémonie.

« Monsieur O’Leary », dit-il avec un accent anglais soigné. « Ou préférez-vous que je vous appelle par votre nom de voleur ? »