Lumen Reads

Le Registre de l'Iceberg

Lire le chapitre 9: The Second Warning

La fumée des cigares planait encore dans le couloir du pont A quand une main épaisse s’abattit sur l’épaule de Jack. Il se figea, le cœur cognant contre ses côtes, puis se retourna lentement.

Big Nose Moran le dominait de toute sa masse, sa face couturée fendue d’un sourire qui ne montait jamais jusqu’à ses yeux. Deux hommes se tenaient en retrait, adossés à la cloison lambrissée, les mains enfoncées dans les poches de leurs vestons trop larges.

— Tiens donc, Sparrow. Tu croyais t’être planqué parmi les singes dorés ?

Jack força un sourire qu’il savait pitoyable.

— Moran. Quelle surprise. Je croyais que t’avais une cabine en deuxième classe, pas le droit de traîner par ici ?

— Les règles, ça se contourne. Comme les dettes.

Moran s’approcha, et Jack recula instinctivement jusqu’à ce que son dos rencontre la rambarde. En dessous, l’océan noir filait dans un grondement sourd. Moran posa une main à plat sur la rambarde de chaque côté de Jack, le piégeant.

— Deux cents livres, Sparrow. Plus les intérêts qui courent depuis Southampton. J’ai pas traversé l’Atlantique pour rentrer bredouille.

— Tu toucheras ton argent à New York. Je te le jure sur la tête de ma mère.

— Ta mère est morte dans un caniveau de Dublin, et tu le sais. Alors tes serments, tu peux te les garder.

Le visage de Moran se rapprocha. Son haleine charriait le whisky et le tabac froid.

— Mais j’ai entendu dire que t’avais fait une belle petite récolte à bord. Un coffre, une liste, une clé en argent… Des trucs qui valent beaucoup plus que deux cents malheureuses livres.

Le sang de Jack se glaça. Il força une expression perplexe.

— J’sais pas de quoi tu parles. J’ai rien à voir avec ça.

— Arrête ton cinéma. J’ai des gars partout sur ce bateau. Des stewards qui regardent, qui écoutent, qui rapportent. Un type tatoué qui rôde autour d’une bibliothèque avec un carnet de codes ? Ça cause.

Moran tira une montre à gousset de sa poche, la fit osciller devant les yeux de Jack comme un pendule.

— J’suis pas un homme compliqué, Sparrow. J’veux mon argent. Mais j’suis pas non plus un imbécile. J’sais que t’as pas deux cents livres sur toi. Alors voilà mon offre : tu me donnes un truc de valeur — cette clé, cette liste, ce que tu planques dans ta poche — et on est quittes.

— J’ai pas…

La main de Moran jaillit, attrapa Jack par le col de sa chemise sous son gilet élégant, et le tira contre la rambarde. Le métal froid s’enfonça dans le bas de son dos.

— Écoute-moi bien, espèce de petit morveux. Je sais qui t’es vraiment. Jack O’Leary, pickpocket de troisième génération, fiché à Dublin comme à Liverpool, recherché pour vol à la tire à Boston. Si je dis un mot au commandant, ou même à ce détective Greaves qui rôde, ton joli costume de première classe devient un costume de prisonnier. Tu finis dans la cale dans une cage, ou pire : jeté à l’arrivée aux autorités avec une jolie liste de tes méfaits.

— Tu ferais pas ça. Tu veux ton argent.

— L’argent, je l’aurai à New York, que tu sois vivant ou mort. Le choix t’appartient.

Jack sentit sa bouche sèche. Son cerveau tournait à toute vitesse, cherchant une issue. Il jeta un regard au-delà de l’épaule de Moran : les deux hommes s’étaient approchés de deux pas, formant un mur de chair entre lui et le reste du couloir.

— Écoute, Moran. J’ai pas la clé. Quelqu’un d’autre l’a. Un type balafré, Sinclair. Mais j’ai autre chose.

Moran plissa les yeux.

— Quoi ?

— La liste. Elle est dans ma tête. Les dix-huit noms, les numéros de coffres, les banques. Ce que j’ai pas pu voler, je peux le mémoriser.

Un silence. Le roulis du navire berçait doucement la scène. Moran relâcha son emprise d’un cran.

— Et pourquoi je te croirais ?

— Parce que si je mens, tu me jettes par-dessus bord et tu perds tout. Si je dis vrai, tu peux te servir tout seul à New York. Prends les coffres en premier, revends les bijoux au détail. Ça vaut bien plus que deux cents livres, non ?

Moran le scruta longuement. Ses yeux porcins semblaient peser chaque mot.

— Je l’ai ptêt pas tout entière. Y a des numéros qui se mélangent. Mais j’ai assez pour te mener aux coffres principaux. La Manhattan Fiduciary Company, dans la Quarante-Deuxième Rue.

— Et pourquoi tu t’es pas contenté de garder ça pour toi ?

— Parce que j’ai besoin d’un associé. Quelqu’un qui peut utiliser une arme, qui connaît le terrain à New York, et qui a pas peur de faire du mal si nécessaire. Et parce que t’as des hommes à toi là-bas.

Moran éclata de rire, un rire rauque qui fit sursauter une passagère qui passait à distance, et qui pressa le pas.

— Tu me prends pour un imbécile fini, Sparrow. T’as pas d’hommes. T’as personne.

— J’ai des connaissances. Et j’ai la mémoire. Combien de tes gars peuvent réciter dix-huit noms de mémoire ? Combien peuvent retrouver un coffre précis dans une banque inconnue sans se faire repérer ?

Moran recula d’un pas, croisant les bras. Ses hommes se détendirent légèrement.

— Admettons que je te croie. T’as jusqu’à New York pour me donner les noms complets. Si tu me fournis pas tout, ou si j’découvre que tu me mènes en bateau, tu passeras pas la douane. C’est moi qui te conduirai à la police, avec une jolie preuve de ta fausse identité. Tu finiras à Sing Sing, si tu en réchappes.

— Marché conclu.

Moran tendit une main épaisse. Jack la serra, la paume moite. Une poignée de main qui scellait une alliance qu’il savait aussi solide que de l’eau dans un panier percé.

Moran s’éloigna, suivi de ses deux ombres. Il s’arrêta à quelques mètres, se retourna une dernière fois.

— Ah, Sparrow. Encore un truc. J’ai vu ton petit manège avec la bonne femme du deuxième pont, cette Margaret. Mignonne. Si j’apprends que tu me doubles, j’irai lui rendre une petite visite. Juste pour être sûr qu’elle connaît pas tes activités secrètes.

Avant que Jack puisse répondre, Moran avait disparu au détour du couloir.

Jack resta immobile, la main crispée sur la rambarde, le vent froid de l’Atlantique lui fouettant le visage. Sa chemise trempée de sueur collait à sa peau.

Son plan s’effondrait. Il comptait filer à New York sans rien payer à personne, se fondre dans la foule, ouvrir le coffre 1082, prendre le diamant et disparaître. Mais Moran connaissait son nom, son visage, ses allées et venues. Et maintenant il connaissait Margaret.

Jack sortit le carnet de codes de sa poche intérieure. Il l’ouvrit à la page où il avait recopié les initiales et les numéros de la liasse que Greaves lui avait montrée. Une liste de dix-huit noms — sa carte au trésor, son arrêt de mort à bord de ce navire.

Il tourna la page et considéra les notes de sa soirée. Croft. Sinclair. Caldwell. Tous des fantômes qui tournaient autour de lui comme des requins autour d’un nageur blessé.

Il allait rempocher le carnet quand ses yeux s’arrêtèrent sur une ligne de sa propre écriture, une note qu’il avait prise machinalement au dîner, une conversation à moitié entendue entre deux passagers de la table de Croft :

— Le détective Greaves a demandé au commandant la liste complète des passagers de deuxième classe. Il cherche quelqu’un qui est monté à bord sans billet.

Jack sentit un frisson qui n’avait rien à voir avec le froid. Greaves ne cherchait pas seulement les meurtres. Il cherchait quelqu’un de spécifique. Quelqu’un qui voyageait sans billet.

Et soudain, comme une pièce qui tombe dans une fente, une nouvelle connexion s’illumina dans son esprit. Margaret avait parlé d’une amie, une certaine Eleanor, qui montait à bord en deuxième classe la veille. Une femme mystérieuse qui évitait les questions. Qui portait toujours un médaillon autour du cou.

Le médaillon que Jack avait volé au steward Andrews avant d’apprendre sa mort.