Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 11: The Steerage Pursuit
Une lampe à huile tremblait au plafond du couloir de troisième classe quand Jack poussa la porte marquée « E-47 ». La peinture s'écaillait comme une seconde peau, et l'air sentait le moisi, la sueur, et l'humidité des cales inférieures. Margaret lui avait décrit la cabine d'Eleanor : la troisième sur la gauche, après les cabines des mécaniciens. Elle y était montée la veille au soir pour chercher un châle, et personne ne l'avait revue depuis.
La porte céda sans résistance. À l'intérieur, un désordre méthodique. Le matelas du lit superposé inférieur était retourné, les draps froissés dans un coin. Une valise en carton bouilli gisait ouverte, ses vêtements déchirés jetés en vrac. Quelqu'un avait cherché quelque chose avec urgence et sans égard pour la discrétion.
Jack referma la porte derrière lui. Puis il s'accroupit près de la couchette.
Il passa la main sous le sommier. Ses doigts rencontrèrent la poussière, puis une irrégularité : une planche légèrement surélevée. Le cœur cognant un peu plus vite, il glissa l'ongle dans la rainure et souleva.
Un carnet à la couverture de toile cirée noire, usée aux coins.
Il s'en empara et l'ouvrit à la première page. La respiration lui manqua.
Une écriture fine, serrée, presque féminine, alignait des noms en colonnes. Sept noms. Il connaissait déjà chacun, les ayant gravés dans sa mémoire depuis le décodage du médaillon dans la bibliothèque. Mais ici, chaque nom était accompagné d'une adresse à New York et d'un numéro de coffre à la Manhattan Fiduciary Company. Le coffre 1082 figurait en quatrième position, avec la mention « pierre de 8 carats, taille émeraude » écrite à la main en dessous.
Le carnet d'Eleanor. La liste complète, en version papier.
Jack le glissa dans sa poche intérieure de veste, sous le gilet emprunté. Puis il recommença à chercher. Margaret méritait mieux qu'un simple coup d'œil. Il examina le dessous du matelas, souleva l'oreiller, tâta les coutures de la valise. Rien d'autre. Si Eleanor avait transporté le médaillon, le carnet était sa copie de sauvegarde.
Un grincement derrière la porte.
Jack se figea. Le couloir était mal éclairé, mais il avait compté les pas en descendant. Personne ne l'avait suivi, il en était presque certain. Pourtant, ce grincement n'était pas le fait d'un navire qui respire dans la houle.
Il s'aplatit contre le mur à côté de la porte, retenant son souffle. Ses doigts trouvèrent le manche d'un couteau de poche dans sa ceinture. Dérisoire face à ce qui pouvait venir, mais ça lui donnerait une chance.
La porte s'ouvrit avec un petit claquement.
Un homme entra. Il était massif, dans une veste de tweed trop petite pour ses épaules de déménageur. Il tenait une lampe électrique, mais elle était éteinte. Ses yeux emplirent la pièce d'un seul regard circulaire. Et quand ils tombèrent sur Jack, ils se plissèrent avec une reconnaissance trop immédiate.
« C'est toi.
— Vous faites erreur, monsieur », répondit Jack en français, tentant son accent le plus posé.
L'homme ne mordit pas. « T'as le carnet. Mon patron veut le carnet. »
La distance entre eux n'était que de trois mètres et Jack savait qu'il ne gagnerait pas à la lutte. Il choisit la vitesse.
Il jeta la lampe à huile. Le verre vola en éclats contre la poitrine de l'homme, l'huile s'enflamma avec un souffle gras. L'assaillant jura, battant l'air de ses mains pour éteindre la flamme qui mordait sa veste.
Jack bondit par-dessus la couchette, attrapa le cadre du lit superposé et se projeta par la fenêtre ouverte. Le verre était déjà cassé, remplacé par un simple panneau de bois contre la nuit. Il le poussa des deux pieds. Le panneau céda en deux coups, et Jack se retrouva dans l'allée de service extérieure qui longeait les cabines de troisième classe.
L'air glacé de l'Atlantique le gifla, chargé d'embruns. Sous lui s'étendait un dédale de tuyaux, de passerelles étroites et d'échelles métalliques qui descendaient vers les coursives principales.
Le bruit derrière lui était plus lourd qu'un juron : l'homme avait compris et venait par le panneau.
Jack courut. Ses semelles glissaient sur les plaques de métal humides de sel. Il descendit un échelon, passa sous un tuyau de vapeur rugissant, puis se laissa tomber dans une coursive intérieure faiblement éclairée. Des hommes d'équipage, une lanterne à la main, se retournèrent sans comprendre. Il les écarta, se perdit dans un couloir où des hamacs étaient suspendus en quinconce.
Il entendit les pas derrière lui. Des pas lourds, réguliers, sans fatigue. Comme un chien suivant une odeur.
Jack ralentit dans un carrefour de coursives, cherchant une issue vers la zone centrale. Un stewart l'interpella d'une voix éreintée : « Vous n'avez rien à faire ici.
— Je cherche les toilettes.
— Les toilettes sont de l'autre côté. Allez, du vent. C'est l'heure du changement d'équipe. »
Jack entendit le gaillard d'en face crier quelque chose dans un anglais approximatif. L'homme de Moran approchait. Il n'avait pas le temps d'expliquer.
Il saisit la rambarde d'une échelle et glissa sur deux étages dans une zone remplie de chaudières. La chaleur l'enveloppa immédiatement comme une main gigantesque. Des ouvriers de la salle des machines le regardèrent passer, mais aucun ne fit un geste pour l'arrêter.
Il avait pris un peu d'avance.
Une porte métallique à sa gauche, marquée « Zones interdites — Passagers ». Il l'ouvrit. Le souffle froid d'une ventilation le surprit.
Devant lui s'étendait un tunnel dédié au transport du courrier et des bagages, avec des rails de monorail suspendus. Des sacs de courrier étaient empilés comme des sacs de céréales, ficelés et adressés. Le silence était profond.
Il avança de cinquante pas, fouilla la poche de son gilet, trouva le carnet. Il ouvrit à la quatrième page, relut la mention sur le coffre 1082. Rien de plus. Il referma.
Derrière lui, la porte métallique claqua. L'homme de Moran venait de pénétrer dans le tunnel.
Jack n'avait pas le choix. Il revint sur ses pas d'un pas décidé, bravant le regard de l'assaillant. L'homme eut un mouvement de recul, interloqué par la manœuvre.
« Écoutez-moi, dit Jack en tendant les mains. Vous transmettez un message à votre patron. Dites-lui que je n'ai pas la liste. Elle était avec Eleanor. Eleanor est morte. Je n'ai que des informations incomplètes.
— Mon patron veut pas de messages. Mon patron veut que tu parles. »
Jack haussa les épaules, comme s'il allait céder. Puis, une moitié de seconde, ses yeux firent le tour du tunnel. Il y avait une grille d'aération à trois mètres, marquée d'un triangle. La seule issue échappatoire.
« Très bien. Je parle. » Il fit un pas vers l'homme, baissant les mains.
L'homme avança d'un pas, confiant, un sourire aux lèvres.
Jack fit un faux pas, se baissa comme pour attraper sa cheville, et lança sa veste au visage de l'homme. L'homme écarta le vêtement d'un revers de bras, mais Jack avait déjà parcouru les trois mètres à genoux. Il arracha la grille d'aération d'un geste sec. L'ouverture était étroite, mais il avait fouillé suffisamment de demeures anglaises pour savoir que les espaces exigus étaient des alliés pour les corps minces.
Il se contorsionna, une épaule passée, puis l'autre. Les boulons de la grille égriffèrent son dos.
L'homme hurla quelque chose à propos de ses poumons, et Jack entendit un poing se poser sur le métal de la grille, un début de traction pour l'arracher.
Il rampa. Le conduit était sombre, éclairé par intermittence par des lampes de maintenance. Il tourna à gauche, puis à droite, suivant le flux de l'air plus chaud vers un endroit qu'il ne connaissait pas. À trente mètres, il se retrouva dans une salle immense : les machines à vapeur. Les pistons cognaient comme des artères géantes, et le vacarme devenait presque physique.
Mais ce n'était pas le son des machines qui retint son attention.
C'était une voix qu'il reconnaissait.
— « Gardez ces caisses dans la cale avant. Pas question qu'elles montent. Personne ne doit savoir qu'elles existent avant New York. »
Cyrus Vance. Le visage éclairé par la fournaise d'un haut fourneau, en pleine conversation avec un officier mécanicien.
Jack resta plaqué contre le conduit, le cœur battant si fort qu'il avait peur qu'on l'entende. Derrière lui, l'homme de Moran qui approchait. Devant lui, Vance qui parlait de cargaison maritime dans une cale qui, au départ du Southampton, avait été déclarée vide.
La veste de Jack avait encore le carnet à l'intérieur, dans une poche déchirée. Il la sentait peser contre sa poitrine.
Il avait la liste. Il avait trouvé la trace de la femme disparue. Mais il venait d'apprendre qu'il marchait sur un fil au-dessus d'un abîme dont il ne voyait pas le fond : Vance n'était peut-être pas seulement l'homme qui dirigeait l'enquête sur les morts. Il était peut-être l'acheteur.
La grille d'aération derrière lui se souleva.
Il n'avait plus qu'une direction à suivre : descendre dans les entrailles du monstre, où la pression de la vapeur montait inexorablement. Et quelque part entre cette vapeur et les profondeurs de l'Atlantique Nord, quelqu'un savait exactement ce que contenait le coffre 1082.
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