Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 12: A Narrow Escape
Le tunnel de linge était étroit, obscur, et sentait la lessive rance. Jack rampait à quatre pattes, les coudes cognant contre les parois de tôle, le cahier d’Eleanor pressé contre sa poitrine comme un cœur de secours. Derrière lui, les pas du henchman résonnaient dans la coursive, métalliques, obstinés. L’homme ne criait plus. Il économisait son souffle, et c’était pire.
La pente s’accentua. Jack glissa, attrapa un rebord, sentit le métal lui mordre la paume. Une bouche d’aération au-dessus de lui crachait une lumière jaune sale. Il s’y hissa, les épaules serrées, et bascula dans un couloir technique aux tuyaux suintants. Une chaleur sourde montait du plancher. Le battement régulier d’une machine géante lui parcourut la colonne vertébrale.
La salle des machines. Il l’avait trouvée.
Il se plaqua contre un conduit, haletant. Les bruits étaient partout : vapeur, fer, hurlement intermittent d’un sifflet. Aucun pas humain. Jack entrouvrit son col, respira une bouffée d’air brûlant et gras. S’il s’attardait, le henchman finirait par le retrouver. Mais s’il bougeait sans réfléchir, il se jetterait dans la gueule du loup.
Un mouvement attira son regard. En contrebas, entre deux colonnes de rivets, deux hommes se tenaient dos à un panneau portant l’inscription « ARTILLERIE AVANT — ACCÈS INTERDIT ». L’un était un officier mécanicien, col bleu, visage rougeaud. L’autre portait un costume sombre qui n’avait rien à faire dans les entrailles du navire.
Jack plissa les yeux. Le costume gris perle, le dos large, la manière de pencher la tête comme pour écouter un secret trop lourd. Vance.
L’officier tenait une enveloppe. Il la soupesait, la retournait entre ses doigts épais.
— Vous comprenez ce que je vous demande ? disait Vance, la voix feutrée mais nette.
— Ce que je comprends, c’est que vous me demandez de voir rien, d’entendre rien, surtout si les autres inspecteurs posent des questions à New York.
— Pas à New York. À terre, avant le débarquement.
L’officier ricana.
— Vous êtes drôle, monsieur. Tout le monde sait qu’on déboule directement dans le port. Les chalutiers nous attendent, les agents de la douane aussi. Vous voulez que je fasse disparaître une caisse de ça ? — il froissa l’enveloppe — ? Il faudrait un miracle.
Vance s’approcha d’un pas. Quand il reparla, sa voix avait perdu toute cordialité.
— Le miracle, c’est moi qui l’organise. Quand vous sentirez le navire ralentir, vous saurez que c’est fait. Vous ouvrirez la trappe avant, vous balancerez la caisse dans l’eau, et vous direz au premier officier que c’était un test anti-incendie. La mer est noire, ici. Une boîte métallique de trente kilos, elle coule, elle se perd, elle n’existe plus. Vous êtes payé pour oublier qu’elle a existé.
Jack retint son souffle. Trente kilos. Une caisse. Pas des bagages, pas du contrebande de cigares. Quelque chose d’assez lourd pour nécessiter une mise à l’eau express, planifiée avec un mécanicien vénal.
L’officier glissa l’enveloppe dans sa poche de poitrine, sans la regarder.
— Et les gens dans la soute ? Les hommes qui ont débarqué la caisse à Queenstown ? Ils parlent.
— Ils sont en première classe, monsieur Sinclair se porte garant d’eux. Ils seront avec lui au salon jusqu’à l’arrivée. Personne ne remarquera rien.
Sinclair. Le nom tomba comme un couperet. Vance travaillait avec Sinclair — ou pour lui. Et ce qu’ils voulaient faire disparaître était dans la soute avant, sous ses pieds, enterré sous des caisses officielles.
Un bruit infime, derrière Jack : un frottement de semelle sur une grille. Il se figea. Le henchman était arrivé. Il ne criait pas, ne courait pas. Il rampait lui aussi, traquant.
Jack jeta un regard éperdu autour de lui. Le conduit menait à une rambarde au-dessus de la fosse où la grande hélice tournoyait, hurlante. Une glissade, et c’en était fini. De l’autre côté, une échelle de service montait en colimaçon vers la coursive des premières classes.
Il choisit l’échelle.
Elle grinçait sous son poids, mais le vacarme des machines couvrait tout. Il monta, le cahier calé sous l’aisselle, sa blessure à la paume brûlant à chaque prise. À la volée supérieure, il risqua un coup d’œil en bas. Le henchman émergeait du conduit, tournait la tête, cherchait. Ses yeux croisèrent les siens une seconde — puis Jack était déjà ailleurs, courant dans un corridor moins chaotique, poussant une porte à double battant.
La lumière changea. Moquette, cuivre verni, air froid chargé de sel. Première classe. Il était passé de l’enfer des machines au salon faussement serein, mais son cœur battait encore au rythme de la hélice.
Il se glissa dans un fumoir désert, s’appuya à la cloison, et respira profondément. Le cahier d’Eleanor était toujours là. Le locket, toujours dans la poche intérieure. Il sortit le cahier, l’ouvrit à une page cornée. Le nom de Margaret Hayes n’y figurait pas, bien sûr, mais celui d’Eleanor, une écriture serrée et appliquée, suivi de douzaines d’autres. Des noms, une liste de numéros de coffres, et des annotations griffonnées : « A confirmé », « montre à l’acheteur à New York », « dernier envoi, av. 12 ».
Il parcourut les annotations du doigt. Les mots se brouillaient tant sa fatigue était grande. Un seul se détacha : « Vance — agent de liaison. Se méfier, joueur double. »
Jack était soudain très calme. Cette femme avait voyagé avec le nom et l’adresse de Vance dans son carnet. Elle l’avait identifié comme un agent de liaison — un intermédiaire entre les voleurs et l’acheteur final. Le cargo clandestin de Vance devait être la preuve physique du lot : les bijoux, ou les diamants, que le carnet promettait de livrer en Amérique. Eleanor ne l’avait pas écrit parce qu’elle avait peur. Elle l’avait écrit parce qu’elle savait.
Et maintenant, Vance allait jeter cette caisse à l’eau au premier signe de danger.
Jack referma le cahier. Son plan initial — débarquer à New York avec le locket et le cahier, extorquer Moran, filer au Canada — commençait à sentir le sable. Le vrai poisson, ce n’était pas le coffre 1082. C’était dans cette caisse au fond de la soute avant. Et Vance, ou Sinclair, ou les deux, y avaient accès.
Une porte s’ouvrit derrière lui. Il se retourna, le sang glacé.
Margaret Hayes se tenait dans l’encadrement, un châle sur les épaules, les yeux rouges d’avoir pleuré.
— Jack. J’ai vu cet homme vous suivre depuis le fumoir des secondes. — elle marqua une pause — . J’ai fait un détour par la cuisine des officiers pour le semer. Ce que vous avez, là, c’est le carnet d’Eleanor ?
Il hocha la tête, incapable de mentir.
Margaret s’approcha, tendit la main.
— Je veux voir ce qu’elle avait écrit sur elle, dit-elle, la voix brisée. Elle est ma seule amie sur ce bateau, Jack. Si quelqu’un l’a tuée, je veux le savoir avant que vous ne mettiez le feu à tout ce plan. — un sourire triste — Et j’ai quelque chose à vous montrer, aussi.
Elle ouvrit son poing. Une clé plate en laiton, marquée d’une gravure minuscule : 1082.
Le temps s’arrêta.
— Eleanor me l’a donnée hier soir, chuchota Margaret. Elle m’a dit que si elle ne revenait pas du dîner, il fallait la donner à « l’homme au locket ». Elle a souri à moi, Jack. Elle souriait quand elle est morte.
Elle le lui tendit, sans le quitter des yeux.
— Alors je vous écoute. Qui tue les gens qui possèdent cette clé, et pourquoi est-ce que vous croyez pouvoir être le seul à l’utiliser ?
Jack prit la clé. Le métal était encore tiède de la main de Margaret. Il tenait désormais le cahier, le locket, la clé, et une femme devant lui dont la survie dépendait de ses mensonges. Dehors, la nuit était d’un noir d’encre, sans étoiles, et le Titanic filait à vingt-et-un nœuds vers une destination que personne à bord — pas même le capitaine — ne remettait en cause.
— Parce que je suis le seul qui sait où ils vont tous, dit-il finalement. Et que dans moins de deux jours, ce bateau touche le port de New York. Si on n’a pas trouvé qui commandite ces meurtres avant ça, on ne sera pas vivants pour voir le coffre.
Il glissa la clé dans la même poche que le cahier. Son cœur battait fort, mais plus de peur. Pour la première fois, calculait.
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