Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 13: The Iceberg Warning
La passerelle de commandement était plongée dans une pénombre bleutée, trouée par la lueur verte des instruments. Jack s’était glissé derrière un rouleau de cartes marines, le cœur cognant si fort qu’il craignait qu’on l’entende. Il avait suivi le second officier Murdoch depuis le couloir des cabines de première classe, et maintenant il regrettait presque d’être arrivé jusqu’ici. Un homme déguisé en tailleur n’avait rien à faire sur la passerelle du *Titanic*.
Le capitaine Smith se tenait droit comme un mât, les mains croisées dans le dos. Face à lui, Murdoch tenait une feuille de papier jaune, froissée.
« Un nouveau message du *Mesaba*, capitaine. Il signale une masse considérable de glace – des icebergs, des champs de débris – directement sur notre route. Latitude 42° nord, longitude 49° ouest. »
Smith prit la dépêche, la parcourut, puis la plia avec un soin exagéré. « Merci, Murdoch. Nous en tiendrons compte. »
« Compte, capitaine ? Le *Mesaba* recommande de modifier notre cap ou de ralentir. »
La voix de Smith resta égale, presque ennuyée. « Nous avons déjà reçu cinq avertissements de glace aujourd’hui. Le *Californian* nous a signalé six ice-bergs à moins de dix milles. Et pourtant, regardez cette mer. » Il désigna la vitre blindée. « Pas un souffle de vent. Une visibilité parfaite. Ce navire a été conçu pour résister à une collision. Si la glace était un problème réel, nous aurions ralenti depuis longtemps. »
Jack retint son souffle. Il voyait le dos de Smith, immobile, et la nuque rougeaude de Murdoch qui se tendait.
« Et la vitesse, capitaine ? » demanda Murdoch, la voix mesurée.
Smith se tourna vers lui, un sourire aux lèvres qui ne touchait pas ses yeux. « Nous avons déjà pris du retard à Southampton. Le White Star Line attend ce navire à New York mardi matin. Les journaux nous attendent. Les actionnaires nous attendent. Si nous arrivons avec une heure de retard, ce sera une tache sur la réputation du plus grand paquebot du monde. »
Jack ferma les yeux une seconde. Il avait grandi dans une rue de Dublin où chaque minute de sommeil coûtait une pièce de pain. Il savait reconnaître un homme qui plaçait l’argent au-dessus de la prudence. Smith n’était pas différent des propriétaires qui faisaient travailler les mômes dans les ateliers jusqu’à ce que leurs doigts saignent.
« Nous maintenons notre vitesse, capitaine ? » insista Murdoch.
« Vingt-deux nœuds, Murdoch. Exactement comme prévu. Et si cette glace devient une menace réelle, nous aurons largement le temps d’ajuster notre cap. » Smith prit une tasse de thé posée sur un comptoir, souffla dessus, et en avala une gorgée. « Ce n’est pas la première saison de glace que je traverse, et ce ne sera pas la dernière. »
Murdoch ouvrit la bouche, puis la referma. Il jeta un coup d’œil à la dépêche dans sa main comme si elle contenait un poison, puis s’inclina. « Très bien, capitaine. »
Jack se déplaça de quelques centimètres pour mieux voir. La carte marine étalée sur la table était couverte de traits au crayon. Une ligne droite partait de Queenstown et filait vers l’ouest, nette comme une lame. À côté, un petit « X » au crayon rouge marquait la position des glaces signalées. L’écart entre la ligne et le X était mince. Trois doigts, peut-être moins.
Son instinct de pickpocket lui hurla que la combine était mauvaise. Il avait passé sa vie à jauger les gens et les risques – quand tirer un portefeuille, quand renoncer. Ce navire fonçait vers un point rouge sur une carte, et l’homme qui tenait la barre refusait de tourner.
Il pensa à Margaret, quelque part en deuxième classe, qui fouillait la cabine d’Eleanor à la recherche de preuves qu’elle n’y trouverait jamais – parce qu’il avait le carnet dans sa poche, contre sa poitrine. Il pensa à Vance, qui avait planqué un chargement dans la soute avant avec l’ordre de le jeter à la mer si la vitesse tombait. Et il pensa au coffre 1082, à la liste de noms, à la clé qui pesait dans son gousset.
Si ce navire heurtait un iceberg, tout s’effondrait. Le coffre resterait sous l’eau avec les requins. Eleanor mourrait sans vengeance. Et lui, Jack O’Leary, finirait au fond de l’Atlantique avec son déguisement de soie et son vrai nom cousu dans la doublure de son cœur.
Il recula silencieusement, marchant sur la pointe des pieds le long de la cloison. Le pont vibrait sous ses semelles – vingt-deux nœuds, l’acier tendu comme un muscle. À travers le hublot le plus proche, la mer était noire et lisse comme du verre. Pas de lune. Pas de vent. Une étendue d’encre où chaque glace sortait de l’ombre sans un bruit.
C’est là que ça pouvait arriver. Pas dans une tempête, pas dans les vagues. Juste là, sur cette mer calme, avec un capitaine qui sirotait son thé et une ligne droite qui fonçait vers le « X » rouge.
Jack atteignit la porte de la passerelle, se glissa dehors. L’air nocturne lui mordit le visage, chargé d’un froid qu’il n’avait jamais connu à cette altitude. Il s’appuya contre la rambarde, le souffle court, et sentit sous sa paume la vibration régulière des machines qui poussaient le navire vers l’avant.
Il regarda l’horizon. Rien. Rien que la nuit.
Puis, très faiblement, à la limite de la visibilité – un reflet. Un pâle éclat argenté, pas plus large qu’un ongle contre la voûte noire. Jack cligna des yeux. Le reflet disparut.
Il resta là, le cœur cognant contre ses côtes, à fixer ce point vide où quelque chose – peut-être – venait de luire dans l’obscurité.
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