Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 14: Aftermath of a Shiver
Le frisson traversa la coque comme un coup de dents donné dans de l'acier gelé. Pas un choc violent — un grincement long, presque musical, qui fit vibrer les verres dans leurs porte-corsets et coucher les passagers du grand escalier les uns contre les autres. Jack, qui descendait les marches quatre à quatre pour rejoindre Margaret, s'agrippa à la rampe de chêne sculpté. Autour de lui, un murmure monta, puis un cri étouffé, puis une cacophonie de questions. Une femme en robe de soirée s'accrocha au bras de son mari. Un steward, blanc comme un linge, se figea son plateau de champagne à la main, les coupes oscillant comme un vol de mouettes ivres.
« Rien qu'un léger contact avec la glace, mesdames et messieurs ! » lança une voix placide, quelque part en contrebas. « Tout est parfaitement sous contrôle. »
Jack ne crut pas un mot. Il avait déjà vu des navires morts. Ce grondement-là, il le connaissait. C'était le bruit d'un flanc qui se déchire, lentement, méthodiquement, comme on ouvre une boîte de conserve.
Il atteignit le pont D et slaloma entre les passagers massés aux bastingages, tous penchés vers l'obscurité pour tenter d'apercevoir le monstre qui venait de leur faire la courte échelle. Un homme en habit ajusté le heurta de plein fouet et Jack sentit ses doigts crisser contre le revers de son manteau — réflexe de pickpocket, une seconde trop tard. Il lâcha prise, mais la main de l'homme s'abattit sur son poignet.
« O'Leary. »
Vance. Le visage du marchand d'art était une lame ; ses yeux, deux éclats de glace noire. Il serrait le poignet de Jack comme un étau.
« Vous causez une agitation, mon ami. C'est maladroit, à ce stade de la soirée. Très maladroit. »
Jack força un sourire aussi naturel qu'un clou rouillé. « C'est le bateau qui agite, pas moi. Je cherchais juste un endroit calme pour admirer les étoiles. »
« Les étoiles ? » Vance inclina la tête, un rapace qui évalue sa proie. « Vous devriez peut-être les regarder de plus près. Elles pourraient vous révéler des choses sur votre avenir. Un naufrage, par exemple. »
Autour d'eux, la foule commençait à se disperser, rassurée par les stewards qui répétaient la même litanie : « Rien de grave, une simple manœuvre. » Mais Jack sentit le pont pencher imperceptiblement vers l'avant. Un frisson lui parcourut l'échine, et ce n'était pas le froid de l'Atlantique.
« Lâchez-moi, Vance. Je n'ai rien à voir avec vos petites combines. »
« Petites combines ? » La voix de Vance chuta jusqu'au murmure. « Vous avez pris quelque chose qui m'appartient. Une liste. Un notebook. Des choses que les gens honnêtes ne devraient jamais lire. Je vous conseille de me le rendre avant que je ne décide de faire de vous l'accusé d'un délit bien plus grave que celui d'un simple pickpocket irlandais. »
Jack sentit son pouls s'emballer. Vance savait pour le notebook. La taupe — le gorille de Moran — avait dû faire son rapport à son patron, et Moran avait vendu la mèche à son associé pour sauver sa peau. Ou bien Vance avait ses propres sources. Dans les deux cas, sa couverture venait de se fissurer en grand.
« Je ne sais pas de quoi vous parlez. »
« Bien sûr. Et cette dame qui vous cherche partout, la veuve éplorée de la seconde classe — elle ne sait pas non plus ? » Vance relâcha son poignet d'un geste dédaigneux, comme on lâche un mouchoir sale. « Faites attention, O'Leary. Les icebergs ne sont pas les seules choses qui coulent cette nuit. Certaines réputations vont sombrer avant le navire. »
Il pivota et disparut dans la foule, laissant Jack seul avec une bouffée d'air froid et une sueur froide dans le dos.
Une main se posa sur son épaule. Il sursauta.
« Jack. »
Margaret. Ses yeux verts étaient plissés, sa bouche pincée, et elle tenait son châle de laine serrée contre sa poitrine comme un bouclier. Elle l'attira vers une alcôve derrière une colonne de marbre, à l'abri des regards.
« Je t'ai vu de là-bas. Vance te parlait. Qu'est-ce qu'il voulait ? »
Jack hésita. La liste était un fardeau. La vérité aussi. Mais il venait de comprendre une chose : il ne pouvait plus la tenir à l'écart. Eleanor était morte pour ça. Margaret méritait au moins une vérité.
« Il sait pour le notebook. » La voix de Jack était rauque. « Il sait que je l'ai pris dans la cabine d'Eleanor. Et il est prêt à me faire porter le chapeau pour quelque chose de bien plus lourd qu'un vol à la tire. »
Margaret pâlit. « Il a parlé d'Eleanor ? »
« Pas directement. Mais il a mentionné la liste. Et il m'a menacé de me faire accuser de quelque chose — un vol, une agitation, je ne sais pas encore. Il veut me discréditer avant que je ne puisse utiliser ce que j'ai appris. »
Margaret garda le silence un instant, les doigts crispés sur son châle. Le pont vibra de nouveau, un frémissement à peine perceptible, comme un animal qui grelotte. Autour d'eux, les passagers recommençaient à rire, à trinquer, à oublier.
« Pourquoi as-tu pris le notebook ? » demanda-t-elle enfin. « Pourquoi ne pas me l'avoir dit ? »
Jack baissa les yeux. La honte, ce n'était pas un costume qu'il portait souvent, mais ce soir-là, il lui allait comme un gant.
« Parce que je ne te faisais pas entièrement confiance. Parce que j'avais peur que tu me dénonces. Parce que je voulais garder la seule carte que j'avais en main. » Il releva la tête. « Mais maintenant, je crois que je n'ai plus le choix. La liste que j'ai trouvée — la liste complète, celle que Vance gardait dans la cabine d'Eleanor — elle comprends des noms, des banques, des coffres. Le coffre 1082, celui dont tu as la clé. Et Eleanor en faisait partie. Elle était la courrière. La personne chargée de livrer cette liste au bon destinataire. Quand elle a compris qu'elle transportait quelque chose d'illégal, elle a essayé de fuir. »
« Et ils l'ont tuée. » Margaret articula les mots avec une froideur qui surprit Jack. Pas de trémolo, pas de larme. Juste une certitude d'acier.
« Oui. Je pense qu'elle a été tuée parce qu'elle a refusé de jouer le jeu. Parce qu'elle savait trop de choses. »
Margaret ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, il y avait dans son regard quelque chose de neuf — une décision, pas une émotion.
« Alors on travaille ensemble. Toi et moi. Tu me montres la liste, tu me dis tout ce que tu sais sur Vance et Moran, et on trouve un moyen de faire tomber ce coffre 1082 pour de bon. »
Jack ouvrit la bouche pour protester, mais elle le coupa d'un geste.
« Je ne suis pas une passagère innocente, Jack. Eleanor était ma cousine, mais elle était aussi ma complice. Nous préparions un coup ensemble depuis des mois — elle à Londres, moi à New York. Elle devait me rejoindre avec la clé et la moitié de la liste. Je devais m'occuper du reste. »
Jack resta figé. Une complice. Une autre voleuse. Le destin avait un humour de charretier.
« Tu me l'as caché, toi aussi. »
« Chacun ses secrets. » Le sourire de Margaret avait une dureté nouvelle. « Mais maintenant, ils sont sur la table. Alors on avance. Ensemble. »
Le pont trembla de nouveau — plus longuement cette fois. Un bruit sourd remonta des entrailles du navire, comme un gémissement de métal tordu. Les rires autour d'eux se turent une seconde, puis reprirent, plus nerveux.
Jack regarda vers l'avant. Là-bas, dans la nuit, la lueur qu'il avait aperçue depuis la passerelle s'était précisée : une masse pâle, irrégulière, qui se découpait à peine dans l'obscurité. Il se retourna vers Margaret.
« Le navire est blessé. Je ne sais pas à quel point, mais je connais les signes. Il se penche vers l'avant — tu ne le sens pas ? »
Margaret posa une main sur le bastingage. Elle leva son menton, comme pour goûter le vent.
« Si. Je le sens. »
« Alors on n'a pas beaucoup de temps. » Jack sortit le notebook de sa poche intérieure, le pressa brièvement contre sa poitrine comme pour lui insuffler une prière, puis le tendit à Margaret. « Tiens. Lis-le. Apprends-en chaque nom. Parce que si je tombe, elles devront le porter pour moi. »
Margaret prit le carnet. Ses doigts effleurèrent la couverture de cuir usé, là où Eleanor avait écrit son nom à l'encre délavée. Elle ne pleura pas. Mais quelque chose se détendit dans ses épaules, comme si elle avait enfin retrouvé une mission.
« Et toi ? »
« Moi, je vais voir jusqu'où cette blessure peut aller. » Jack jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, vers les escaliers qui descendaient vers les ponts inférieurs. « Il y a une chose que je sais faire, Margaret. C'est trouver une sortie de secours. Et si ce navire doit couler, je veux être celui qui connaîtra chaque passage, chaque porte, chaque échelle avant que les autres ne découvrent la vérité. »
Elle le regarda une longue seconde, puis hocha la tête.
« Alors va. Je te couvre. Si quelqu'un te cherche, je dirai que tu es avec moi, dans ma cabine. C'est le meilleur alibi qu'un voleur puisse avoir. »
Jack sourit — pour la première fois depuis des heures, un sourire sincère, un peu ébréché.
« Tu ferais une bonne complice. »
« Je le suis déjà, Sparrow. » Elle prononça son surnom avec une tendresse inattendue. « Je le suis déjà. »
Jack tourna les talons et plongea vers les escaliers. Derrière lui, le grand escalier chantait un air de valse, les passagers dansaient sur un plancher qui penchait, et quelque part dans les profondeurs, l'eau montait, silencieuse et patiente, comme un verdict.
Il avait une clé, une liste, une complice — et moins d'une nuit pour transformer tout cela en une chance de survie.
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