Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 15: Rumors and Reversals
Le bruit montait des entrailles du navire comme une marée sale. Des stewards couraient dans les couloirs, rattrapés par des passagers aux visages blêmes qui posaient des questions auxquelles personne ne répondait. Jack longeait la cloison du pont C, cherchant un escalier qui ne fût pas déjà bloqué par une file de curieux paniqués, quand il entendit son nom.
Pas murmuré. Crié.
« O'Leary ! »
Vance se tenait à l'extrémité du corridor, entouré de deux matelots en uniforme impeccable. Il tenait à la main une petite statuette de bronze — un cheval cabré, patine ancienne. Son visage affichait une douleur outragée, presque théâtrale.
« Cet homme », Vance désigna Jack d'un doigt tremblant, « m'a volé une pièce de collection dans ma cabine, cette nuit. Une pièce au bas mot de quinze mille dollars. »
Jack s'arrêta net. Les matelots avançaient déjà vers lui, mains ouvertes, prêts à saisir. Personne ne l'avait reconnu — ses vêtements de première classe, son assurance étudiée, tout cela pouvait encore le sauver s'il jouait bien la carte. Mais le temps jouait contre lui. Les cales craquaient sous leurs pieds, et le navire penchait nettement vers l'avant.
« Vance, vous avez perdu l'esprit. »
Vance esquissa un sourire glacial. « Le voleur nie, quelle surprise. Messieurs, fouillez-le. »
Jack recula d'un pas. Deux autres matelots venaient d'apparaître derrière lui. Le piège était parfait. L'accusation de vol, lancée dans le chaos, suffirait à le faire jeter aux fers — et une fois enfermé, le temps qu'il faudrait pour démontrer son innocence serait exactement le temps que mettrait le Titanic à sombrer avec lui.
La statuette n'avait jamais quitté les mains de Vance. C'était un accessoire. Une mise en scène.
« Vous voulez le catalogue des coffres », dit Jack à voix basse, assez pour que Vance seul puisse l'entendre. « Je ne l'ai plus. Il est entre des mains sûres, et si vous me faites enfermer, elles le livreront à la presse. »
Le visage de Vance ne trembla pas, mais ses yeux firent un calcul rapide — hiver, acier, chiffres. « Je ne sais pas de quoi vous parlez. Vous êtes un voleur, et je compte bien vous voir jugé à New York. »
New York. Le mot sonnait faux. Vance n'avait aucune intention de le voir jugé. Il voulait le voir noyé, ou poignardé dans l'entrepont.
Jack pivota. Le premier matelot le saisit par le bras. Jack laissa son corps s'affaisser un seul instant, puis se releva d'un coup sec, le coude planté dans la mâchoire du matelot. L'homme lâcha prise, tomba en arrière. Jack fonça vers une porte latérale, mais le second matelot l'attrapa par le col de son veston.
« Lâchez-moi ! » Jack se débattit, mais l'homme était massif. Il sentit ses pieds quitter le sol, puis une voix de femme déchira le corridor.
« Arrêtez ! »
Margaret fendit la foule, visage rouge d'avoir couru, une valise de cuir à la main. Elle s'interposa entre Jack et les matelots avec une autorité qui surprit même Jack.
« Cet homme est sous ma protection. Je suis Margaret Whitmore, fille du juge Elias Whitmore, de Boston. Si vous touchez à lui, je vous fais traduire devant le président de la White Star Line avant même que nous atteignions les bancs de Terre-Neuve. »
Le matelot hésita. Les passagers autour avaient cessé de courir, intrigués par ce spectacle. Vance sourit, cette fois réellement, mais sans chaleur.
« Miss Whitmore, je crains que votre— »
« Vous ne craignez rien du tout », trancha Margaret. « Vous avez sciemment accusé un homme innocent pour masquer vos propres affaires illicites. Je sais tout de votre cargaison, Mr Vance. La caisse dans la soute avant. Le contenu. L'acquéreur. »
Le silence qui suivit fut si épais qu'on eût pu y graver un écusson.
Vance regarda Margaret, puis Jack, puis de nouveau Margaret. Une lueur de compréhension dangereuse s'alluma dans ses yeux. « Je vois. La protection de la jeune héritière. Nous en reparlerons, Miss Whitmore. À New York, devant les autorités. »
Il tourna les talons sans plus de cérémonie, suivi de ses matelots. La foule commença à se disperser, parlant à voix basse de la statuette, de l'iceberg, du fait que les machines avaient cessé de vibrer sous leurs pieds.
Jack se redressa, rajustant son veston. Il avait la paume moite, un filet de sueur descendant le long de sa colonne vertébrale. « Vous mentez très bien. »
« J'ai appris de la meilleure », répondit Margaret. Elle lui tendit la valise. « J'ai trouvé le cahier dans la cabine d'Eleanor. Je l'ai gardé sur moi. Mais j'ai aussi entendu ce que disaient les stewards — ils parlent d'un naufrage, Jack. Ils disent que le navire va sombrer. »
Jack regarda le corridor vide, puis la pente du plancher, plus marquée à présent. Le silence des moteurs était un bruit en soi.
« Écoutez », murmura Margaret. « J'ai vu les canots de sauvetage. Il n'y en a pas assez. J'ai compté. Deux par bossoir. Femmes et enfants d'abord. Mais les portes des ponts inférieurs sont fermées — j'ai essayé d'ouvrir la grille du pont E, elle est verrouillée. »
Jack aurait aimé lui dire que tout irait bien. Mais le plancher penchait assez pour que sa chaussure gauche glisse légèrement vers l'avant. Il n'y avait pas de quoi rassurer qui que ce soit.
« Avant de penser aux canots, il faut s'occuper de Vance. S'il me fait arrêter pour vol, je serai enchaîné quelque part sous la ligne de flottaison quand ce navire coulera. »
Margaret sortit de la valise une feuille de papier, qu'elle déplia. « J'ai trouvé ça dans la cabine d'Eleanor, caché sous le matelas. C'est une liste manuscrite des coffres confiés à la First Mercantile Bank de New York. Celle d'Eleanor est annotée. »
Jack saisit la feuille. Au-dessus du numéro 1082, quelqu'un — Eleanor sans doute — avait écrit au crayon une date : 12 septembre 1911, et le nom d'une banque de Zurich. En dessous, une addition au stylo : « 2 400 000 $. »
Deux millions quatre cent mille dollars.
« Le coffre 1082 renferme une fortune », dit Margareth. « Si nous arrivons à New York, nous sommes riches. Si nous n'y arrivons pas... »
Jack replia la feuille. Une seconde, il songea à tout abandonner, à laisser l'eau monter, à finir noyé avec un secret qu'il n'avait jamais pu échanger. Mais l'image de sa mère — quittant le port de Cobh sans jamais regarder en arrière — lui serra la poitrine.
« Nous devons trouver Vance avant qu'il ne trouve un moyen de nous enfermer. Il sait que vous êtes au courant pour sa cargaison. Ce ne sera pas une accusation de vol la prochaine fois. »
Un bruit sourd résonna dans la coque, suivi d'un long gémissement métallique. Le navire venait de pencher encore un peu plus, le plancher s'inclinant sous leurs pieds comme une rue qui dévalerait vers la mer.
Margaret leva les yeux. « Ce n'était pas un bruit de machine. »
Jack connaissait ce son. Il avait passé quatre ans sur un cargo entre Glasgow et Halifax, à entendre la proue se déchirer sur les écueils. Ce bruit-là — profond, continu, mâchant — n'était pas de la tôle qui plie. C'était de l'eau qui envahissait un compartiment.
Beaucoup d'eau. Et elle gagnait du terrain.
« Il faut descendre », dit-il. « Le pont des canots. Tout de suite. »
Margaret le saisit par le poignet. « Vous avez vu ce que j'ai vu ? Les canots ne seront pas assez nombreux. Hommes exclus. »
Jack regarda la valise, puis le visage de Margaret, puis la pente grandissante du navire. Il venait de réaliser, avec une netteté glaciale, que pour sauver sa vie il lui faudrait peut-être une chose qu'il n'avait jamais possédée.
Un nom. Une place dans la liste des passagers de première. Et un billet pour un canot.
« Alors », dit-il lentement, « il est temps que je devienne quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui a le droit de monter dans un canot. Vance a peut-être mon identité de voleur, mais je connais quelqu'un qui va me prêter la sienne. »
Il n'eut pas le temps de préciser. Un matelot apparut au bout du corridor, soufflant comme un forcené, et cria d'une voix qui n'évita pas la panique :
« Les machines sont noyées ! Le maître d'équipage a donné l'ordre d'évacuer ! »
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