Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 16: The Banker's Ledger
La passerelle des premières classes était presque déserte à cette heure. Les passagers, épuisés par le tintement des verres et l'orchestre, s'étaient retirés dans leurs cabines, ignorants du léger tangage qui s'accentuait sous leurs pieds. Jack se déplaçait comme une ombre, ses pas étouffés par les tapis épais.
La stateroom de Vance se trouvait au bout du couloir C-126. Une porte en acajou massif, une serrure à combinaison. Rien que du classique. Jack sortit un stylet de sa poche intérieure et colla son oreille au panneau. Silence. Il compta jusqu'à dix, puis fit jouer la lame entre le chambranle et la porte, forçant le pêne avec une habileté née de quinze ans de métier. Le clic fut discret.
L'intérieur était un mausolée d'orgueil : bagages en cuir Grain, costumes taillés sur mesure, une montre en or posée sur la coiffeuse. Mais Jack ne s'attarda pas sur le décor. Il cherchait quelque chose de précis. Vance n'était pas homme à laisser traîner ses secrets dans une malle de cabine.
Il commença par le bureau. Les tiroirs se succédèrent, remplis de paperasses inutiles, de lettres d'affaires, d'une brochure du Titanic. Rien. Puis, son regard se posa sur le lit. Le sommier était remonté, mais une discrète couture sous le drap révélait un renflement suspect. Il souleva le matelas et trouva une planche à dessin dissimulée, retenue par des sangles.
En dessous, une enveloppe en papier buvard. Jack l'ouvrit d'un geste sec.
À l'intérieur, une lettre à en-tête du Crédit Lyonnais de New York, datée du 3 avril 1912. Le texte était dactylographié, signé d'un nom inconnu – un certain J. H. Ashcroft, soi-disant directeur adjoint. Mais Jack connaissait sa propre écriture. Ce n'était pas la sienne, mais le papier, le ton, les tournures… tout sonnait faux. C'était un faux, fabriqué avec soin pour ressembler à une lettre de recommandation. Une lettre qui l'incriminait dans un projet de livraison de la liste à un syndicat rival, les Doyle de Boston.
« Je certifie que le porteur de ce document, J. O'Leary, agit en tant que représentant autorisé pour la transmission de biens en provenance d'Europe. Les conditions de paiement ont été convenues et seront réglées en espèces à l'arrivée. » Suivait une description précise de la liste des coffres et de la somme annotée.
Jack sentit une goutte de sueur froide couler le long de sa colonne vertébrale. Vance avait monté cette lettre pour le piéger. Si elle tombait entre les mains des autorités, Jack passait de simple pickpocket à complice d'un réseau, condamné à la prison à vie. Et si les Doyle la voyaient, ils pourraient croire qu'il tentait de doubler Vance.
Il replia la lettre, la glissa dans sa poche. Puis, son instinct le guida vers le mur opposé. Un panneau de boiserie semblait légèrement décalé, la patine du vernis interrompue sur un bord. Il le poussa. Un clic. Le panneau pivota sur une charnière cachée.
Derrière, une niche de la largeur d'une boîte à chaussures. À l'intérieur, un rouleau de papier vélin attaché par un ruban rouge. Jack le déroula avec précaution.
C'était une carte dessinée à la main, mais pas du pont supérieur ni des salons. C'était le plan des cales inférieures, du plus profond de la soute avant jusqu'aux réservoirs de ballast. Des annotations à l'encre noire marquaient des emplacements précis, avec des croix. Au centre, le long de la quille, un rectangle ombré était entouré d'un cercle, avec une note en capitales : « CARGAISON COUVERTE. NE PAS OUVRIR. LIVRAISON = ESCALE D'ARRIVÉE. »
Le mot « dangereuse » était écrit plus bas, en rouge, souligné deux fois. Et un symbole qu'il ne connaissait pas – une flamme stylisée, encadrée d'un triangle. Jack se souvint de la conversation qu'il avait surprise entre Vance et le mécanicien. La caisse en métal. Le poids. Le butin caché.
La carte indiquait l'emplacement exact : segment D-10 de la cale avant, à proximité des chaufferies. Le même endroit que la rumeur du corps noyé avait signalé, le même secteur où le cargo avait été dissimulé sous une bâche goudronnée.
Jack allait replier la carte quand un bruit derrière lui le fit sursauter. Un grincement de pas sur le plancher, léger mais insistant.
Il pivota. La porte de la cabine était entrouverte, et une ombre s'allongeait sur le seuil. La silhouette mince, le visage à moitié dans l'obscurité. Pas un membre d'équipage. Pas Vance – sa carrure ample aurait masqué toute la lumière.
« Qu'est-ce que tu fabriques, O'Leary ? » La voix était féminine. Margaret.
Elle entra, la porte se refermant derrière elle d'un claquement sourd. Ses yeux passèrent de la boiserie ouverte à la carte dans ses mains, puis au rouleau de papier vélin sur le lit, à moitié déplié. Son expression se durcit.
« Vance a plus d'un tour dans son sac, répondit Jack en rangeant la carte dans sa veste avec la lettre. Il a monté un faux pour me faire passer pour un livreur des Doyle. Et il planque quelque chose dans la cale avant, marqué comme cargo dangereux. »
Margaret s'approcha, les mains jointes, le visage grave. « Doyle ? C'est lui, ton employeur ? »
« Mon père avait des dettes chez eux », répondit Jack, la mâchoire serrée. « Ils m'ont envoyé ici pour récupérer la liste. Vance travaille pour une autre famille, les Moretti, basés à Philadelphie. Ils veulent la même chose. On se marche sur les pieds, mais c'est la même piste : la liste vaut 2,4 millions, et elle attire les loups de toute la côte Est. »
Margaret croisa les bras. « Et tu comptais me dire tout ça à quel moment ? Persuadée que je suis juste une complice de circonstance ? »
« Je viens de le faire, non ? »
Un silence. Le navire émit un gémissement sourd, une vibration inhabituelle qui remonta à travers la coque. Le plancher trembla brièvement, puis se stabilisa. Jack vit sa montre à gousset glisser de quelques centimètres sur le marbre de la coiffeuse, comme si le sol s'inclinait vers la proue.
Il récupéra la montre, la glissa dans sa poche. « On n'a plus beaucoup de temps, Margaret. La gîte s'accentue. Les machines ont dû lâcher. Si Vance a un conteneur dangereux à bord, et qu'il coule avec nous… »
« Il ne coulera pas, parce qu'on sera déjà dans un canot », coupa Margaret. Mais sa voix manquait de conviction. Ses doigts tambourinaient contre sa cuisse, un tic nerveux que Jack commençait à connaître.
Jack posa la lettre et la carte sur le lit. « Tu sais où on doit aller ensuite. »
Margaret releva le menton, un éclat de défi dans le regard. « Le coffre 1082, section D, au bureau du purser. Mais si ton faux rapport circule déjà parmi l'équipage, Vance va faire surveiller l'accès. »
« Alors on ne passera pas par la porte principale. » Jack écarta le rideau de la cloison qui masquait un passage de service utilisé par les stewards pendant les dîners. Il leva la carte, suivit du doigt un trait en pointillé qui serpentait à travers les cuisines, la lingerie, puis descendait vers les cales.
En fin de ligne, une porte marquée « Accès réservé agent de sécurité » menait directement au coffre-fort du purser.
Margaret hocha la tête, puis s'arrêta. Ses yeux se fixaient au-delà de Jack, sur le couloir derrière lui. Sa main se leva lentement, un index pointé.
Jack se retourna. Sous l'interstice de la porte de la cabine, une ombre tamisée s'était posée. Quelqu'un se tenait dans le couloir, immobile, à quelques centimètres de l'autre côté.
Et dans cette ombre, une lueur métallique : le reflet d'un cran d'arrêt.
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