Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 18: A Dangerous Alliance
Il trouva Margaret dans la bibliothèque de première classe, penchée sur une table en acajou, le carnet ouvert devant elle. La pièce sentait le cuir vieilli et le tabac froid — presque paisible, comme si le monde ne se noyait pas dehors. Mais le plancher vibrait sous ses pieds, une pulsation sourde et continue qui n’avait rien à voir avec les machines.
Il s’assit en face d’elle sans un mot. Elle leva les yeux, les traits tirés, et il vit qu’elle avait compris, elle aussi, que le temps leur filait entre les doigts comme l’eau dans les soutes.
« Combien ? » demanda-t-elle.
« Les escaliers de proue sont inondés jusqu’au pont E. » Il parlait bas, vite. « Mais j’ai trouvé une échelle de service dans la salle des chaudières n°5 — elle mène aux coursives des stewards, juste sous le pont des embarcations. Si l’eau ne monte pas plus vite qu’elle ne monte, on peut encore traverser. »
Margaret hocha la tête, mais son regard resta accroché au carnet. « Ça ne nous avance pas. Le carnet nous donne les numéros, mais pas le moyen d’encaisser sans nous faire tuer. »
Jack sortit la lettre forgée de sa poche — celle qu’il avait volée dans la cabine de Vance. Il la posa à plat sur la table. « Vance voulait livrer la liste à un syndicat de Boston. Ils ont des contacts dans toutes les banques de New York. Si on arrive après eux, on est morts. Mais si on arrive avant, avec un nom en or… »
« Qu’est-ce que tu proposes ? »
« Un banquier. Pas un receleur, un vrai. Quelqu’un qui paie en échange d’une discrétion totale. Jack les connaissait, les banquiers corrompus de Manhattan. Mais pas par cœur. Il fallait un nom qui tienne, quelqu’un qui n’appellerait pas la police en voyant une liste de coffres volés. »
Margaret croisa les bras. « Tu as quelqu’un en tête ? »
Il marqua une pause. « J’ai un nom. Mais je ne le lâche pas avant de savoir que tu es avec moi — vraiment avec moi. Pas juste jusqu’à New York. Jusqu’au bout. »
Elle le dévisagea un long moment. Le roulis s’accentua légèrement, une inclinaison vers l’avant qui fit glisser un cendrier sur la table. Elle le rattrapa d’un geste machinal, sans le regarder.
« Écoute, O’Leary. Je suis la complice d’une femme morte, le gibier de deux criminels, et je porte une robe qui pèse plus que ma valise. Tu crois que j’ai mieux à faire que de me lancer dans une cavale avec toi ? »
« C’est pas une cavale. C’est une opération. Et j’ai besoin de quelqu’un qui sait lire un code sans flancher. Tu m’as dit tout à l’heure que tu connaissais la dernière séquence du carnet. C’est le genre de talent qui se paie cher. »
Elle sourit — une chose rare, et brève. « T’as raison. Ça se paie. »
« Alors voilà mon offre. On débarque à New York, on va voir mon contact — il s’appelle Solomon Weiss, il tient une banque discrète sur Pearl Street. Il prendra la liste, il encaisse les coffres contre une commission, et on partage ce qui reste. Soixante-quarante. »
« Soixante pour moi ? »
« Soixante pour moi. T’as pas dû traverser l’Atlantique à fond de cale pour toucher une part de figurante. »
Elle rit — un son net, presque incongru dans cette pièce feutrée. « Tu sais que je peux te doubler à New York ? »
« Je sais. Mais t’as pas fait tout ce chemin pour être une petite voleuse de seconde zone. Tu veux du gros, et le gros, ça marche pas en solo. »
Elle le regarda encore. Puis elle tendit la main par-dessus la table. Il la serra. Sa paume était sèche et ferme, pas celle d’une mondaine.
« Marché conclu, » dit-elle. « Mais j’ai une condition. »
« Vas-y. »
Elle sortit de son corsage un petit carnet de soie bleue — celui qu’elle n’avait jamais montré. Elle l’ouvrit à une page précise, couverte de symboles dessinés à la mine de plomb : des cercles, des parenthèses, des lettres grecques mêlées à des dates.
« Le carnet de la liste n’est qu’une moitié du voyage. Eleanor m’a donné la clé avant de mourir — une clé de code, pas une clé de coffre. Elle savait que la liste était codée, et elle a eu le temps de me transmettre une partie de la méthode. » Elle tourna les pages lentement. « Chaque numéro de coffre correspond à un mot de passe, tiré d’un registre bancaire de Londres. Sans la clé, la liste est inutile. Avec elle… »
« Avec elle, on a la carte complète. »
« Il y a plus. » Elle posa le doigt sur une série de cinq symboles en bas de la page. « Regarde. Cette séquence-là — je l’ai déchiffrée hier soir, dans ma cabine. Elle ne correspond pas à un coffre. Elle correspond à un lieu. »
Jack se pencha. Les symboles dessinaient une forme irrégulière — quelque chose comme une porte cochère, surmontée d’un numéro qu’il ne connaissait pas.
« C’est quoi ? »
« Une adresse. Une maison sûre, dans East End, à Londres. Le genre d’endroit où Vance planque sa part personnelle — pas les listes clients, mais ses propres finances. Ses vrais gains. Eleanor l’a découvert avant de mourir ; elle avait prévu de les rafler elle-même. »
Le cœur de Jack cogna plus fort. « Attends. Tu me dis que Vance a un trésor planqué à Londres, en plus de son coffre à New York ? »
« Le coffre à New York, c’est son comptoir. Londres, c’est sa planque. Il garde ses pires secrets là-bas — des comptes, des noms, des preuves de chantage. Et sa fortune, cachée sous une fausse société. » Elle ferma le carnet de soie. « Si on débarque à New York avec la liste mais sans la clé, Solomon Weiss nous paiera une misère. Les coffres seront déjà vidés — Vance a dû envoyer des ordres par télégraphe avant même qu’on quitte le port. Mais si on arrive avec la preuve de ce qu’il cache à Londres… »
« … alors on tient Vance par les couilles, » finit Jack. Un large sourire étira son visage fatigué. « Et lui, il nous paiera pour que ça reste secret. »
« Exactement. »
Une vibration parcourut le navire — plus profonde que le roulis habituel, un gémissement venu de la coque. Jack jeta un œil à la fenêtre : dehors, l’obscurité était totale, mais l’inclinaison du pont se faisait plus nette. Le temps presse.
« Combien de temps pour déchiffrer la séquence complète ? »
Margaret glissa une mèche derrière son oreille. « La dernière ligne exige une correspondance avec le registre de Londres. Sans le registre, je peux seulement déduire l’adresse approximative. » Elle marqua une pause, les yeux brillants d’une détermination nouvelle. « Mais Eleanor m’a appris une autre chose — les codes de Vance ont toujours une faille. Il utilise ses dates de naissance pour ses mots de passe. Sa date de naissance, si je me souviens bien, c’est le 17 octobre 1865. Le nombre 17, associé au mois d’octobre, donne une séquence alphabétique simple. »
Elle écrivit rapidement sur une marge vierge du carnet de soie. Des lettres se mirent en place sous ses doigts. Jack retint son souffle.
Elle s’arrêta soudain, le crayon suspendu. « Voilà. »
Il lut la ligne qu’elle venait de tracer. Une adresse, complète, avec un numéro de rue et un code postal. C’était si simple — si terriblement humain — qu’il en rit presque.
« Six mois que Vance se croit le plus malin, et il suffit de connaître sa date de naissance. »
« Il est arrogant. C’est son talon d’Achille. » Margaret ferma le carnet, le glissa dans son corsage. « On a notre plan. New York pour la liste, puis un aller simple vers Londres avant que Vance comprenne ce qui lui arrive. »
Jack se leva. « Alors on a une chance. Pas seulement de survivre — de sortir d’ici riches. » Il tendit la main, l’aida à se lever. « Mais d’abord, il faut qu’on quitte ce bateau. Et pour ça, j’ai besoin d’une identité. »
Elle le regarda avec une lueur nouvelle dans les yeux — pas seulement une complice, mais une alliée. « Je crois que je peux t’aider. Il y a un homme en première classe, un certain Lord Ashworth — il est malade, il n’est presque jamais sorti de sa cabine depuis Southampton. S’il ne monte pas sur les canots, personne ne remarquera qu’un autre homme occupe sa place. »
Jack sourit. « Lord Ashworth. J’aime bien ça. »
Un grondement sourd fit trembler le plancher sous leurs pieds, plus insistant que tout à l’heure. À travers les fenêtres du salon, ils virent un groupe de passagers courir en direction du pont des embarcations, leurs silhouettes vacillantes dans la lumière des lampes.
Margaret reposa son regard sur lui, soudain grave. « Il y a juste un problème avec ma clé de Londres. »
« Lequel ? »
« La maison sûre n’est pas vide. Vance y a installé un homme de main, un type qui ne parle que par monosyllabes. Eleanor m’a dit qu’il s’appelle Crow — et qu’il a déjà tué deux personnes qui cherchaient la même chose. »
Jack accusa le coup. « Alors il faudra passer par Crow avant de toucher au pactole. »
« On a un problème plus immédiat. » Elle jeta un coup d’œil vers la porte du salon. « Crow est sur ce bateau. »
Tout en lui se figea. « Quoi ? »
« Vance l’a embarqué en troisième classe, comme membre d’équipage. Il est là pour surveiller Eleanor — ou ce qu’il reste d’elle. » Elle soutint son regard. « Et si je peux lire la date de naissance de Vance dans cette clé, c’est parce qu’elle me l’a montrée la veille de sa mort. Crow la tenait sous la menace d’un couteau, elle m’a transmis le code par derrière. »
Jack inspira profondément. La pièce lui sembla plus petite, soudain, plus sombre. « Donc on est traqués par deux criminels et un assassin, et le bateau est en train de couler. »
« C’est le résumé le plus exact qu’on m’ait jamais proposé. »
Il n’y avait plus de temps pour la peur. Jack remonta son col, jeta un dernier regard par la fenêtre — le pont s’inclinait, lentement mais sûrement, vers des eaux noires qui attendaient leur dû. « Alors il va falloir être plus rapides, plus malins et plus vicieux que tout ce que ce bateau a jamais vu. » Il fit un pas vers la porte, puis se retourna. « Reste avec moi. On ne se sépare plus. »
Margaret le rejoignit, ses jupes froissant un autre monde. « Et quand on arrivera à New York ? »
« Quand on arrivera à New York, lord Ashworth débarquera avec sa femme — et personne ne saura jamais qui on est vraiment. »
Ils sortirent dans la coursive, vers le bruit croissant des alarmes et des voix paniquées. Derrière eux, le carnet de soie bleue battait discrètement contre le cœur de Margaret, recelant les preuves d’un trésor que personne ne devait voir.
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