Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 20: Aftermath of a Betrayal
La matrone trouva Jack dans le couloir des cabines de première classe, adossé à la cloison comme s’il attendait quelqu’un. Elle s’appelait Mme Hollingsworth, et son uniforme blanc amidonné craquait à chaque mouvement. Dans sa main gauche, un passe de canot de sauvetage de première classe, estampillé du sceau de la White Star Line.
« Vous avez tenu votre parole, monsieur O’Leary. Mon fils a récupéré sa montre. »
Jack sourit, mais son regard glissa vers le papier. Le passe était nominatif — au nom de *Lord Ashworth*. Il le prit, le retourna, sentit le poids du carton épais. C’était exactement ce qu’il fallait.
« Vous avez des amis bien placés », dit-il.
Mme Hollingsworth ne répondit pas tout de suite. Elle croisa les bras, et son visage perdit son air de gratitude. Quelque chose de plus dur remonta à la surface.
« J’ai surtout une dette envers vous, monsieur O’Leary. Et je n’aime pas être redevable. Mais avant que vous partiez, il faut que vous sachiez une chose. »
Jack rangea le passe dans sa poche intérieure. La cabine de Lord Ashworth était à deux portes. Le vieil homme pouvait mourir d’une heure à l’autre, et Jack devait être prêt.
« Je vous écoute. »
« Edmund Vance est mon cousin. »
Le silence du couloir devint soudain plus lourd. Jack cligna des yeux, cherchant une plaisanterie, mais le visage de la matrone ne cillait pas.
« Votre cousin, répéta-t-il lentement.
— Cousin germain. Nos mères étaient sœurs. Nous avons grandi dans la même maison du Kent, l’été, à courir après les paons dans le parc de mon oncle. »
Elle détourna le regard, vers les hublots où l’obscurité de l’Atlantique s’écoulait.
« Je connais Edmund mieux que quiconque, monsieur O’Leary. Et je sais ce qu’il est capable de faire. »
Jack s’approcha d’un pas. « Alors vous savez aussi ce qu’il transporte dans la cale avant. »
Mme Hollingsworth eut un rire bref, sans joie. « Le statuette, le soi-disant “trésor familial” qu’il vous a accusé d’avoir volé ? Il me l’a volé à moi, il y a trois ans, pour payer une dette de jeu à Marseille. Il a raconté à la famille que c’était un cambriolage. Il a même fait porter le chapeau à un domestique. »
Jack sentit son estomac se serrer. Les pièces du puzzle commençaient à s’assembler — et elles formaient un portrait beaucoup plus sombre qu’il ne l’avait imaginé.
« Il ne s’arrête jamais, continua Mme Hollingsworth. Les femmes, les cartes, les chevaux. Il a dilapidé la fortune de son père en cinq ans. Il a vendu les bijoux de sa mère, les terres de sa sœur, les tableaux qui étaient dans la famille depuis trois générations. Et maintenant, il est à bord de ce navire avec une cargaison qui ne lui appartient pas, en route vers New York pour conclure un marché qui le sauvera de ses créanciers. »
« Et ce marché, vous le connaissez ? »
Elle le regarda fixement. « Je sais qu’il concerne un coffre. Je sais qu’il y a une liste de noms. Et je sais que ces noms appartiennent à des gens que je connais. Des gens de ma famille, de mon cercle, de mon monde. »
Jack ouvrit la bouche, mais elle l’interrompit.
« Je ne vous demande pas de me dire ce que vous avez trouvé, monsieur O’Leary. Je vous demande seulement de comprendre ceci : Edmund n’est pas un criminel par nécessité. C’est un homme qui a choisi de voler les siens parce qu’il ne savait pas faire autrement. Il préférera détruire ce navire entier plutôt que de laisser quelqu’un lui prendre ce qui lui reste. »
« Vous parlez comme quelqu’un qui l’a déjà vu fuir. »
Mme Hollingsworth hocha lentement la tête. « Il y a cinq ans, à Londres, il a fui une dette de vingt mille livres. Il a laissé sa femme et sa fille derrière lui, sans un sou. Sa femme est morte deux ans plus tard — de honte, disait-on. Sa fille… » Elle s’arrêta. « Sa fille a disparu. Personne n’a jamais su où elle était allée. »
Jack resta silencieux. Le nom d’Eleanor lui brûla la langue, mais il ne le prononça pas. Pas encore.
« Pourquoi me dites-vous tout cela ? » demanda-t-il enfin.
« Parce que je vous ai vu, monsieur O’Leary. À la salle à manger, quand vous avez jeté votre verre à la figure de Vance. J’ai vu la colère dans vos yeux. Ce n’était pas une colère de voleur. C’était une colère personnelle. »
Elle fit un pas vers lui.
« Je veux qu’il soit arrêté. Je veux qu’il soit jugé. Mais surtout, je veux que ce qu’il transporte n’arrive jamais à New York. S’il parvient à conclure ce marché, il disparaîtra. Il recommencera ailleurs, sous un autre nom, avec l’argent de mes cousins pour financer ses vices. Je ne peux pas laisser cela arriver. »
Jack la dévisagea. Une matrone de première classe, blanche et propre, complice d’un voleur pour arrêter son propre cousin. Les allégeances de ce navire étaient aussi instables que sa coque.
« Je ne peux pas vous promettre qu’il sera arrêté », dit-il. « Les choses, à bord, sont plus compliquées que ça. »
« Alors promettez-moi simplement que vous ferez tout pour le faire échouer. »
Jack regarda le passe de canot dans sa poche. Il pensa à Margaret, à leur alliance, à la liste, au coffre à Londres. Il pensa à Eleanor, morte quelque part en France, et à ce qu’il découvrirait encore si le destin lui laissait le temps.
« Je le ferai échouer », dit-il.
Mme Hollingsworth hocha la tête. Elle semblait épuisée, vieillie par cette conversation qu’elle aurait dû avoir longtemps avant.
« Le bateau va bientôt commencer à se vider, dit-elle. Les canots de bâbord sont déjà en train de se remplir. Si vous avez quelqu’un à sauver, faites-le vite. »
Elle tourna les talons et s’éloigna dans le couloir, sa silhouette blanche disparaissant dans la pénombre.
Jack la regarda partir, puis il se retourna vers la porte de Lord Ashworth. Il avait encore vingt minutes avant la relève de l’infirmière. Le vieil homme était faible, mais il tenait bon. Vivant, il était inutile. Mort, il donnait à Jack une identité complète : papiers, réservations, accès à un canot.
Il posa la main sur la poignée, puis s’arrêta.
Une voix derrière lui. « Tu n’es pas sérieux. »
Margaret. Elle était adossée à la cloison opposée, vêtue de son manteau de voyage, ses cheveux roux glissant de son chignon. Elle devait être là depuis un moment.
« J’écoutais, dit-elle. Derrière la porte de la cabine de Mme Hollingsworth. Disons que je ne suis pas encore trop vieille pour me cacher. »
Jack retira sa main de la poignée. « Tu as entendu ce qu’elle a dit ? »
« Tout. Son cousin, les dettes, sa nièce disparue. » Margaret s’approcha lentement. « C’est une alliée utile, Jack. Mais elle ne connaît pas l’histoire complète. »
« Tu la connais, toi ? »
« Je connais une partie que tu ignores encore. »
Jack la dévisagea. Margaret avait cette expression qu’il commençait à reconnaître — le visage fermé, les lèvres pincées, comme si elle pesait chaque mot avant de le laisser sortir.
« Parle. »
« Eleanor Vance n’était pas la fille d’Edmund. Elle était celle de sa femme, issue d’un premier mariage. Quand Edmund a fui Londres, il a laissé Eleanor derrière lui. Elle a été recueillie par une tante, à Paris. C’est là qu’elle a rencontré les gens avec qui elle travaillait. C’est là qu’elle a commencé à voler pour eux. »
Jack sentit quelque chose se décaler en lui. « Elle volait pour se venger de lui. »
« Elle volait pour survivre. Et pour financer sa quête. Elle voulait récupérer ce qu’il lui avait pris — sa maison, son héritage, sa vie. La liste que nous avons, celle qu’elle a volée à Vance il y a deux ans, c’était sa revanche. »
Margaret s’approcha encore, jusqu’à n’être qu’à quelques centimètres de lui. Sa voix baissa.
« Edith Cavendish-Hale, la femme au loup qu’elle t’a donnée ? Ce n’est pas la cousine d’Edmund par alliance. C’est une codeuse. Elle faisait partie du réseau d’Eleanor à Paris. C’est elle qui a déchiffré la liste, qui a créé les codes, qui a planifié l’attaque. »
Jack resta immobile. Les pièces s’assemblaient trop vite, trop violemment.
« Edith est de notre côté ? »
« Edith n’a jamais été du côté de personne, sauf du sien. Elle veut la liste parce qu’elle connaît un nom dessus — le nom de l’homme qui a fait assassiner sa sœur. Elle utilise Eleanor, elle nous utilise, elle utilise tout le monde. »
Jack ferma les yeux un instant. Le navire grinça sous ses pieds — une vibration plus prononcée qu’avant. Il savait combien de temps il leur restait. Il n’en savait pas assez.
« Et toi, Margaret ? De quel côté es-tu ? »
Le silence dura. Un bruit de pas résonna au bout du couloir, puis s’estompa.
« Je suis du côté qui me permettra de rentrer à Londres et de regarder Edmund Vance en prison, dit-elle enfin. C’est tout ce qui m’importe. »
Jack la regarda longuement. Il y avait quelque chose dans sa voix qu’il n’avait pas entendu avant — quelque chose de brisé, de fragile, dissimulé sous la dureté.
« Eleanor était ta sœur, dit-il doucement.
Margaret ne répondit pas. Elle détourna les yeux, vers le hublot, où l’obscurité s’épaississait.
« J’ai fait ce que j’ai pu pour elle, dit-elle. Je n’ai pas pu la sauver. Mais je peux faire en sorte que sa mort ne serve à rien. »
Jack regarda la porte de Lord Ashworth, puis le passe de canot dans sa poche, puis Margaret, debout dans sa lumière pâle.
« On va prendre le canot ensemble, dit-il. Quand on arrivera à New York, on ira voir ce banquier. On trouvera la liste. On détruira Vance. »
Margaret leva les yeux vers lui. Son sourire était triste, mais son regard était clair.
« Tu es un bien meilleur homme que tu ne le prétends, Jack O’Leary. »
Il haussa les épaules. « Ne le dis à personne. Ça ruinerait ma réputation. »
Le rire de Margaret fut bref, presque ironique. Elle s’écarta de la cloison et commença à descendre le couloir, puis s’arrêta.
« Tu devrais aller voir Edith au dîner, dit-elle par-dessus son épaule. Elle a une information sur le second coffre. Mais je dois te prévenir : elle ne te la donnera pas pour rien. »
Jack hocha la tête. « J’en ai l’habitude. »
Margaret disparut dans l’escalier. Jack resta un moment, seul dans le couloir, la main posée sur la poche contenant le passe de canot de Lord Ashworth. Le navire gémit de nouveau sous ses pieds. Il pouvait sentir l’eau monter, du bout des pieds jusqu’à ses chevilles imaginaires.
Il toucha le loup dans sa poche intérieure. Il n’avait pas encore décidé quoi dire à Edith. Il n’était plus sûr de qui était qui, de qui mentait à qui, de qui jouait pour qui.
Mais une chose était certaine : Vance ne quitterait pas ce navire vivant, ou libre. C’était devenu une affaire personnelle — et il n’était pas le seul à la porter.
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