Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 21: The Engine Room Reckoning
La chaleur les frappa d'abord comme un mur invisible, moite et suffocant, chargé d'odeurs de fioul, de métal chaud et de sueur humaine. Jack O'Leary descendit la dernière échelle de fer en silence, ses semelles amorties par une couche de crasse et de graisse. Autour de lui, la salle des machines du *Titanic* vivait dans un vacarme assourdissant : pistons géants, vapeur sifflante, chaînes tournant dans un ballet de fer. Les chaudières bâillaient leur gueule orangée, crachant une lueur infernale sur les dos ruisselants des chauffeurs noirs de poussière.
Jack n'aurait jamais dû être ici. En smoking, il détonnait comme un évêque dans une taverne, mais il s'était faufilé par un passage de service, une pièce d'or glissée à un steward complice. Le but : trouver une cachette pour le coffret à listes qu'il portait contre sa poitrine, sous sa chemise. La cabine de Margaret était devenue trop dangereuse, le gymnasium trop fréquenté. Ici, dans ce labyrinthe infernal, personne ne penserait à chercher la fine plaque de laiton gravée du plan des coffres bancaires.
Il se glissa entre deux conduites de vapeur, scrutant la galerie étroite qui surplombait la fosse aux chaudières. Soudain, des voix. Non, non, pas des voix. Deux voix. Une qui portait l'accent rocailleux d'un officier mécanicien, l'autre… l'autre, il la connaissait.
Vance.
Jack se plaqua contre la paroi brûlante, grimaça, retira sa veste pour s'en servir de coussin. Il jeta un coup d'œil par-dessus le rebord de la passerelle métallique. En bas, dans un recoin ombragé, entre deux colonnes de tuyauterie, se tenaient Thomas Vance et un ingénieur en salopette bleue, visage graisseux, casquette à visière rejetée en arrière.
« …et je vous dis que ce sera propre, monsieur Vance. Une petite charge, bien placée, juste ici. » L'ingénieur pointait un doigt sale vers une cloison rivetée qui grinçait légèrement. « Personne ne saura. On l'attribuera à un défaut de construction. L'enquête durera des mois. »
Vance hocha la tête, les mains derrière le dos, le col de son manteau remonté. Malgré la fournaise, il semblait parfaitement à l'aise, un serpent dans sa propre antichambre infernale.
« Une petite charge. Expliquez-moi les conséquences, monsieur Cochrane. »
L'ingénieur baissa la voix, mais l'acoustique de la salle porta ses mots jusqu'à Jack. « La cloison ici sépare le compartiment trois du quatre. Les portes étanches sont déjà bloquées à cause de l'envahissement en avant. Avec une brèche ici, l'eau ira plus vite vers l'arrière. On gagne peut-être, disons… deux heures, deux heures et demie. Si on charge assez, on peut fissurer les soutes arrière. Le navire coulera la proue dans l'eau, mais sa poupe restera plus haute, plus longtemps.
Vance sourit, un sourire court et mauvais. « Je n'ai pas besoin de plus. Ce que je veux, c'est une perturbation. Les canots de sauvetage seront déjà partis ou bloqués. L'équipage abandonnera le contrôle. Les recherches sur ce navire cesseront. »
Jack sentit son cœur happer dans sa poitrine. L'infâme. Non seulement il était prêt à accélérer le naufrage, mais il comptait l'utiliser comme diversion pour disparaître avec les listes. Le matin où le monde découvrirait le *Titanic* englouti, Thomas Vance serait déjà à New York ou à Londres, un autre visage, un autre nom.
L'ingénieur Cochrane hésitait. Il regarda autour de lui, épongea son front avec un chiffon crasseux. « Et le tarif, monsieur ? Je risque l'infamie. Peut-être la mort. La compagnie me pendra si on découvre un sabotage. »
Vance sortit une enveloppe gonflée de sa poche intérieure. « Cinq mille livres, monsieur Cochrane. Payables en New York, dès votre débarquement, bien avant que quiconque puisse relier le naufrage à votre nom. Je m'occuperai de votre famille en attendant. Vous avez ma parole. »
La parole d'un homme prêt à couler le plus grand navire du monde pour sauver sa peau. Jack faillit rire, mais un mouvement le fit se recroqueviller davantage contre les tôles bouillantes. Cochrane regarda autour de lui une dernière fois, puis s'empara de l'enveloppe.
« Alors ce soir, à une heure, quand les équipes de quart changeront. La charge sera discrète. Une détonation sourde, et puis le silence. Le temps que l'équipage réagisse, l'eau sera déjà à hauteur de poitrine dans les soutes arrière. »
Vance acquiesça. « Parfait. Je serai au gymnasium, avec mes invités. On ne pourra pas me soupçonner. »
Il tourna les talons et disparut dans la pénombre, laissant l'ingénieur serrer l'enveloppe contre sa poitrine. Cochrane rit nerveusement, puis remit son visage de fonctionnaire et retourna à la supervision des chauffeurs.
Jack resta figé un long moment, la chaleur devenant insupportable. Il fallait qu'il prévienne Margaret. Immédiatement. Mais alors qu'il commençait à se retirer, son pied glissa sur une tache d'huile. Sa main chercha un appui, heurta une conduite de vapeur. La vapeur siffla, une aiguille lui brûla la paume.
« Merde ! » Le cri lui échappa.
En bas, Cochrane se retourna, les yeux plissés vers la passerelle. Jack s'effondra dans l'ombre, la main en feu, priant pour que la graisse et la fumée l'aient caché. Le mécanicien haussa les épaules, attribua le bruit à un rat ou au métal qui gémissait, et s'éloigna vers les soutes.
Jack haletait, la douleur irradiant dans son bras. Sa chemise était trempée. Et soudain, un frisson glacé lui traversa l'échine : le *Titanic*, malgré sa proue déjà lourdement enfoncée dans l'Atlantique, semblait pencher davantage vers l'avant. Il sentit sur son visage la direction imperceptible du navire, le piano qui glisse vers la proue. Sous ses pieds, la coque grinça comme une énorme bête en agonie.
Il devait agir. Le coffret contre sa poitrine lui semblait maintenant lourd comme un cercueil. Il se releva, traversa la galerie, remonta l'échelle en boitant. Le steward l'attendait dans le couloir de service.
« Monsieur ? Vous êtes tout pâle. Vous avez vu la mécanique ? »
Jack lui jeta une autre pièce d'or. « Tape-moi un whisky. Et trouve-moi Mrs. Margaret Foxcomb. Cabine B-52. Dis-lui que le colis est arrivé et que la marchandise est compromise. Elle saura quoi faire. »
Il s'appuya contre la paroi lambrissée, réprimant une nausée. En sa main brûlée, il gardait un souvenir brûlant de la vérité : Thomas Vance était prêt à tuer cent cinquante innocents de plus pour sauver sa fortune et sa peau. Le navire entier était devenu son arène, et ni Margaret, ni Edith, ni aucun canot de sauvetage ne les sauverait si Vance déclenchait sa bombe à une heure.
« Qu'on me serve un cognac aussi », murmura-t-il au steward, qui s'éloigna en trottinant.
Jack resta seul une seconde. Le navire gémit, plongeant son étrave d'un cran plus profond dans les eaux noires. Dans sa poitrine, le coffret semblait tic-tac comme une horloge.
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