Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 23: The Rising Water
L’eau était froide comme une morsure de fer. Elle lui léchait les genoux quand Jack ouvrit les yeux, le crâne en compote, la main droite en feu. La lumière du gymnase baissait, vacillait : les générateurs commençaient à mourir. Autour de lui, l’eau grise montait le long des murs de bois blanc, emportant des haltères, des tapis, un vélo d’exercice couché sur le flanc.
Il se redressa, aspira l’air chargé d’humidité et d’huile. Sa tête pulsait là où Vance l’avait frappé. La brûlure de sa paume lui rappelait chaque seconde qu’il avait passée dans la salle des machines. Et le temps, lui, tournait comme une montre cassée.
— Margaret, murmura-t-il.
Il scruta l’eau sombre et sale. Le gymnase était vide. Plus de cordes, plus de cadavres. Vance était parti, et il l’avait emmenée.
Jack pataugea vers la porte. L’eau lui montait aux cuisses, lente mais régulière, comme un patient qui serre le poing. Le couloir au-delà était en pente raide, déjà à moitié noyé. Des débris flottaient : une chaise, un chapeau de femme, des lettres éparpillées dont l’encre bavait dans l’humidité.
Il fit deux pas, puis s’arrêta. La voix dans sa tête était celle de sa mère, morte à New York dans un taudis : *Jack, mon garçon, quand l’eau t’appelle, ne lui réponds pas.* Mais Margaret était quelque part dans cette noirceur. Et s’il fuyait, il aurait à porter ce fardeau pour le restant de ses jours. Si les jours restaient.
— À l’aide ! appela-t-il, la voix rauque.
Rien. Juste le grincement de la coque, un grondement métallique lointain. Et sous ses pieds, un tic-tac imaginaire : la charge de Cochrane. Moins d’une heure avant 1 heure du matin. Peut-être moins. Sa montre était morte, noyée.
Il avança dans le couloir. L’eau lui montait à la taille, glacée. Chaque pas était une lutte contre le courant qui se frayait un chemin vers les profondeurs. Ses genoux tremblaient. Sa main brûlée le faisait grincer des dents à chaque geste. L’air se fit plus rare de l’autre côté des portes fermées.
Une porte entrouverte. Une lumière vacillante. Jack s’y dirigea, les bras en avant pour sentir le passage. Des cabines noyées, des lits flottants, des valises éventrées comme des poissons morts. Et puis, un bruit.
Un gémissement.
Il se figea. Le son venait de sa droite, une alcôve réservée aux canots de sauvetage de rechange. L’eau y formait un remous. Dans la pénombre, il distingua une forme humaine, à moitié immergée, adossée à une coque de bois.
— Margaret !
Il se précipita, l’eau clapotant autour de lui. Elle était là, les mains liées dans le dos, un bandeau sur la bouche, les yeux clos. Son visage était pâle comme une perle. Un filet d’eau lui courait sur les joues.
Jack s’accroupit, la saisit par les épaules. Son corps était froid, mais vivant. Il défit le bandeau d’une main tremblante, trancha les cordes avec les dents. Elle respira, un hoquet qui secoua sa poitrine. Ses yeux s’ouvrirent, troubles, puis se focalisèrent sur lui.
— Jack, souffla-t-elle. Il m’a laissée ici. Il a dit que l’eau ferait le travail à sa place.
— Pas tant que je suis là.
Il la souleva, la cala contre son épaule. Elle pesait lourd, alourdie par ses vêtements trempés. Il pataugea vers le couloir, chaque pas arrachant un cri de douleur à sa paume brûlée quand il s’appuyait sur les murs. L’eau lui montait à la poitrine. Ses poumons se serrèrent.
— On ne peut pas rester ici, dit-il. Les canots partent sur le pont. On doit y arriver.
— Pas sans le coffre.
Il s’arrêta net. Il la regarda, vit une étincelle revenir dans ses yeux.
— Le coffre ?
— Vance n’a pas seulement les listes. Il a le coffre de Londres. Celui de la banque Cavendish-Hale. Eleanor m’en a parlé dans ses dernières lettres. Elle le cachait pour le mari de la banque, un certain Penrose. Il contient des obligations au porteur. Des centaines de milliers de livres. Vance veut ce coffre, pas les papiers. Les listes ne sont qu’un moyen de trouver qui le détient à New York.
Jack sentit l’eau glacée lui mordre le menton. Il hissa Margaret sur une passerelle d’acier qui longeait le plafond, à la limite des flots.
— Tu me dis ça *maintenant* ? cracha-t-il en s’y hissant à son tour.
— Je ne savais pas si je pouvais te faire confiance. Maintenant, je n’ai plus le choix. Vance m’a dit qu’il comptait brûler les listes une fois tout récupéré. Il ne veut pas les clients. Il veut leur argent.
Jack passa une main sur son visage, sentit le sang de sa blessure au front mêlé à l’eau de mer. Le pont trembla. Un bruit profond, comme un os qui casse sous la pression.
— Alors on va où ? demanda-t-il.
— La salle du courrier. Vance a besoin d’une grande surface pour un feu sûr. Il m’a laissé entendre qu’il y passerait avant de rejoindre le faux alibi au gymnase.
Jack rit, un rire sec et amer.
— Il nous a eus partout, mais il se vantera encore de trop. Bien. On va à la salle du courrier. On prend le coffre. On ne touche pas aux listes.
Margaret le regarda, un sourire mince aux lèvres, malgré l’eau qui lui dégoulinait des cheveux.
— Tu es prêt à jouer au héros une dernière fois, Sparrow ?
— Je préférerais jouer au survivant, dit-il. Mais on dirait que les deux arrivent ensemble.
Il l’aida à se remettre sur pied. Ils longèrent la passerelle, les mains tendues sur le métal gluant. Au-dessous, l’eau montait encore, emplissant les cabines, avalant les souvenirs des voyageurs riches et pauvres.
Jack sentit la coque vibrer sous ses pieds. La pendule imaginaire dans sa tête marquait une nouvelle heure : il restait peut-être quarante-cinq minutes avant que la charge ne déchire la cloison. Quarante-cinq minutes pour voler un coffre à un assassin et arriver à un canot.
Quarante-cinq minutes, alors qu’il faisait déjà noir dans l’eau qui montait.
— Si on n’y arrive pas, dit-il, on se souviendra de nous comme de ceux qui sont morts en bavardant.
— Alors bavardons en marchant, répondit Margaret.
Ils disparurent dans le couloir incliné, la tête haute, l’eau leur léchant les épaules, et le grondement du navire mûrit d’un cran, comme un fauve qui s’apprête à bondir.
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