Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 24: The Silent Pursuit
L’eau leur mordait les chevilles quand ils atteignirent l’escalier des troisièmes classes. Jack avançait en claudiquant, la main gauche bandée contre la poitrine, la tête encore lourde du coup reçu dans la salle de gymnastique. Margaret le précédait de quelques pas, ses jupes trempées alourdissant sa foulée, mais elle ne ralentissait pas.
— Le courrier est au niveau F, lança-t-elle par-dessus son épaule. Les sacs postaux sont dans les soutes arrière. S’il veut brûler les listes, c’est là qu’il le fera.
Jack grogna, sauta par-dessus une flaque qui miroitait sous la lumière vacillante d’un globe électrique. À tribord, le pont s’inclinait déjà de façon perceptible. Quelque part sous leurs pieds, une tôle gémit comme une bête qu’on égorge.
— Il a trente minutes avant que son ingénieur fasse sauter le cloison, dit-il. Il ne va pas traîner.
Ils débouchèrent dans un couloir plus étroit, bordé de portes closes. Une odeur de papier humide et de corde imprégnait l’air. Le tri postal. Des sacs de toile s’entassaient le long des parois, certains éventrés, leurs lettres éparpillées dans l’eau comme des feuilles mortes. Plus loin, une lampe tempête posée sur un bureau jetait une lueur jaune dansante.
Vance était là.
Il se tenait dos à eux, penché sur une malle ouverte, les listes déployées devant lui. Dans sa main droite, un briquet en argent cliquetait, flamme vacillante prête à mordre le papier. À ses pieds, un seau d’essence dégageait une puanteur âcre.
Jack poussa Margaret contre le chambranle, un doigt sur ses lèvres. Il compta cinq battements de cœur, puis :
— Brûler les preuves, Vance ? C’est un peu désespéré, non ?
Vance se retourna sans se presser. Son visage était calme, presque amusé. Il laissa la flamme du briquet lécher un coin de la liste avant de l’éteindre d’un geste sec. Une odeur de papier brûlé flotta dans l’air.
— O’Leary. Vous êtes plus coriace qu’un cafard irlandais, je vous accorde ça.
Margaret s’avança, les poings serrés.
— Lâchez ces listes. C’est fini.
— Fini ? répéta Vance en inclinant la tête. Ma chère, rien ne commence vraiment tant que je n’ai pas fini.
Il désigna la malle d’un geste large. Des liasses de documents s’y entassaient, certaines timbrées de cire rouge, d’autres à en-tête de banques londoniennes.
— Vous croyez que tout cela parle de quelques riches passagers voyageant sous de faux noms ? Que je m’intéresse à vos petits jeux de société, miss Cavendish ?
Il prononça le nom avec une emphase moqueuse.
— Vous vous trompez. Ces listes, c’est la clé d’un coffre à la Banque de Londres. Et dans ce coffre, il n’y a pas de noms. Il y a des obligations au porteur. Quarante mille livres d’obligations.
Jack s’adossa au mur, feignant un calme qu’il ne ressentait pas. Sa main brûlée pulsait, lancinante contre la bande.
— Et vous travaillez pour qui, exactement ? Un banquier qui veut cacher ses clients disparus dans l’Atlantique ?
Le sourire de Vance s’élargit.
— Plus malin que vous n’en avez l’air. Oui. Monsieur Whitmore, de la Whitmore & Hale Bank. La moitié des gros portefeuilles de première classe appartiennent à des hommes qui n’ont jamais déclaré leur fortune au fisc. S’ils coulent avec le navire, leurs familles ne sauront jamais… et Whitmore empoche la différence.
Margaret blêmit.
— Hale ? Comme…
— Comme votre cousine, oui. Edith travaille pour Whitmore, mais elle ne le sait pas. Elle croit servir la Couronne. Elle sert le portefeuille de son employeur.
Il remit les listes dans la malle et referma le couvercle avec un claquement sec.
— Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai un rendez-vous avec un canot de sauvetage.
Jack fit un pas en avant, la mâchoire serrée.
— Vous n’irez nulle part. Margaret, la porte.
Elle bondit vers la sortie et tira la lourde porte d’acier. Elle ne bougea pas d’un centimètre. Elle tira encore, plus fort. Un grincement métallique, puis rien.
— Elle est coincée, souffla-t-elle.
Vance sortit un pistolet de sa poche intérieure, le braqua sur Jack.
— Je n’aime pas laisser de témoins, O’Leary. Mais je vous accorde une dernière chance : ouvrez-moi cette porte, ou je vous loge une balle dans le genou et je vous laisse aux rats.
Jack jeta un coup d’œil à Margaret. Elle secoua la tête presque imperceptiblement. La porte n’était pas coincée — elle était verrouillée de l’extérieur.
Quelqu’un les avait enfermés.
Un bruit sourd résonna derrière eux. L’eau montait maintenant jusqu’à mi-mollet, et un courant plus vif s’engouffrait sous la porte, charriant des débris. Le navire gémit de nouveau, plus profondément cette fois, une plainte de baleine blessée.
Jack regarda l’eau, puis le plafond. Une trappe d’aération courait le long du mur opposé, suffisamment large pour un homme mince.
— Il y a une autre issue, dit-il à voix basse à Margaret.
Vance fit un pas vers eux, le pistolet toujours levé.
— Je vous préviens…
L’eau atteignit ses genoux. Il jura, recula instinctivement vers un banc surélevé. Jack saisit l’occasion. Il fonça vers la trappe, l’ouvrit d’un coup d’épaule, et poussa Margaret à l’intérieur.
— Grimpe !
Une balle siffla, ricocha sur l’acier. Vance jura de nouveau, tira une seconde fois. La balle perfora la tôle à quelques centimètres de la tête de Jack.
Il se glissa à son tour dans le conduit, ses mains brûlées hurlant à chaque prise. L’obscurité les avala. Derrière eux, la voix de Vance résonnait, étouffée par l’acier : « Vous ne sortirez pas vivants de ce bateau ! »
Margaret rampait devant lui, ses coudes claquant contre le métal. Le conduit descendait en pente douce vers l’avant du navire. L’eau les suivait, s’engouffrant par les joints mal scellés.
— Où ça mène ? demanda-t-elle.
— Les salles des chaudières, répondit Jack entre deux respirations rauques. Si on traverse, on peut remonter par les échelles de maintenance.
Il toussa. L’eau était froide, mais c’était la douleur qui lui mordait la poitrine. Sa tête bourdonnait, des points noirs dansaient devant ses yeux. Il n’allait pas tenir longtemps.
Devant lui, Margaret s’arrêta net. Il heurta ses jambes.
— Quoi ?
— Écoute.
Le silence. Puis, très distinctement, un grattement métallique régulier. Quelqu’un marchait dans le conduit, devant eux. Quelqu’un qui connaissait le chemin.
Jack retint son souffle. Le grattement se rapprocha. Une silhouette apparaissait au détour du conduit — petite, trapue, une lampe à la main. Le faisceau les frappa en plein visage. Jack cligna des yeux, ébloui.
La silhouette rit. Un rire gras, familier.
— Tiens, tiens. Le rat et la souris.
Moran.
Il tenait un pistolet dans sa main libre, la lampe dans l’autre. Il s’accroupit dans le conduit, bloquant leur passage.
— Vance m’a payé pour vous retarder. Mais je crois que je vais faire mieux que ça.
Jack recula d’instinct, poussant Margaret derrière lui. Sa main chercha à tâtons la poche de sa veste trempée. Le couteau de cuisine volé deux jours plus tôt était encore là. Un maigre espoir contre un pistolet.
Moran avança d’un pas.
— Le capitaine Smith a donné l’ordre d’abandonner le navire. Dans une demi-heure, il ne restera plus que l’eau. Autant vous épargner le spectacle.
Il leva le pistolet.
Et derrière eux, très loin, quelque part sous la ligne de flottaison, une détonation sourde secoua la coque. Le navire entier tressaillit, le métal hurlant comme un animal qu’on égorge. La charge de Vance avait explosé en avance.
Le conduit se tordit. Moran perdit l’équilibre, sa lampe s’envolant dans l’obscurité. Un craquement d’acier, un cri, puis plus rien.
Jack tendit la main dans le noir. Sa paume rencontra une surface irrégulière, puis une autre. Le conduit s’était effondré entre eux et Moran.
Il inspira, l’air chargé de poussière et de vapeur. Plus loin devant, la voix de Moran résonnait, affaiblie par les débris :
— Vous êtes coincés, O’Leary. Le conduit est bouclé des deux côtés.
Jack ferma les yeux. Margaret s’accrocha à son bras, tremblante. Le métal autour d’eux gémissait, et quelque part sous leurs pieds, l’océan montait, patient, inexorable.
Ils étaient pris au piège, entre un tueur et la mer.
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