Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 25: The Boiler Room Standoff
L’eau montait déjà dans le conduit d’air lorsque Jack rouvrit les yeux. Sa tête résonnait comme une cloche fêlée, et sa main brûlée pulsait à chaque battement de cœur. À côté de lui, Margaret toussait, recroquevillée dans une poche d’air de plus en plus mince. Le métal tordu du conduit les avait piégés sous une poutre effondrée, et derrière la paroi, il entendait les pas précipités de Moran qui s’éloignait.
— Il nous laisse crever ici, cracha Margaret.
Jack chercha une prise. Ses doigts glissèrent sur l’acier humide. La poutre pesait une tonne, mais elle était appuyée en biais contre un montant de chaudière éventrée. Il poussa de l’épaule, grimaça, poussa encore. Rien.
Puis un craquement. Le montant céda d’un coup, projetant la poutre de côté. Jack tomba à genoux dans l’eau jusqu’à la taille. Il hissa Margaret, trempée, livide, mais vivante.
— Tu tiens ?
— Je n’ai pas le choix, répondit-elle.
Ils rampèrent hors du conduit dans ce qui restait de la salle des machines arrière. La vapeur sifflait par des dizaines de fuites, et l’air brûlait les poumons. Les chauffeurs avaient fui depuis longtemps. Au fond, une échelle de fer montait vers les ponts supérieurs. Mais une silhouette s’y tenait, immobile, revolver au poing.
Moran.
Il les avait attendus. Son visage de lutteur, couturé de cicatrices, affichait une satisfaction malsaine.
— Ah, les amoureux. Vance avait raison. Vous êtes coriaces.
Jack s’arrêta net, les mains en l’air. Margaret fit de même. Moran descendit les trois derniers barreaux, les acculant contre une chaudière encore chaude.
— Il voulait que je vous retarde, dit-il en pointant son arme. Puis il a changé d’avis. Maintenant, il me paye pour vous effacer.
— Il te paye ? fit Jack. Combien ? Je te double. J’ai des amis à Londres.
— Tes amis sont au fond de l’Atlantique, petit. Le seul billet qui vaut quelque chose ici, c’est celui que je peux vendre à terre.
Il sortit de sa poche une feuille froissée : la liste de Vance. Le code-barres que Jack avait caché dans la chaufferie, Vance l’avait récupéré. Et Moran, à son tour, le tenait.
Soudain, un bruit métallique derrière la chaudière. Moran tourna la tête, l’arme baissée d’un centimètre. Jack fonça.
Il percuta Moran de plein fouet, l’entraînant dans une flaque d’eau brûlante. Le revolver tira dans le vide, la balle ricochant sur une conduite de vapeur. Moran était plus lourd, plus fort. Il roula sur Jack et le frappa au visage. Le monde vacilla.
— Margaret ! Cours ! cria Jack.
Mais Margaret ne courait pas. Elle s’était emparée d’une barre de fer et l’abattit sur le poignet de Moran. L’homme hurla, lâcha le revolver qui tomba dans une grille d’évacuation. Il se retourna, fou de rage, et saisit Margaret par le cou.
Jack se redressa, titubant. Il chercha une arme. Rien. La chaudière derrière Moran émettait un grondement sourd, de plus en plus fort. Le métal se déformait, gonflait.
— Lâche-la ! hurla Jack.
Moran ricana. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais le mot ne sortit jamais. La chaudière explosa.
L’onde de choc projeta Jack contre une paroi. Le monde devint blanc, puis noir, puis rouge. De la vapeur à haute pression gicla de partout, aveuglante. Il entendit Margaret hurler, puis un craquement humide, un bruit d’os broyé.
Quand la vapeur se dissipa, Jack vit une scène de carnage. Une poutrelle d’acier était tombée en travers de l’endroit où Moran se tenait. Le haut du corps dépassait encore, le visage intact, les yeux grands ouverts, figés dans la surprise. La liste dépassait de sa poche, tachée de sang.
Margaret rampait vers lui, une estafilade au front, mais vivante.
— La liste, souffla-t-elle.
Jack s’approcha de Moran, tira la feuille de sa poche. Le papier était couvert de sang et d’eau de mer, mais l’encre tenait encore. Il la replia dans sa veste trempée.
— Vance ?
Il leva les yeux. En haut de l’échelle, une silhouette claudiquait. Vance Halworth, la jambe gauche déchirée par un éclat de métal, appuyé sur un chauffeur terrifié. Il tenait le revolver de Moran dans sa main libre – il avait dû le récupérer dans la grille pendant le chaos.
— Bravo, dit Vance avec un sourire le sang dégoulinant sur son menton. Tu m’as débarrassé d’un traître.
Jack serra les poings. Il n’avait pas la force de monter l’échelle pour l’atteindre. Et même s’il l’avait eue, le chauffeur paniqué qui servait de béquille à Vance ne lui laisserait pas le temps.
— La liste des coffres part avec moi, dit Vance en tendant le revolver vers Jack. L’autre liste – celle que tu as cachée – elle coulera avec le navire. Personne ne la lira jamais. Les morts resteront morts, et les vivants payeront.
Il fit un pas en arrière, puis un autre, traînant la jambe. Margaret tenta de se relever, mais Jack la retint.
— Laisse.
— Il va s’en sortir ! siffla-t-elle.
— Il est blessé. Il faut qu’il passe par les ponts supérieurs. Il ne peut pas aller vite.
Il se tourna vers l’échelle, l’eau arrivait maintenant à ses mollets. La salle des machines était condamnée, mais les escaliers de service étaient encore praticables. Vance monterait vers les canots de bâbord, là où se trouvaient encore des places. Sa blessure le ralentirait, mais pas assez.
— Margaret, j’ai besoin de toi pour une chose.
Elle le regarda, les yeux rougis.
— Il y a une matrone, Mrs. Hollingsworth. Elle est au pont A, avec les femmes de première classe. Elle connaît les plans de Vance. Elle sait où il garde ses fonds en Angleterre. Si on ne peut pas l’arrêter ici, on peut l’atteindre à terre.
— On ne va pas atteindre la terre si on coule avec ce bateau.
Jack sortit la liste ensanglantée de sa veste et la lui tendit.
— Prends ça. Cache-le sous ton corsage. Si je ne sors pas d’ici, tu le donnes à Hollingsworth. Elle saura quoi en faire.
Margaret hésita, puis saisit la feuille et la glissa sous son vêtement. Jack l’embrassa sur le front – un geste rapide, presque brutal, celui d’un homme qui n’a pas le temps d’être tendre.
— Monte, dit-il.
— Et toi ?
Il se retourna vers la chaufferie. En bas, derrière un rideau d’acier tordu, brillait une lueur rouge : une porte d’accès latérale, celle qui menait à une coursive que seul le personnel connaissait. Elle devait rejoindre l’avant du navire, près de la salle de bagages.
— Je vais prendre un raccourci. On se retrouve au canot de bâbord.
— Jack, ce n’est pas le moment de jouer les héros.
— Ce n’est pas ça. C’est juste que j’ai promis à Eleanor de finir ce qu’elle a commencé.
Il ne lui laissa pas le temps de répondre. Il se glissa dans la brèche, l’acier chaud lui écorchant les épaules, et disparut dans l’obscurité. Derrière lui, il entendit Margaret gravir l’échelle, ses semelles claquer sur le fer.
La coursive était étroite, noyée d’ombre. L’eau suintait à travers les parois, et les tuyaux au-dessus de sa tête émettaient un gémissement continu. Jack avança en boitant, une main contre la paroi, l’autre sur sa brûlure. Chaque respiration lui arrachait un râle.
Au bout du couloir, une échelle de corde menait vers une trappe. Il l’attrapa, grimpa. Ses muscles tremblaient, ses doigts engourdis manquaient de lâcher prise. La trappe céda sous son épaule, et il déboula sur le pont des embarcations.
L’air glacé le frappa de plein fouet. Devant lui, au loin, il aperçut Vance, appuyé contre le bastingage, en train de parler à un marin. À côté d’eux, une femme en manteau de fourrure, les mains croisées sur son sac, détourna le regard.
Mrs. Hollingsworth.
Elle le vit. Un imperceptible hochement de tête. Puis elle se tourna vers Vance et lui dit quelque chose, assez fort pour que le vent porte ses mots jusqu’à Jack.
— Le coffre de Londres, Vance. Vous n’êtes pas le seul à connaître son contenu.
Vance se figea. Il tourna la tête lentement, cherchant Jack dans la foule des passagers. Leurs regards se croisèrent. Vance sourit encore, plus large, plus froid.
— Ah, O’Leary. Vous arrivez trop tard.
Jack comprit alors, avec une clarté glaciale : Hollingsworth l’avait utilisé. Elle savait depuis le début. Et elle était sur le point d’embarquer avec Vance, sur le même canot, avec le même trésor en tête.
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