Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 26: The Hull's Breach
L’eau n’était plus une menace lointaine. Elle rugissait quelque part sous leurs pieds, un grondement de bête affamée qui faisait vibrer les cloisons d’acier. Jack colla son oreille contre la paroi de tôle froide, puis recula, le visage décomposé.
— Elle monte plus vite que prévu. Beaucoup plus vite.
Margaret s’approcha de lui, serrant contre sa poitrine la liste tachée de sang qu’elle avait arrachée à Moran avant sa mort. La matrone Hollingsworth se tenait en retrait, les lèvres pincées, son caban impeccablement boutonné malgré le désastre.
— Les canots de sauvetage sont sur le pont des embarcations, dit Margaret. On peut encore y arriver par l’escalier avant.
Jack secoua la tête. Il connaissait ce navire comme sa poche, pour l’avoir arpenté en cachette pendant trois jours.
— Pas par là. Le compartiment avant est déjà inondé. On passerait à travers la cloison étanche, et…
Un craquement sourd lui coupa la parole. Le sol vibra sous leurs pieds, puis un gémissement métallique déchira l’air, quelque part devant eux. Jack échangea un regard avec Margaret. Tous deux savaient ce que cela signifiait.
La coque venait de céder.
L’eau jaillit de nulle part. Un mur blanc et rugissant déboula du couloir tribord, soulevant un torrent d’écume glacée qui emporta tout sur son passage. Jack saisit Margaret par le bras et la tira vers l’arrière, la matrone les suivant de justesse alors que la vague les rattrapait. L’eau leur lécha les chevilles, puis les genoux, puis les cuisses.
— Par ici ! cria Jack en désignant une échelle de maintenance qui grimpait le long de la paroi.
Il poussa Margaret vers les barreaux, la matrone grimpa derrière elle avec une agilité surprenante pour une femme de son âge. Jack s’élança à son tour, l’eau glacée mordant ses mollets avant de se retirer brièvement, comme si le navire respirait. En bas, le couloir avait disparu sous un bouillonnement brunâtre qui charriait des débris, des chaises, un corps.
Ils émergèrent sur le pont C, trempés, haletants. L’air glacé de la nuit les frappa comme un coup de poing. Autour d’eux, la panique avait remplacé l’ordre. Des passagers couraient dans tous les sens, certains en tenue de nuit, d’autres portant des valises inutiles. Un steward hurlait des instructions contradictoires.
— Les canots partent sans nous, dit Margaret, les yeux écarquillés.
Jack suivit son regard. À tribord, une file de canots descendait déjà vers l’eau noire, à moitié remplis, tandis que des officiers tentaient de faire reculer la foule qui se pressait contre les bastingages.
— On n’atteindra jamais le pont des embarcations à temps, murmura-t-il.
Une voix derrière lui le fit se retourner brutalement.
— Vous avez raison. Et c’est pourquoi vous allez venir avec moi.
Vance se tenait à quelques mètres, appuyé contre un cabestan, le visage pâle et marqué par la douleur. Une tache sombre s’étendait sur son flanc gauche, là où Margaret l’avait frappé. Mais il tenait toujours sa mallette, coincée sous son bras, et son regard conservait cette lueur de calcul froid qui avait toujours donné la chair de poule à Jack.
— Vance, gronda Jack en s’interposant devant Margaret.
— Ne soyez pas stupide, O’Leary. Nous n’avons plus le temps de jouer aux héros.
Vance désigna quelque chose derrière lui. Dans l’ombre d’une superstructure, Jack distingua un homme en veste de marin qui faisait signe vers un canot pliable, partiellement dissimulé sous une bâche.
— J’ai un radeau de prévu, dit Vance. Un canot Christensen, rangé en dehors des registres officiels. Il peut accueillir six personnes, et il est équipé de provisions.
Margaret ricana.
— Vous nous avez enfermés dans un conduit d’aération pour nous laisser noyer, et maintenant vous voulez qu’on vous fasse confiance ?
— Je veux que vous viviez, répliqua Vance. C’est différent.
Il fit un pas vers eux, et Jack vit sa mâchoire se serrer sous l’effort. L’homme perdait du sang, beaucoup de sang. Dans moins d’une heure, il ne tiendrait plus debout.
— La liste est dans cette mallette, dit-il. La mienne. Vous avez l’autre. Ensemble, elles permettraient de reconstituer le contenu du coffre à Londres. Mais si nous restons ici, tout cela coulera avec nous.
La matrone Hollingsworth s’avança, son regard passant de Vance à Jack.
— Il a raison, dit-elle d’une voix calme. Aussi détestable soit-il, il est notre seule chance d’atteindre un canot avant que ce navire ne nous entraîne avec lui.
Jack hésita. Chaque fibre de son corps criait de ne pas faire confiance à cet homme. Mais l’eau montait, le navire s’inclinait de plus en plus, et derrière Vance, les canots de sauvetage continuaient de descendre sans eux.
— Où est ce radeau ? demanda-t-il enfin.
Vance esquissa un sourire, une grimace douloureuse qui découvrit ses dents.
— Sur le pont arrière. Suivez-moi.
Il se retourna et commença à marcher en boitant vers l’arrière du navire. Jack regarda Margaret. Elle secoua légèrement la tête, mais ne dit rien. La matrone, elle, avait déjà emboîté le pas à Vance.
— On n’a pas le choix, murmura Jack en prenant la main de Margaret.
Il la tira vers l’arrière, vers cet homme qui les avait trahis, vers l’inconnu. Le navire gémit sous leurs pieds, et quelque part dans les profondeurs, une cloison céda dans un fracas de tôle arrachée. Le Titanic se coucha un peu plus sur tribord, et la coque hurla sa douleur.
C’est alors que Jack vit les chiffres. Peints en blanc, presque effacés, le long du flanc du canot pliable : 4C-27. Un numéro de registre. Un numéro qu’il connaissait.
Il s’arrêta net.
Ce canot. Il les avait vus, la veille, dans la soute à provisions. Un canot hors service, dont la toile était percée et le bois fendu. Un canot qui ne pouvait pas flotter.
Vance ne les menait pas vers la survie. Il les menait vers une tombe liquide, pour les achever en toute impunité.
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