Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 27: Aftermath of the Flood
L’eau ne fit pas de bruit en arrivant. Elle les devança, un murmure sourd sous la passerelle, puis une coulée grise qui serpenta sur le linoléum avant de gonfler en une vague sale qui leur mordit les chevilles.
Jack attrapa le bras de Margaret, l’autre main déjà en appui contre la cloison. Le navire gémit sous eux, une longue plainte de bois et d’acier, et quelque part en avant, une cloison céda avec un bruit de déchirure.
« Monte », dit-il, la poussant vers l’escalier de service.
Elle ne discuta pas. Derrière eux, la masse d’eau montait, léchait les marches, grimpait plus vite qu’un homme ne pouvait courir. Ils débouchèrent sur le pont D, dans un couloir que l’on aurait dit épargné, sec, encore éclairé, encore civilisé. Une porte ouverte laissait voir une cabine de première classe impeccable, la couverture d’un lit tirée au cordeau, comme si la mer n’existait pas.
Ils ralentirent, reprirent leur souffle. C’est là qu’ils l’entendirent.
Un raclement de gorge, mouillé. Puis une voix, basse, qui semblait étonnée de fonctionner encore.
« Vous n’êtes pas… un passager ordinaire, hein ? »
Jack se retourna. L’homme était adossé à un radiateur, les jambes étalées sur le sol. La tache sombre sur son gilet n’était pas de l’eau. Il avait le visage gris, des moustaches tombantes, et un revolver posé sur ses genoux, main ouverte, comme s’il l’avait oublié là.
« Qui êtes-vous ? » demanda Margaret.
« Agent Templeton. Agence Pinkerton, New York. » Il cracha un filet de sang. « On m’a envoyé enquêter sur la disparition de certains clients de la banque Whitmore. Vous voyez… vous voyez de qui je parle. »
Jack s’accroupit à distance. L’homme n’avait pas l’air d’un menteur. Il n’avait plus la force de mentir.
« Vance. Vous le connaissez ? » dit Jack.
Un rictus. « Je connais tout le monde. Chaque nom que ce salaud a noirci sur ses listes. Chaque passager qui n’a pas réservé sa place sous son vrai nom. Chaque homme qui devait mourir ici pour que son secret meure avec lui. »
Margaret échangea un regard avec Jack. L’eau, derrière, avait cessé de monter — pour l’instant.
« Ces listes ne servent pas à voler l’héritage, dit le Pinkerton. C’est du chantage. Whitmore et Vance ont tenu des fiches sur chaque homme riche du bord. Paternalité cachée. Faillites maquillées. Préférences… disons, partielles. Maintenant que le bateau coule, ils veulent faire disparaître les preuves et récupérer les obligations au porteur dans le coffre de la banque de Londres. Et ensuite, » il toussa, le sang tachant ses doigts, « les familles paieront pour que les fiches dorment. Deux fois. Une pour le silence, une pour la dette. »
Jack sentit son cœur battre un cran plus vite. Depuis le début, il avait cru à une simple affaire d’argent. C’était bien ça. Mais c’était plus laid, plus vieux, plus lourd que tout ce qu’il avait prévu.
« Vous saviez qui j’étais ? » demanda Jack.
Templeton eut un presque-sourire. « Vous vous êtes fait appeler Sparrow. Le nom qui rime pourtant si gentiment avec voleur. Moran vous pistait depuis Southampton. Il avait des ordres. Pas les miens. » Le vieil homme baissa la tête un instant, la releva avec effort. « J’ai trouvé ce que Vance gardait dans la salle des machines. Une clé. Coffre secret, dans la chambre forte arrière. Il n’est pas sur les registres. Personne d’autre ne le sait. »
« L’argent ? » dit Margaret.
« Mieux », dit Templeton. « Les fiches. Les vraies. Celles que Vance n’a pas déchirées pour les mettre dans son porte-documents. Il s’est gardé une copie, au cas où Whitmore déciderait de le trahir à son tour. Une liste de toutes les victimes. De tous les montants. De toutes les menaces. » Sa main trembla en cherchant dans sa poche intérieure. Il produisit une clé, courte, plate, sans marquage. « Prenez-la. Quelqu’un doit la sortir d’ici. »
Jack la prit. Le métal était encore chaud, tiède du corps du mourant.
« Pourquoi nous ? » demanda-t-il.
Templeton ouvrit la bouche, la referma. Ses yeux cherchaient quelque chose au plafond. « Parce que Moran vous cherchait avec trop de soin. Parce que Vance vous a traqué avec trop de constance. Quand on les voit si nerveux, on sait que la proie sait quelque chose. » Il respira une dernière fois, un souffle qui aurait rempli une plume. « Et puis, vous avez des poches fines. On m’a dit que vous étiez un voleur. Les voleurs savent où mettre une clé sans la perdre. »
Jack la glissa sous la semelle de son soulier, dans un espace qu’il avait cousu des mois plus tôt. Un geste ancien, automatique. Il se releva.
« Ça vous dérange pas si… ? » Il sortit le portefeuille de la poche du défunt. Moran avait fait pareil au tournant du siècle, quand les morts nourrissaient encore les appelés. Il n’avait jamais rendu un portefeuille. Maudite superstition.
Templeton, déjà presque parti, cligna des yeux.
« Ma dette à Moran », dit Jack. « Il avait promis de me prendre avant la mort. Il a eu tort. Je prends son signe de reconnaissance, je vous dis adieu, et chacun garde ce qu’il promet. »
Il ouvrit le portefeuille. À l’intérieur, sous une carte d’identité jaunie, une photographie en noir et blanc de la femme et d’un petit garçon. Et une lettre, cachetée, adressée à un cabinet d’avocats de Boston, avec une instruction manuscrite : « En cas de perte en mer, prière de faire suivre à l’agence Pinkerton, branche de New York. »
Jack la remit dans le portefeuille, et le portefeuille dans la poche intérieure de son manteau. Un geste qu’il s’étonna lui-même d’avoir fait avec tant de douceur.
« Je vais la porter aux siens, dit-il. C’est plus que ce que Moran aurait fait. »
Templeton ne répondit pas. Il était parti, les yeux ouverts sur le plafond, comme s’il lisait une dernière liste.
Margaret s’agenouilla près de lui, doucement lui ferma les paupières. Elle se releva, les mains tremblantes mais le regard sec.
« Qu’est-ce qu’il a dit, exactement ? » demanda Jack.
« Chambre forte arrière. Pas sur les registres. Une clé plate. »
Elle hocha la tête. « Alors il y a un troisième exemplaire des listes. Et Vance ne le sait pas. Ou il n’est pas sûr qu’il existe. C’est pour ça qu’il file vers les canots avec son porte-documents au lieu de crever en fouillant la coque. »
Jack se pencha sur l’homme mort, une dernière fois. Il y avait un cran orange au revers de son veston, presque invisible dans la pénombre. Il l’arracha, le plia dans sa paume. « Un cran d’arrêt du vieux Templeton. Ça nous donne un bureau à New York, si on survit à cette nuit. »
Il s’arrêta. Les mots restaient suspendus, étranges.
« …Si ce bateau ne coule pas. »
L’homme entier du navire, jusqu’à présent, n’avait paru qu’incliner, comme un grand cheval qui dérape sur une plaque de verglas. À cet instant précis, la gîte se fit plus raide. Un bruit d’eau qui coule interne, quelque part entre leurs pieds, devint un bruit d’eau qui avance.
« On ne peut pas aller jusqu’à la chambre forte », dit Margaret. « C’est tout en avant. En dessous. C’est déjà englouti. »
Jack regarda la clé sous sa semelle, invisible. Il regarda le cadavre du Pinkerton, puis la direction du puits d’escalier, d’où montait une rumeur de panique.
« Il n’a pas dit la chambre forte du navire. Il a dit la chambre forte arrière. Celle de la recette du paquebot, à l’arrière, près des cabines des officiers subalternes. On peut encore y accéder par la zone de service, si on coupe par la passerelle de la salle des machines… »
« … qui est remplie d’eau bouillante ou de vapeur », finit Margaret.
« Ou par l’extérieur. Le long du pont des embarcations. Mais faut d’abord sortir de ce couloir. »
Elle le regarda. Une femme de chambre cambrioleuse, un voleur en smoking. Elle n’avait plus rien d’une femme de chambre. Plus rien d’une victime. Elle était le visage de la révolte, la paume moite, les dents serrées, l’œil plein d’un butin de braise.
« Alors allons-y », dit-elle.
Un bruit d’eau, plus proche. Une porte claqua, quelque part derrière, soufflée par le poids de la vague.
Ils coururent, Jack légèrement devant, la clé au chaud sous son pied. Derrière eux, l’homme qu’ils laissaient — le Pinkerton, le dernier fil d’une vie entière de filatures — restait les yeux ouverts vers le plafond, une carte d’identité fanée dans la poche intérieure, au-dessus de son cœur.
Il n’y avait personne pour lui fermer les paupières une seconde fois.
L’eau les rattrapa dans l’escalier de service. Elle monta en spirale, noire, froide, pleine de caisses qui descendaient à vive allure. Jack attrapa la rampe, tira Margaret dans une encoignure, lui servit d’appui pendant qu’elle montait. Sa blessure le faisait crier intérieurement, mais ce n’était rien — les douleurs des vivants, toujours plus supportables que celles des morts.
Débouchant enfin sur le pont des embarcations, côté arrière, ils haletèrent dans l’air coupant. Les canots de ce bord étaient presque tous partis. La mer était là, noire, immense, des points de lumière qui s’éloignaient.
Devant eux, à l’arrière, la nuit était plus sombre et plus tranquille. C’était ce qu’ils avaient besoin. Un espace vide. Un désert de pont.
« La chambre forte en arrière », dit Jack, la main sur la rambarde. « On y va. »
Il sentit la clé sous sa semelle, peser soudain comme si elle était en plomb. Il ne dirait rien à personne. Pas encore. Il ne savait pas ce qu’ils trouveraient. Une liste de noms, il l’avait déjà. Une liste de montants, Vance l’avait aussi.
Mais une liste de secrets — la vraie — celle-là valait plus que tous les joyaux engloutis.
Et il était voleur, après tout. C’était son métier de préférer les livres de compte aux diamants.
« Margaret », dit-il sans se retourner. « Vous ne supportez pas les gens qui vous volent ? »
Elle souffla, serrant le col de son manteau.
« Alors ouvre ton coffre », dit-elle. « Je regarde. »
Et ils s’enfoncèrent vers l’arrière du navire englouti, pendant que la mer continuait leur ouvrage lente et patiente, comme si elle avait toute l’éternité pour compter ses morts.
Sa voix était calme. C’était le bruit d’un homme qui avait déjà décidé, qui avait déjà perdu, qui avait déjà recommencé, et qui n’avait plus peur d’un bilan.
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