Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 28: The Secret Safe
La fumée âcre flottait dans le couloir comme un brouillard malade. Jack colla le dos contre la paroi lambrissée, les doigts crispés sur la clé que le mourant Templeton lui avait confiée. Le métal froid lui rappelait le poids de sa promesse. De l'autre côté du tournant, une femme hurlait quelque chose à propos d'un bébé perdu, et plus loin, la coque gémissait comme une bête blessée.
Il avait laissé Margaret avec la matrone, sous prétexte de trouver un officier en mesure de les enregistrer. Un mensonge mince comme une feuille de papier à lettres, mais elle l'avait vu dans ses yeux et n'avait rien dit. Elle savait. Elles savaient toutes les deux, ces femmes qui lisaient à travers lui comme à travers une vitre sale. Margaret avait serré sa main une seconde de plus que nécessaire, et cette pression lui brûlait encore la paume.
La chambre forte arrière. Le soute aux bagages, section F. Templeton avait dit que la vraie réserve se trouvait derrière la porte marquée d'un entretien, accessible par le passage des mécaniciens. Une porte dérobée pour les inspecteurs de la banque.
Jack se faufila le long des cabines de troisième classe inondées, l'eau montant jusqu'à ses mollets. Des passagers pataugeaient, certains avec des enfants sur les épaules, d'autres traînant des valises trop lourdes qui les ralentissaient fatalement. Il passa devant un homme âgé qui sanglotait, recroquevillé dans une embrasure, refusant de lâcher la photographie d'une femme en robe de mariée. Jack détourna les yeux. Il n'avait pas le temps pour les adieux. L'eau montait, le temps filait, et quelque part dans la soute se trouvait la réponse à tout—le dossier qui expliquerait pourquoi tant de gens étaient morts autour de lui.
« Hé, toi ! »
Jack se figea. La torche électrique d'un officier de pont l'aveugla.
« Qu'est-ce que tu fous là ? Les troisièmes classes sont évacuées par tribord, t'as pas le droit...
— Je suis un passager de première », coupa Jack, affichant l'accent qu'il avait perfectionné pendant des semaines. Il sortit sa carte d'invitation de la poche intérieure de sa veste trempée. « J'essaie de récupérer des documents importants dans ma malle. Affaires de famille.
— Les documents vont pas te sauver la vie, mon gars. T'as vu l'angle du pont ? On coule, et vite. Faut rejoindre les canots.
— Justement, j'ai une place réservée. Mais je ne peux pas partir sans les papiers. Mon employeur me pendra si je les perds.
L'officier plissa les yeux. Un loup qui sentait l'odeur d'un autre loup. « T'es pas un passager de première. Je suis pas né de la dernière pluie. T'as le visage d'un gars qui a déjà volé des montres sur les docks de Southampton.
— Je suis un tailleur », mentit Jack, les mains ouvertes, paumes vers le ciel. Le geste de l'homme inoffensif. « Un tailleur qui a économisé trois ans pour ce voyage. Je monte livrer le costume du colonel Astor, tu vois ? Costume de cérémonie. Il doit être dans ma malle, en bas.
L'officier hésita. Une sirène quelque part, prolongée et déchirante, comme le cri d'une baleine mourante. Le navire tangua, projetant une vague d'eau noire dans le couloir. L'officier jura, la perdit de vue, et Jack en profita pour plonger dans un passage latéral, sautant par-dessus un chariot renversé chargé de vaisselle de première classe.
Les assiettes en porcelaine scintillaient sous l'eau, débris de cristal. Il slaloma entre les corps-esquifs d'un service de banquet répandu.
Le passage des mécaniciens. Une porte en acier peinte en gris, marquée INSPECTION – AUCUNE ENTRÉE. Jack sortit la clé. Elle glissa dans la serrure comme si elle avait été faite pour ça, et il poussa le battant. L'intérieur sentait le mazout, le métal chaud et la peur. Des tuyaux zébraient les murs, suintant une condensation huileuse. Il descendit un escalier étroit, son souffle court, les semelles de ses chaussures ripant sur le métal.
La soute arrière. Caisses de champagne marquées « Moët & Chandon », malles de cuir à initiales ouvragées, cages vides où des chiens de race avaient voyagé dans l'opulence. L'eau n'avait pas encore atteint cet endroit, mais elle montait de loin, ronronnant comme un moteur de navire dans ses entrailles.
Au fond, une armoire blindée. Pas un coffre-fort spectaculaire comme ceux des westerns, non. Une armoire banale, verte, avec une poignée en laiton terni. Celle-là, la clé de Templeton l'ouvrit.
L'intérieur était vide à l'exception d'une boîte en fer, à peine plus grande qu'un livre de comptes.
Jack l'attrapa, la souleva. Lourde. Trop lourde pour du papier.
Il la posa sur une malle de voyage et fit jouer le loquet. À l'intérieur, pas de diamants, pas d'obligations dorées. Des lettres. Des dizaines de lettres, liées par catégories, chaque paquet étiqueté à la main d'une écriture administrative : « Remarques – Lord C. », « Confessions – Sénateur R. », « Capitaine d'industrie – H. W. ». Et au-dessus de chaque pile, une photographie jaunie, des visages connus des journaux, des hommes respectables surpris en train de regarder trop longtemps quelqu'un qui n'était pas leur femme.
Jack exhala. Il avait eu tort. La fortune était toujours dans les mallettes de Vance, dans ces listes codées de dépôts bancaires. Mais cette boîte contenait quelque chose de plus précieux pour ceux qui savaient l'utiliser : le pouvoir.
En dessous des lettres, un carnet en cuir noir. Jack l'ouvrit. La première page portait le nom de Whitmore et un nombre : 4 500 000 dollars en obligations de chemin de fer. La seconde page : une liste de noms barrés, avec des dates, toutes entre avril et juin 1912.
Trois clercs l'avaient étudié. Cinq directeurs. « Liquidés » était écrit en marge de la plupart des noms, sans autre précision. Une entreprise de pompes funèbres de Wall Street.
Jack glissa le carnet dans sa veste, et le poids sembla décupler contre sa poitrine. Quatre millions et demi. Les actions qu'il avait rêvé de voler pendant trois nuits à Boston. Elles n'avaient jamais été dans un coffre du Titanic. Elles étaient dans les comptes des morts, et Whitmore voulait les effacer du livre de bord.
Une ombre s'étira à l'entrée de la soute.
« Je me disais bien que je te trouverais là. »
Élise Hollingsworth se tenait en haut de l'escalier, une lanterne à la main, son manteau de vison imbibé d'eau. Ses yeux brillaient dans la pénombre—pas de la peur, comme il l'aurait attendu. De l'intelligence. Une inquiétude calculée.
« Mme Hollingsworth. Je vous pensais en route vers les canots avec Vance.
— Vance est parti sans moi. Il dit que le radeau est réservé à trois personnes, et qu'il doit préserver les intérêts de la banque. » Elle descendit les marches avec une assurance lente, incurieuse. « En revanche, il m'a dit où tu allais. Il comptait juste s'assurer que tu n'arriverais jamais.
— Le voilà servi.
— Pas tout à fait. » Elle s'arrêta à la dernière marche, hors de portée. Sa lanterne éclaira le carnet que Jack ne pouvait plus cacher. « Je travaillais pour Whitmore, c'est vrai. Mais j'ai appris, il y a deux jours, que mon fils—mon fils était sur ce bateau, membre de l'équipage. Il ne figure nulle part sur les listes de passagers de première classe. Whitmore a refusé de l'aider. Il a refusé de payer son billet. » Sa voix se fissura pour la première fois. « Il faut que tu trouves mon fils, Jack. Il s'appelle Thomas Hollingsworth. Il travaille à la chaufferie.
— Pourquoi moi ?
— Parce que Vance me tuera si je te mène à lui, mais vous, vous survivrez—si vous êtes assez rusé pour deviner ce que Whitmore ne veut pas que vous lisiez. »
Elle ouvrit sa main. Un marque-page en cuir, usé. Elle leissa tomber à ses pieds un morceau de papier plié en quatre.
« Le nom du contact de Vance dans les cales. Le chauffeur qui lui a sabordé le radeau. »
Jack ramassa le papier. Un nom, une fonction, un coin de pont. La gravité de l'information comblait un vide qu'il n'avait pas encore mesuré.
Hollingsworth remonta déjà l'escalier, s'effaçant dans la pénombre. « Trouve Thomas. Il a onze ans. Il a des yeux bleus et une cicatrice sur la mâchoire. Et si le navire t'engloutit, tâche de mourir en lui montrant la sortie. »
La porte se referma. L'obscurité.
Jack serra le carnet contre lui. Quatre millions en papier, un enfant dans les chaudières, un bateau qui penchait de plus en plus vers la proue. Les vraies fortunes du monde n'étaient jamais celles qu'on croyait.
Il se remit à courir, l'eau lui léchant les chevilles.
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