Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 29: The Truth of the Tailor
La fumée lui brûlait les poumons avant même qu'il ne la voie. Margaret surgit de la brume grise comme un spectre, son chapeau de travers, une mèche de cheveux collée à sa joue trempée de sueur.
— Tu es vivant, dit-elle, la voix brisée.
Jack s'appuya contre la paroi du couloir incliné, le souffle court. Il tenait encore le registre contre sa poitrine, protégé par sa veste trempée.
— Tu devrais être sur un canot, souffla-t-il.
— J'y étais. Je suis descendue.
Elle s'avança, posa une main tremblante sur son bras. Ses doigts étaient glacés.
— Ils m'ont poussée vers le bastingage. J'ai vu l'eau monter, j'ai vu les lumières s'éteindre une à une. Et je me suis dit que si je montais dans cette barque, je passerais le reste de ma vie à me demander comment tu es mort.
Jack ferma les yeux un instant. Le bateau gémit sous leurs pieds, une plainte de métal torturé.
— Tu es folle, Margaret.
— Sûrement.
Elle sourit, un sourire fragile qui ne dura pas. Autour d'eux, des passagers titubaient dans la pénombre, certains poussant des malles, d'autres errant sans but, le regard vide. Une femme en robe de soirée pleurait doucement, assise sur une valise, comme si elle attendait un train.
— Je sais où aller, dit Jack. Il y a une passerelle vers l'arrière, par le pont des embarcations. Si on arrive avant que l'eau n'atteigne le gaillard d'arrière, on peut encore rejoindre les canots de tribord.
— Tu mens.
Il se tourna vers elle. Ses yeux gris étaient durs, mais pas accusateurs.
— Tu mens pour me rassurer, dit-elle. Depuis que je t'ai rencontré, tu mens pour tout le monde. Pour te protéger. Pour protéger tes secrets. Mais tu ne mens pas quand ça compte.
Jack détourna le regard. Quelque part au-dessus d'eux, une sirène déchira la nuit, lugubre et inutile.
— Je ne suis pas tailleur, dit-il enfin.
Margaret ne bougea pas. La vapeur s'engouffrait par une grille ouverte, blanche et suffocante.
— Je sais.
— Non, tu ne sais pas. Tu crois savoir. Tu penses que je suis un voleur qui a emprunté un costume pour monter à bord. C'est vrai, en partie. Mais c'est plus que ça.
Il s'assit sur une caisse renversée, le registre serré contre lui. Ses mains tremblaient. La fatigue, la peur, le manque d'air — tout se mêlait dans un épuisement sourd.
— J'étais apprenti tailleur, dans une boutique de la rue Hester, à New York. Je faisais les ourlets, les boutonnières. J'étais doué, tu sais. Le patron disait que j'avais la main la plus sûre qu'il ait jamais vue. Trois ans d'apprentissage, à coudre douze heures par jour.
Il releva la tête, regarda le plafond où couraient des fissures nouvelles.
— Ma famille était venue d'Irlande quand j'avais huit ans. Mon père travaillait à la fabrique de textiles de Sullivan Street. Ma mère faisait des ménages. Mes deux sœurs, elles étaient trop jeunes pour travailler, alors elles restaient à la maison, avec ma grand-mère.
Margaret s'accroupit devant lui. Elle ne dit rien, mais sa présence était là, solide, un point fixe dans le chaos.
— Il y a eu un incendie, dit Jack. Dans la fabrique. Un fourneau qui a explosé, on a dit. Mon père était au troisième étage, près du stock de laine. Il n'est pas sorti à temps. Ma mère est allée le chercher. Elle non plus.
Sa voix se cassa. Il serra les mâchoires.
— J'avais douze ans. Je me souviens du visage du curé quand il est venu nous annoncer. Je me souviens d'avoir pensé : qui va nous nourrir, maintenant ?
Il rit, un rire sans joie.
— Le patron tailleur m'a gardé. Il me payait presque rien, mais il me gardait. Et un jour, il m'a demandé de livrer un costume à un client de la Cinquième Avenue. Un homme riche, très riche. Et quand je suis arrivé, la porte était ouverte. Une fenêtre. Un bureau avec des bijoux sur la table. Et j'ai pris une montre.
Il ferma les yeux.
— Juste une montre. En argent. Pour payer le charbon de l'hiver. Et quand je l'ai revendue, j'ai eu assez pour deux mois de loyer. Et le mois suivant, j'ai pris autre chose. Et puis autre chose. Et à seize ans, on m'a viré de la boutique. Et j'ai continué.
Le bateau tangua. Quelque part en bas, un fracas sourd — une cloison qui cédait.
Margaret tendit la main, lui prit les doigts. Ses doigts à lui étaient sales, écorchés, tachés d'encre et de sang séché. Elle les serra.
— Jack, dit-elle doucement. Tu m'as dit que tu étais tailleur. Tu m'as dit que tu faisais des costumes à la main. Pourquoi tu m'as menti ?
Il la regarda, épuisé.
— Parce que le métier, je le connais. Je le connais mieux que personne. Je pourrais t'expliquer la différence entre une couture anglaise et une couture française. Je pourrais te parler du tombé d'une étoffe, du poids d'un fil de soie. Parce que j'ai passé trois ans à apprendre à faire de belles choses pour des hommes qui n'ont jamais eu à voler pour survivre.
Sa voix devint amère.
— Mais les costumes, ça ne nourrit pas une famille de trois orphelins. Le vol, ça nourrit. Ça paye le loyer. Ça paye le charbon. Ça paye les médicaments de ma grand-mère quand elle est tombée malade l'hiver dernier.
— Ta grand-mère ?
— Morte à Belfast, dit Jack. Je n'ai pas pu payer le bateau pour aller la voir. Trop occupé à voler des gens qui n'ont jamais faim.
Le silence retomba. La vapeur se dissipa un instant, révélant un couloir plus loin, où un homme gisait en travers, le visage contre la moquette. Immobile.
— Je ne te demande pas de pardonner, dit Jack. Je te demande juste de savoir avant que ça finisse. Parce que si ça finit ce soir, je veux pas que tu te souviennes de moi comme du tailleur qui t'a menti. Je veux que tu te souviennes de moi comme du voleur qui t'a dit la vérité.
Margaret le regarda longtemps. Ses yeux étaient brillants, mais pas de larmes de pitié.
— Tu es un imbécile, Jack O'Leary, dit-elle enfin.
Il cligna des yeux.
— Un imbécile qui se croit responsable de tout. Ta famille est morte parce que la fabrique était mal construite. Ce n'est pas toi qui as allumé le feu. Tu as survécu comme tu pouvais, avec les outils qu'on t'a donnés. Ce n'est pas une excuse. C'est une explication.
Elle se releva, l'attira debout. Leurs visages étaient proches.
— Mais si tu meurs ce soir, je veux que tu saches quelque chose. Tu es la seule personne à bord qui m'ait jamais dit la vérité quand ça comptait. Le seul qui ait jamais mis sa vie en jeu pour des gens qu'il ne connaissait pas. Ça vaut plus que tous les costumes de la Cinquième Avenue.
Jack la dévisagea. Quelque chose se dénoua dans sa poitrine, un nœud qu'il portait depuis l'âge de douze ans.
— Margaret, je—
Un cri résonna au loin. Un matelot, en uniforme bleu, dévalait le couloir dans leur direction.
— Vous deux ! Les dernières embarcations partent du pont arrière ! Il faut bouger, maintenant !
Jack attrapa la main de Margaret. Il remonta le registre sous sa veste, sentit un déclic. L'enveloppe que Templeton lui avait donnée était encore dans sa poche, mais quelque chose d'autre attirait son attention. Un papier glissé entre les pages du registre — il ne l'avait pas remarqué jusque-là.
Il s'arrêta, le déplia tandis que Margaret tirait sur son bras.
— Jack !
Le papier était daté du 10 avril 1912. L'en-tête : British Museum, département des Antiquités. En dessous, une liste de huit objets — statues, bijoux, fragments de fresque — chacun avec une valeur estimée. En haut de la liste, au crayon, une annotation : « Transport finalisé via White Star. Destinataire ouvre le coffre à New York. »
Jack leva les yeux sur Margaret, le papier tremblant dans sa main.
— Whitmore ne cachait pas juste des obligations. Il organisait le transport d'œuvres volées vers l'Amérique. Et si le navire coule, personne ne posera de questions sur ce qui manque.
Margaret pâlit.
— Le musée croira que les pièces ont coulé avec le Titanic.
— Exactement. Et Vance — quelqu'un devra vérifier ce qui a été déclaré à bord. Le seul qui connaisse la liste complète, c'est lui. Celui qui coule avec la caisse, c'est nous.
Le matelot cria de nouveau, plus loin maintenant.
Jack remit le papier dans sa poche.
— Il faut absolument que j'atteigne ce navire de sauvetage. Pas pour moi, dit-il en serrant le registre. Pour apporter cette putain de preuve à New York.
La proue plongea soudain, et l'eau jaillit du couloir derrière eux, noire et rugissante, engloutissant le matelot qui n'avait pas eu le temps de fuir.
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