Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 32: The Lifeboat Lottery
La lumière blanche des projecteurs fouettait le pont des embarcations, transformant chaque visage en masque de cire. Le *Carpatia* avait signalé sa position, mais il était encore à des heures d'ici, et le *Titanic* s'enfonçait par l'avant, plus bas que jamais. Les bossoirs criaient sous la tension des câbles. La vie, ici, se négociait en nombre de places.
Jack tenait Margaret par le coude, la serrant contre lui pour la maintenir hors du flot des passagers qui se pressaient vers les canots. Son autre main pressait le paquet de lettres et le registre contre sa poitrine, sous son manteau. Le visage de Margaret était blême, mais ses yeux restaient secs. Elle avait compris, sans qu'il le dise, ce qu'il s'apprêtait à faire.
— Écoute-moi, lui dit-il à l'oreille, en anglais, pour que personne autour ne comprenne. Quand le canot touchera l'eau, tu prends le registre. Tu ne le donnes qu'à un officier de la marine britannique, pas à un agent de la White Star. Tu comprends ?
— Jack, je ne…
— Tu comprends ? répéta-t-il plus dur.
Elle hocha la tête. Un officier, un jeune homme au visage cramoisi d'effort, criait :
— Encore deux places ! Deux femmes !
Margaret se retourna vers Jack, et pour un instant, le chaos autour d'eux sembla s'éteindre. Elle porta la main à son cou et détacha le médaillon d'or qui y pendait toujours, celui qu'il lui avait donné la veille au soir — un geste qu'elle n'aurait jamais cru faire. Elle le glissa dans la poche du gilet de Jack.
— Garde-le. Pour moi. Pour que tu reviennes.
Il voulut protester, mais elle lui pressa la joue de sa paume, puis se tourna vers le matron, qui surgit de la foule comme une figure de proue, un châle sur les épaules, le visage ravagé mais la colonne vertébrale droite. Margaret attrapa la main de la vieille femme et l'entraîna vers le canot.
— Nous sommes deux places, dit Margaret à l'officier. Deux femmes. Nous y allons.
L'officier les fit monter. Jack ne bougeait pas. Le matron trébucha sur le bastingage, et Margaret la rattrapa, puis les deux femmes furent assises côte à côte à l'arrière du canot n° 11. Margaret leva les yeux vers lui. Elle ne pleurait pas. C'était pire que des larmes — c'était une promesse silencieuse, un fil tendu entre eux au-dessus de l'eau noire.
Jack lui rendit son regard. Il ne savait pas quoi dire. Il savait seulement ce qu'il devait faire : descendre d'un pont, atteindre la suite B-14, et sortir Thomas Hollingsworth de là avant que l'océan ne le fasse pour lui.
— Larguez le canot ! cria l'officier.
Les poulies grincèrent. Le canot se souleva, oscilla, puis commença sa descente saccadée le long de la coque. Margaret ne détourna pas le regard. Le matron, à côté d'elle, récitait quelque chose à voix basse — une prière, un souvenir de manche à air, on ne savait pas.
Et c'est à ce moment, alors que le canot n'était plus qu'à trois mètres au-dessus de l'eau, qu'une main saisit Jack par l'épaule.
— Tu es bien courageux, O'Leary, mais tu es un imbécile.
Vance. Il avait troqué sa veste de steward contre un pardessus sombre, mais son sourire restait le même — une plaie ouverte sur un visage taillé au couteau.
— Qu'est-ce que tu veux ? souffla Jack en reculant d'un pas, la main sur le paquet sous son manteau.
— Je veux te sauver la vie, figure-toi. Étrange, n'est-ce pas ? Moi qui n'ai jamais sauvé personne.
Vance jeta un coup d'œil au canot qui touchait l'eau noire, dans un clapot de chaînes et de vagues. Margaret était déjà loin, une forme pâle parmi d'autres formes pâles, mais Jack ne voyait qu'elle. Vance suivit son regard et comprit trop vite.
— Le médaillon, dit-il doucement. Je le vois à ta poche. Tu ne le portes même pas à ton cou, c'est presque insultant.
Jack eut un geste instinctif, sa main sur la poche de son gilet. Trop tard. Vance avait déjà bougé — un mouvement rapide, fluide, de pickpocket à pickpocket, celui qui apprend les tours de la rue par nécessité, pas par choix. La lame d'un canif apparut dans sa paume, et la poche de Jack se vida. Vance tenait le médaillon d'or entre deux doigts, comme un bijoutier vérifiant une perle.
— Rends-moi ça, siffla Jack en s'élançant.
Vance fit un pas de côté, se glissant entre deux passagers paniqués. Un homme en smoking le bouscula, et Vance profita de l'élan pour se rapprocher du bastingage.
— La liste, dit-il. C'est tout ce que je veux. Donne-moi ce que Whitmore croit que tu as, et je te rends le joujou de ta belle.
— Tu es venu chercher la liste pour Whitmore ? répondit Jack, en essayant de gagner du temps, de trouver l'angle d'attaque. Tu vas me faire croire que tu travailles pour lui ?
— Je travaille pour moi-même, répliqua Vance avec une grimace. Whitmore croit que je suis son homme dans l'ombre. Il est riche, il est con, il est mort. Mais toi, O'Leary, tu es vivant, et c'est toi qui as les lettres. Alors je te fais une offre : le médaillon, échangé conte la liste.
— Et Whitmore ?
— Whitmore ira rejoindre ses bonds dans le fond de l'Atlantique. Il ne sait pas que je connais son vrai nom. Tout comme tu ne sais pas ce que contient ton petit médaillon.
Les dernières paroles de Vance claquèrent dans l'air humide. Jack sentit un froid plus vif que l'air nocturne s'installer entre ses omoplates. Que voulait-il dire ? Le médaillon était un simple bijou, un souvenir de Margaret, ou du moins ce qu'il croyait être un souvenir de Margaret.
Jack aperçut du coin de l'œil le matron, assise dans le canot, qui se retourna sur son banc, les yeux écarquillés. Elle avait entendu la dernière phrase de Vance à travers le tumulte. Elle connaissait le code sous le médaillon, Jack le savait. Le médaillon contenait le code, et Vance allait le présumer.
— Il ne contient rien, décida Jack, sa voix plus ferme qu'il ne l'avait espéré.
Vance ricana. Il fit tourner le médaillon entre ses doigts, puis le tint délicatement entre le pouce et l'index, face à la lumière jaune d'un hublot voisin. On eût dit qu'il le chargeait. Puis, brusquement, il glissa le médaillon dans sa propre poche.
— Mauvaise réponse, O'Leary. Mais ne t'inquiète pas. Je te le rendrai — quand tu viendras me chercher, en bas.
Il fit un pas en arrière, disparaissant dans la foule. Jack voulut le suivre, mais un officier le bloqua avec son bras :
— Monsieur ! Les hommes ne passent pas ce pont.
Jack regarda Vance s'éloigner. Le médaillon, Margaret, le code. Il avait déjà perdu une bataille, et le temps lui manquait pour en gagner une autre. Il se retourna vers la mer. Le canot n° 11 s'éloignait déjà dans le noir, une tache claire à la surface de l'encre. Margaret était partie. Whitmore attendait sa liste. Vance tenait son médaillon quelque part dans les entrailles du navire.
Et Jack n'avait plus rien, sinon un paquet de lettres compromettantes, un registre de dettes, et la nécessité de retrouver un enfant avant que l'eau ne le retrouve à sa place.
Il pivota et se mit à courir vers l'escalier intérieur, vers le pont B, espérant que le cœur de Whitmore était encore assez corrompu pour honorer son offre d'échange. Mais une pensée le poursuivait, insistante, glaciale : pourquoi un simple médaillon contenant un code bancaire aurait-il eu besoin d'un compartiment secret ?
C'est alors qu'il se souvint que Margaret n'avait jamais mis le médaillon autour de son cou avant cette nuit. On le lui avait donné à Londres, quelques heures avant l'embarquement. Elle l'avait appelé un cadeau de sa mère.
Sa mère était morte depuis dix ans.
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