Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 4: The Steward's Secret
Un steward frappa à la porte de la cabine C-125 à neuf heures précises. Jack, qui s'était promis de ne plus se laisser surprendre, avait déjà la main sur le manche du couteau de table niché dans sa ceinture. Il entrouvrit.
— Monsieur Hargrove ? murmura l'homme. Il était jeune, osseux, avec des yeux qui dansaient comme des bougies au vent. Je m'appelle Thomas Andrews. Steward sur ce pont. Il y a… quelque chose que je dois vous dire.
Jack haussa un sourcil en s'appuyant contre le chambranle. Il garda le battant à moitié fermé.
— On m'a dit que vous aviez une clé. Andrews jeta un coup d'œil nerveux par-dessus son épaule vers le couloir désert. Une clé en argent, dans une boîte en cuir.
Le sang de Jack se glaça. Mais il laissa son visage s'affaisser en une expression d'innocence affligée, celle du gentleman à qui l'on offre un billet pour la tragédie.
— Je crains de ne pas vous suivre. Qui vous a dit cela ?
— L'homme au visage marqué, souffla Andrews. Il m'a payé. Pour cacher la malle dans cette cabine. Et pour la garder à l'œil. Mais je ne savais pas ce qu'il y avait dedans. Pas avant que vous ne mettiez la main dessus. Pas avant que Whitcombe… Il se tut, avalant sa salive d'un geste convulsif.
Jack ouvrit la porte d'un cran supplémentaire. Son cerveau tournait à toute allure. Whitcombe savait. Whitcombe était mort. Et ce steward tremblant connaissait le même fil ténu qui reliait la malle au cadavre.
— Entrez, dit Jack.
Andrews se faufila dans la cabine comme un chat qui craint le coup de pied. Il portait un uniforme impeccable, mais ses ongles étaient rongés jusqu'au sang, et la sueur formait une pellicule luisante sur son front pâle.
— Je vous paie, dit le steward d'une voix étranglée. Pour la clé. Je connais des gens qui peuvent la prendre. Vous rendez la clé, vous ne savez rien, et vous n'êtes jamais monté à bord de ce navire.
Il sortit une liasse de billets de sa poche intérieure — des livres sterling, épaisses comme une tranche de pain. La somme devait représenter plusieurs mois de salaire d'un steward.
Jack regarda l'argent sans le toucher. Les jeux de cartes lui avaient rapporté bien davantage. L'argent n'était pas le problème. Le problème était ce que cette clé ouvrait, et pourquoi tant de gens mouraient autour d'elle.
— Je ne l'ai pas, dit Jack.
Le visage du steward se défit comme une voile qui cède au vent.
— Comment ça, vous ne l'avez pas ? L'homme à la cicatrice m'a dit qu'il ne l'avait pas trouvée. Il m'a dit que vous l'aviez en premier, que c'était vous qui…
— Il l'a volée. Ou il croit l'avoir volée. Jack leva les mains en un geste d'apaisement. Mais j'en ai besoin, monsieur Andrews. Vous devez me dire ce que cette clé ouvre.
Le steward secoua la tête. Ses lèvres tremblaient comme celles d'un enfant sur le point d'avouer une faute impardonnable.
— Je ne sais pas. C'était un travail, un simple travail. L'homme m'a donné l'argent et m'a dit de placer la malle dans la cabine du vrai Hargrove, puis de faire disparaître le nom de la liste des passagers. Je ne savais pas que le vrai Hargrove était mort, je le jure devant Dieu.
Jack sentit un courant d'air froid lui parcourir la nuque. Le vrai Hargrove. Mort. Donc l'identité qu'il avait empruntée appartenait déjà à un cadavre lorsque Jack avait acheté le billet au port de Southampton. Quelqu'un voulait qu'un fantôme monte à bord de ce navire.
— Alors vous savez que je ne suis pas lui.
— Je le sais depuis le premier soir. Je le savais avant même que vous montiez à bord. On m'avait dit que le passager qui se présenterait sous ce nom n'attirerait pas l'attention parce qu'il était censé être mort. Vous étiez censé être la couverture.
Cette révélation frappa Jack comme une vague d'eau glacée. Il n'était pas un imposteur rusé qui avait trouvé une occasion en or — il était une pièce sur l'échiquier de quelqu'un, manœuvrée depuis Southampton.
— Alors pourquoi me donner l'argent ? demanda Jack. Pourquoi reprendre la clé si je suis censé être une couverture ?
Andrews regarda vers la porte. Quelques secondes s'écoulèrent. Les machines du navire, quelque part sous leurs pieds, ronronnaient avec une indifférence sourde.
— Parce que je crois que l'homme va me tuer, dit-il. Comme il a tué Whitcombe. J'ai vu ce qu'il a fait, monsieur. J'étais dans le couloir quand il a… non, je ne peux pas le dire. Mais je veux simplement descendre de ce bateau à New York. Intact. Avec ma paye.
Jack s'adossa contre l'écritoire, les bras croisés. Il plongea son regard dans celui du steward avec une intensité qu'il avait apprise à Dublin, dans les allées sombres où les mensonges coûtaient plus cher que la vérité.
— Vous étiez dans le couloir quand Whitcombe est mort ?
Andrews pâlit davantage, si c'était possible. Ses yeux dardèrent vers la porte comme s'il cherchait une échappatoire, mais l'étroitesse de la cabine ne lui en laissait aucune.
— J'étais là. Pas pour tuer, mais pour voir. Il m'avait demandé de l'attendre près de la passerelle. Il avait un ticket pour cette cabine. Il disait qu'il allait confronter l'homme lui-même, qu'il voulait sa part.
— Sa part de quoi ?
— Je ne sais pas ! La malle contenait peut-être des documents. Des listes. Des noms de gens importants qui ont des comptes cachés en Suisse. C'est ce qu'on disait dans les couloirs. Whitcombe avait entendu parler d'un grand jeu qui se jouait à bord de ce paquebot, un jeu qui valait plus que nos vies à tous.
Le steward se pencha et saisit la manche de Jack d'une main moite et suppliante.
— Prenez l'argent. Prenez tout. Je vous en prie. Dites à l'homme que vous ne comprenez pas, que vous n'avez jamais vu de clé, que je me suis trompé. Laissez-moi m'éloigner. Quand nous accosterons à New York, je disparaîtrai, et vous pourrez dire ce que vous voulez.
La pitié est une émotion de pauvre, songea Jack. Un réflexe de celui qui a grandi dans la rue et sait que la générosité des autres n'est jamais gratuite. Mais ce steward n'était pas un adversaire. C'était un homme terrifié qui cherchait à sauver sa peau.
— Je ne peux pas vous aider si je ne sais pas ce que contient la malle, dit Jack. Décrivez-moi l'homme à la cicatrice. Tout ce que vous savez sur lui.
Andrews respira profondément, son profil se découpant contre la lumière électrique.
— Il se fait appeler Mr. Sinclair. Un nom inventé, si vous voulez mon avis. Londonien, mais il parle avec une bouche élastique, comme s'il avait grandi dans les bas-fonds. Il est monté à bord à Southampton avec un billet de première classe acheté le matin même du départ. Il paie en liquide, toujours. Et le premier soir, j'ai vu sortir un autre homme de sa cabine — un homme plus petit, plus corpulent, avec un nez comme une boule de billard. Des yeux froids. Il ne parlait pas avec l'accent de Londres. Américain, peut-être de Chicago.
— Ty Moran, murmura Jack.
— Vous le connaissez ? demanda Andrews, la voix rauque.
Jack le connaissait de réputation. Big Nose Moran. Le collecteur de dettes de Sonny Coyle, le caïd londonien qui régnait sur les quais de la Tamise. Si Moran était à bord, alors la dette de Jack n'était pas un détail oublié — c'était une corde qu'il traînait derrière lui, attendant qu'on lui donne un à-coup.
— Peu importe, dit Jack. Écoutez-moi. Retournez à vos quartiers. Ne parlez à personne. Et si l'homme à la cicatrice vous demande encore, dites-lui que j'ai perdu la clé dans la mer. Que je l'ai jetée par-dessus bord, à tribord, dernier étage.
Andrews sembla se détendre d'un trait. Puis son regard s'affûta.
— Et vous ? Qu'allez-vous faire ?
Jack sourit sans joie.
— J'ai des larcins à accomplir, monsieur Andrews. Des dettes à payer. Et peut-être une malle à ouvrir.
Il poussa doucement le steward vers la porte. Andrews voulut dire quelque chose encore, hésita, puis hocha la tête et s'éclipsa dans le couloir, sa silhouette disparaissant dans la pénombre de minuit.
Jack referma la porte à clé et se laissa tomber sur le lit. Le paquet de billets restait sur la table de chevet où Andrews l'avait abandonné. De l'argent facile, offert sur un plateau d'argent. Mais dans son expérience, l'argent facile était d'ordinaire le plus cher.
Il ne sut jamais combien de temps s'écoula avant que le cri ne déchire le silence du navire. Un cri aigu, perçant, suivi d'une course précipitée et du martèlement de pieds sur le pont.
Jack était debout et dans le couloir avant même d'avoir pris la décision de bouger. Un groupe de stewards se serrait devant une porte entrouverte, le visage décomposé par la lumière électrique. Un homme sanglotait. Un autre parlait de suicide.
Au centre de la petite foule, allongé sur les sacs postaux entassés dans la salle du courrier, parmi les lettres qui ne verraient jamais leur destination, gisait Thomas Andrews. Une corde encore autour du cou. Les yeux ouverts. La bouche tordue en une question silencieuse à laquelle personne ne répondrait.
À la main, un bout de papier froissé :
*Je n'aurais jamais dû prendre cet argent. Que Dieu pardonne mon âme.*
Jack regarda le corps et le papier, et un frisson lui parcourut l'échine. Andrews avait peur d'être tué. Il avait fui. Et pourtant il était mort dans une salle verrouillée de l'intérieur, le cou entouré d'une corde. Un suicide, diront tous ceux qui l'examineront. Un suicide accompli sans une seule égratignure sur les genoux froissés de son uniforme.
Quelqu'un, sur ce navire, savait fabriquer des morts propres.
Et désormais, quelqu'un savait que Jack savait.