Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 5: The Debt Collector's Shadow
Le roulis du navire fit grincer la cloison comme une plainte. Jack O'Leary – Edward Hargrove pour l’état-civil de première classe – s’immobilisa, la main encore sur la poignée de sa porte. Le couloir vide sentait l’encaustique et l’argent. Il compta jusqu’à cinq. Rien. Il poussa le battant.
La cabine était nette. Trop nette. Quelqu’un avait refait le lit depuis le passage du scarifié, effacé les traces de fouille, mais les habitudes de Jack – ce parfum de danger que la pègre lui avait appris – lui dirent que l’intrus avait laissé un détail. Sur la coiffeuse, le cendrier en cristal avait été déplacé d’un centimètre. Ouvert. Refermé. Un message.
Un bilot de papier dépassait d’un livre de prières placé en évidence. Trois mots en écriture appliquée, comme pour un enfant : *Tu me dois.* Pas de signature. Pas besoin. Le cœur de Jack fit un tour. Il avait cru fuir New York avec ses dettes en s’embarquant volage. Il venait de comprendre que certaines dettes prennent le paquebot avec vous.
Il glissa le papier dans sa poche et ressortit. Le pont promenade était bruissant de promeneurs engourdis par le froid, des silhouettes en vison et en haut-de-forme qui se saluaient entre deux rafales. Jack chercha la masse compacte qu’il redoutait. Moran ne ressemblait jamais à un assassin. Il ressemblait à un gros marchand de bestiaux, des mains comme des battoirs, un nez cassé en forme de chou-fleur – d’où le nom – et des yeux qui ne cillaient pas quand on lui mentait.
La traversée de première vers l’escalier des secondes classe prit dix minutes. Jack marchait vite, saluant d’un geste vague une duchesse anglaise tout juste croisée aux cartes. Derrière lui, l’ombre glissa. Un steward lisait son carnet près des ascenseurs, le même probablement que la veille. Cette fois, Jack n’eut pas le temps d’y penser. Une main le saisit par le col au moment où il poussait la porte des troisièmes.
– En retard, Sparrow.
La voix avait un accent de Chicago, miel épais et lame cachée. Big Nose Moran l’avait collé contre la cloison de la coursive, sous une échelle d’accès réservée à l’équipage. Aussitôt leur blouse et leurs badges d’employés – deux faux stewards au visage ferme – firent écran aux rares témoins. Le piège était soigné. Moran avait un filet sur le Titanic, et Jack flottait dedans.
– Tu étais censé mourir, dit Moran en le tenant à bras-le-corps.
– Tout le monde le pense, répondit Jack, un sourire grimacé aux lèvres. Ça fait partie du style.
Moran ne rit pas. Il jeta un regard autour de lui ; leurs deux comparses sifflaient ou regardaient l’horizon. La main droite de Moran fouilla la poche interne de Jack. Il trouva le portefeuille d’emprunt – pas l’argent caché dans les semelles, là il était trop fort – et déplia des billets. Compta sans presser.
– Il manque cent quatre-vingts livres, Sparrow. Sept mois d’intérêts inclus. La parole du Vieux, c’est pas un mouchoir qu’on prête.
Jack déglutit. Le « Vieux » : un prêteur sur gages de Whitechapel qui prêtait aux marins et aux lâches. Sept mois plus tôt, une dette de jeu mal payée avait gonflé jusqu’à deux cents livres. Pas une fortune pour un banquier, une fortune pour un pickpocket. Mais Jack avait un autre problème désormais : le cœur de l’affaire – la clé, le carnet volé, le scarifié – pesait plus lourd que l’argent.
– Écoute, Moran. Écoute-moi une seconde. Je peux te donner plus que deux cents livres. J’ai un truc en coulisses, une cargaison qui se négocie sur le port.
Moran pencha la tête. Son nez chassait le soleil par saillies si la lumière tombait mal.
– Tu me parles d’or, Sparrow ? Tu n’as jamais eu d’or que dans les dents des autres.
– Pas de l’or. Un document. Un carnet qui vaut – je dirais – mille livres pour les gens qui le cherchent. J’ai la moitié de la clé. L’autre est dans un endroit sûr.
C’était un mensonge à moitié cousu, le demi de la chance. Moran réfléchit. Derrière lui, le haut d’une cheminée cracha une fumée basse. Le temps sur l’Atlantique nord tournait à la brume.
– Je suis pas ton banquier, dit finalement Moran. Je suis ton souvenir. Le Vieux veut pas de fer-blanc ni de charabia sur des comptes. Il veut son argent à New York, samedi, sinon je te reprends à la descente et tu respires plus l’air des Amériques.
Il lâcha Jack d’une petite poussée molle qui le fit quand même reculer de trois pas.
– Deux cents livres. Caisse du port. Sinon on creuse ta tombe dans le paquebot avant même qu’il touche la jetée. Tue-toi pas à trouver une autre issue, on s’en chargera.
Moran tourna les talons et s’enfonça dans la coursive des troisièmes. Ses deux hommes – des ombres de taille moyenne avec des tattoos de chaîne de port – suivirent sans un mot. Jack resta contre la paroi, le souffle court, les mains tremblantes de rage.
Il n’avait ni deux cents livres, ni même la moitié de l’argent. Son pécule du jeu de cartes – quatre-vingts livres en billets planqués dans une doublure – les aurait presque menés à un paiement partiel, mais Moran n’avait jamais accepté de paiement partiel de qui que ce soit.
En remontant vers les coursives de première, il croisa une femme voilée de noir qui sortait d’une cabine. Elle portait un manteau de laine, des gants fins, mais pas de bijou visible. Pourtant, la façon dont elle baissa la tête quand il la dépassa, comme pour qu’il ne voie pas son visage, fit tiquer Jack. Il se retourna. Elle s’engouffrait dans l’escalier des troisièmes, à l’endroit même où Moran venait de disparaître.
– Deux rendez-vous dans le noir, murmura Jack.
Il retraversa le pont. Le steward au carnet n’était plus là. Mais une autre silhouette l’attendait devant sa porte : grand, élégant, la moustache cirée au cosmétique anglais. Pas le scarifié. Pas Vance. L’homme tenait un petit calepin en cuir noir et le fit claquer sur sa paume comme pour se réchauffer.
– Monsieur Hargrove ?
Jack s’arrêta, la clé dans sa poche pesant soudain une livre.
– Qui êtes-vous ?
– Filbert Greaves, du bureau Greaves & Webb. Détectives privés, à l’origine de Londres. Je travaille à la demande d’un passager qui pense avoir affaire à vous. Puis-je entrer ? Le sel fraîchit, et j’ai deux ou trois réponses à obtenir sur une clé d’argent qui vous appartiendrait.
Jack sourit. La chaleur de son escrime intérieure réveilla un muscle gelé.
– Monsieur, dit-il en poussant sa porte et en s’effaçant, si vous avez des questions sur des clés d’argent, je vous conseille le bar de première. On y sert des histoires à volonté, et elles y ont généralement meilleur goût.
L’homme sourit d’un sourire mince, entrant d’une démarche souple. Avant de refermer, Jack jeta un dernier regard au couloir. Le vacarme lointain de la salle des machines montait comme un avertissement. Il ferma. Le calepin de Greaves était ouvert à une page couverte de noms, trois croisés d’un trait de plume net. Jack, en habitué des morgues et des tribunaux, comprit avant même de lire : *Whitcombe* rayé. *Andrews*, rayé. Et en dessous, encore à l’encre, un nom qu’il n’avait jamais vu : *Caldwell*.
– Deux tués, dit Greaves d’une voix égale. Deux sur une liste de dix-huit titulaires de coffres. On dit qu’une clé – une seule – ouvre chacun de ceux-là. Je vous laisserais bien dormir, Hargrove, mais le temps presse. Et j’ai peur que la liste ne continue à se raccourcir si quelqu’un ne redonne pas son joujou à la maison.
Jack regarda le calepin. Les mots pesaient. Il était entouré de cadavres en livrée et de détectives privés ; et quelque part entre le fond des troisièmes et les palmiers de la grande coursive, une femme voilée marchait avec son secret, à deux portées de main d’un tueur. Son mensonge à Moran – la clé en deux morceaux – semblait soudain moins être un mensonge. Peut-être fallait-il qu’elle meure, l’autre moitié, pour que le vrai danger le soit réellement.
– Très bien, dit Jack en posant son manteau. Posez vos questions.
Mais dans sa tête, une seule pensée : il devait trouver cette femme avant Greaves, avant Vance, avant le scarifié. Et avant que le compte des morts n’atteigne le sien.