Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 6: The Detective's Questions
Le brouillard salé giflait le pont-promenade. Jack marchait d’un pas qu’il voulait désinvolte, mais son esprit tournait à cent à l’heure. L’image d’Andrews pendu flottait derrière ses paupières, la corde encore autour de son cou — une corde qui n’avait laissé aucune marque de lutte, une mort trop propre. Et Whitcombe avant lui, le poignard planté avec une précision chirurgicale. Deux morts en moins de trente-six heures. Et lui, au centre, avec une clé en argent qui n’était même plus dans sa poche.
Un homme se détacha de l’ombre d’un canot de sauvetage et se planta sur son chemin. Costume sombre, chapeau melon, les mains croisées derrière le dos. Le genre d’homme qui avait appris que la discrétion valait mieux que la menace.
— Monsieur Hargrove ? demanda-t-il d’une voix douce, presque polie.
Jack s’arrêta. Feindre la surprise aurait été risqué ; l’homme l’attendait donc précisément ici. Il haussa un sourcil.
— Vous me cherchiez, à ce que je vois.
— On m’a dit que vous aimiez prendre l’air avant le dîner. Permettez-moi de me présenter : Nathaniel Pemberton, agent privé. À votre service.
Il sortit une carte de visite blanche et la tendit. Jack ne la prit pas.
— Je n’ai pas besoin de services, monsieur Pemberton.
— Ah. Pourtant, j’ai l’impression que vous en avez besoin plus que quiconque sur ce navire.
Pemberton sourit. Un sourire professionnel, calibré, qui ne touchait pas ses yeux. Il portait des gants gris, impeccablement pressés, et une épingle à cravate en perle noire. Le genre de luxe discret qui criait « payé très cher ».
— Vous me connaissez ? demanda Jack.
— Je connais votre allure. J’ai vu votre tableau de chasse au whist hier soir. Trois cents livres de profit. Impressionnant, pour un homme qui prétend ne rien connaître de Londres.
Jack sentit son cœur battre plus fort. Vance. C’était Vance qui avait envoyé cet homme. Il l’avait vu à la table de poker, ses yeux froids enfoncés dans son propre visage, testant ses références anglaises avec une précision chirurgicale. Cet homme était américain, Cyrus Vance, et il avait un nez pour les imposteurs.
— Je prétends seulement être prudent, répondit Jack en allumant une cigarette qu’il savait ne pas devoir porter à ses lèvres pour gagner du temps. Un gentleman anglais ne s’étale pas sur ses affaires dans un salon de fumeurs plein d’étrangers.
— Bien sûr. Pourtant, je vous ai vu parler avec Thomas Andrews, ce matin. Peu avant son… départ prématuré. Une conversation fort brève, il me semble.
Jack laissa la fumée s’échapper lentement.
— Andrews était steward. Je lui ai demandé de m’apporter du papier à lettres. Rien de plus.
— Andrews était payé par votre employeur, pas pour faire votre lit, corrigea Pemberton en s’approchant d’un pas. Et vous le savez parfaitement. Ce qu’il vous a dit — ce qu’il vous a donné — m’intéresse beaucoup.
Jack contracta la mâchoire. Trop de gens savaient. Whitcombe avait été poignardé, Andrews pendu. Pemberton était encore en vie, debout, parlant calmement. La différence, c’est qu’il travaillait pour Vance, sans doute, ou pour quelqu’un d’autre encore.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
Pemberton fit glisser un doigt sur le bord de son chapeau, réfléchissant.
— Monsieur Hargrove — ou quel que soit votre véritable nom — je vous ai observé depuis votre arrivée à Southampton. Vous êtes monté à bord avec un visage que personne ne connaissait, une identité que personne ne pouvait vérifier, et un passeport que vous avez acheté pour cinq livres dans une boutique de Whitechapel. Non, ne niez pas. Je fais ce métier depuis vingt ans.
Jack écrasa sa cigarette contre le bastingage.
— Vingt ans, et vous venez juste de deviner que « British and American Lines » ne vérifie pas les références des passagers de première. Félicitations.
Le sourire de Pemberton resta suspendu une seconde de trop, comme s’il hésitait à retirer un masque. Puis il sortit un carnet de cuir sombre de sa poche intérieure, l’ouvrit à une page marquée d’un signet rouge.
— Je vais vous être direct, puisque vous semblez jouer au plus malin. Depuis mon embauche, j’ai relevé vingt-six passagers qui sont montés à bord avec une identité douteuse. Sur ces vingt-six, quatre ont été assassinés. Vingt-six, monsieur. Quatre sur vingt-six. Pensez-vous que ce soit une coïncidence ?
Jack se força à garder un visage impassible, mais son sang se glaça. Quatre morts. Plus que les deux qu’il connaissait. Il y avait donc d’autres cadavres qu’il n’avait pas vus, d’autres stewards pendus, d’autres voyageurs poignardés dans les coursives.
— Et quel est le point commun de ces infortunés ? demanda-t-il, la voix délibérément traînante.
Pemberton tourna une page et pointa une ligne écrite à l’encre noire.
— Au moment de leur mort, chaque victime détenait un objet particulier. Un petit objet de valeur portatif. Une clé, un carnet, une montre… Chacun croyait détenir un souvenir ou un cadeau. Chacun est mort pour l’avoir gardé dans sa poche trop longtemps.
Il releva les yeux. Ses prunelles grises étaient aussi froides que l’Atlantique sous eux.
— Le steward Whitcombe avait reçu une clé. On l’a retrouvé poignardé dans la coursive C. L’objet n’a jamais été retrouvé.
Jack ne cilla pas. Mais il savait quelle clé Whitcombe n’avait plus.
— Le passager du C-124, un certain Caldwell, possédait un document l’autorisant à ouvrir un coffre à la Garde Nationale Bank de New York. Trois jours plus tard, il s’est « noyé accidentellement » dans sa baignoire. L’enquête a conclu à une maladresse. Mais je sais lire les rapports médicaux, monsieur. Et je sais identifier les traces de pression sur une gorge.
Caldwell. Le nom apparaissait sur la liste de Greaves, et maintenant dans la bouche de Pemberton. Jack sentit une pièce du puzzle tourner lentement dans son cerveau. Caldwell était l’un des dix-huit noms du carnet, côtoyant des initiales encore vivantes. Il avait été tué pour le bout de papier qui menait au même coffre que sa clé.
— Pourquoi me raconter tout cela ? risqua Jack.
Pemberton glissa le carnet dans sa poche avec un geste soigneux.
— Parce que j’ai vu la clé. La vôtre. Celle que vous cachez dans votre veste, ou que vous avez dissimulée quelque part entre le pont A et vos quartiers. Et je sais que celui qui la veut — celui qui a tué Whitcombe, Andrews, et qui vous attend quelque part sur ce navire — ne s’arrêtera pas avant de vous l’avoir prise. Même si pour cela il doit vous ouvrir de la tête aux pieds.
Le vent se leva, sifflant entre les câbles. Jack regarda Pemberton droit dans les yeux.
— Vous vous méprenez. Je n’ai aucune clé.
Pemberton fit un pas de côté, lui bloquant partiellement le passage vers le grand escalier.
— Alors vous êtes mort, monsieur. C’est encore plus simple. Parce que je sais que vous avez parcouru le carnet de Greaves, que vous saviez que Caldwell était le prochain sur la liste, et que vous vouliez le prévenir. Ce qui fait de vous un homme qui sait trop de choses pour être laissé en vie, que vous ayez la clé ou non.
Il s’inclina légèrement.
— Bonne soirée, monsieur Hargrove. Si vous changez d’avis — si vous voulez savoir qui m’a engagé, ou si vous souhaitez négocier — ma cabine est la D-23. Je vous y attendrai.
Il tourna les talons et disparut dans l’ombre des canots, laissant Jack seul face à l’océan infini.
Jack frotta son visage. Sa main semblait glacée. Il l’avait échappé belle, sans doute, mais il savait que Pemberton n’avait pas menti. Il suffisait de sentir le poids des morts invisibles qui remplissaient maintenant sa mémoire. Whitcombe, Andrews, Caldwell. Et peut-être d’autres noms encore.
Une chose était claire : la clé n’était plus dans sa poche. Sinclair l’avait prise. Et pourtant, l’homme qui la portait n’en avait pas fini avec lui. Sinclair ne l’aurait pas laissé monter sur ce navire — ou plutôt, l’avait choisi — simplement pour lui voler un bout de métal. La clé était une carte d’identité, mais le vrai mystère se trouvait dans les nombres du locket qu’il avait volé à la femme voilée.
Il fallait qu’il décode cette liste. Il fallait qu’il trouve le coffre avant que les hommes du scarifié ne découvrent que le code était entre ses mains.
Il jeta un dernier regard vers l’horizon sombre, où l’océan semblait absorber toute couleur, puis descendit vers le grand escalier, décidé à trouver la bibliothèque du navire.