Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 7: Cracking the Code
La bibliothèque du *Titanic* sentait le cuir vieilli et le papier glacé, un sanctuaire de silence où le temps semblait suspendu entre deux mondes. Jack s'était installé à une table d'acajou, dos à la porte, les rideaux de velours vert tirés sur l'obscurité de l'Atlantique. Devant lui, la montre en argent de son père faisait tic-tac sous une lampe à abat-jour de verre dépoli. Vingt-trois heures quarante. Il avait peut-être une heure avant que le veilleur de nuit ne fasse sa ronde.
Il posa le médaillon d'argent sur le livre ouvert de la bibliothèque - une édition reliée des œuvres de Dickens, parfaitement anodine. Ses doigts, entraînés à la légèreté depuis l'enfance, pressèrent le fermoir. Le clic résonna comme un coup de pistolet dans le silence. Il écarta la minuscule photographie de la femme voilée - une inconnue au regard dur - et sortit le papier plié en quatre.
Il le déplia avec des gestes de chirurgien.
Trois colonnes. La première : des initiales. H.W., J.P.M., A.C., W.W., C.D., T.F., R.B. Dix-huit lignes au total. La seconde : des nombres, de 714 à 1082, apparemment sans logique. La troisième : des dates. Mars 1911, septembre 1910, décembre 1911.
Jack avait passé dix ans à lire les gens, les gestes, les mensonges. Mais les chiffres lui résistaient comme une serrure sans clé.
Il sortit de sa poche le calepin volé au détective Greaves - une habitude de pickpocket difficile à perdre. Il avait copié la liste de Greaves sur une page vierge pendant que le détective consultait son propre carnet sur le pont promenade. Il compara les deux listes.
Même nombre de noms. Dix-huit. Mais là où Greaves avait des noms complets, le médaillon n'offrait que des initiales. H.W. correspondait à Harold Wickers, banquier de Pittsburgh, déjà croisé d'une croix rouge. J.P.M. ne pouvait être que John Pierpont Morgan himself - Jack étouffa un sifflement. A.C. - Andrew Carnegie. Les initiales du médaillon correspondaient aux noms de Greaves, ligne pour ligne, dans le même ordre.
Il posa le papier, les mains soudain moites.
Ce n'était pas une liste de passagers. C'était le who's who de la finance américaine. Huit de ces noms apparaissaient régulièrement dans les gros titres des journaux que Jack feuilletait au comptoir des cireurs de chaussures. Des fortunes en acier, en chemins de fer, en banques. Et le neuvième - C.D., Coleman duPont - avait été retrouvé mort à bord trois jours plus tôt.
Jack passa ses doigts sur la croix que Greaves avait tracée à côté du troisième nom. Walter P. Chrysler, "mort d'une crise cardiaque" à Cherbourg avant même que le navire ne lève l'ancre. Quatre passagers aux identités douteuses, avait dit Pemberton. Quatre petits objets volés.
Le médaillon glissa de ses doigts. Il le rattrapa au vol, le cœur battant.
Les nombres. Il contempla la suite : 714, 752, 796, 805... Des écarts irréguliers. Pas des numéros de cabine - ceux-là changeaient chaque traversée. Pas des coffres de bord, trop faciles à ouvrir. Il fallait que ce soit quelque chose de permanent, d'immuable.
Il pensa aux coffres de la banque de Liverpool où sa mère avait déposé ses économies avant de mourir. Le numéro était gravé au-dessus de la serrure. Un chiffre à trois ou quatre caractères.
Il compta les nombres. Dix-huit. Lui aussi.
La bibliothèque craqua. Jack leva les yeux. Un steward en uniforme blanc passait devant la porte vitrée, poussant un chariot de thé. Le même steward qui l'avait dévisagé dans le couloir deux jours plus tôt ? Il ne put en être certain. Le visage s'était effacé trop vite. Mais les ordres de Moran résonnaient dans sa tête : *deux stewards à moi, ils me préviennent de tout.*
Jack attendit que le chariot s'éloigne, puis se tourna vers les rayonnages. Il fallait un registre. Le bureau du commissaire de bord tenait les manifestes, mais un bibliothécaire de première classe conservait parfois des archives de références - des listings d'entreprises américaines, des Annuaires des banques de New York.
Il trouva ce qu'il cherchait derrière une vitrine poussiéreuse : *The New York Bankers' Almanac, 1911 Edition.* Reliure grenat, pages de soie. Jack l'ouvrit sur la table et tourna les pages avec une lenteur de croupier distribuant les cartes.
Les banques étaient répertoriées par quartier, par actifs, par fondation. Il chercha la section des chambres fortes. Les banques ne publiaient jamais leurs numéros de coffres - cela irait à l'encontre du secret bancaire - mais certaines mentionnaient le nombre de compartiments disponibles dans leurs annexes promotionnelles.
Il suivit des yeux une ligne à la page 312 : *"La Compagnie fiduciaire de Manhattan est fière d'offrir à sa clientèle privilégiée un service de compartiments de sûreté numérotés de 700 à 1200, répartis sur deux étages blindés."*
Sept cent à douze cents. La fourchette incluait chacun des chiffres du médaillon.
Jack sentit un froid lui descendre le long de la colonne vertébrale, comme quand il trouvait le bon pouls dans la poche d'un riche.
Il n'avait pas besoin des noms complets pour comprendre ce qu'il tenait entre les doigts. Ce n'était pas une liste de passagers. C'était un répertoire - une carte des coffres de la Compagnie fiduciaire de Manhattan, alignée sur les initiales des plus grandes fortunes d'Amérique. Dix-huit coffres. Dix-huit tycoons qui, détail curieux, avaient tous embarqué sur le même navire pour traverser l'Atlantique le même mois d'avril.
Pas par hasard. Jamais par hasard.
Il se rappela la remarque de Pemberton, l'air faussement désinvolte : *"Quatre passagers aux identités douteuses, déjà morts pour de petits objets qu'ils portaient sur eux."* De petits objets. Des clés de coffre, probablement. Chaque victime portait une clé qui ne correspondait pas à sa cabine, et quelqu'un à bord la récupérait.
Mais alors pourquoi lui avait-on donné la clé d'argent, au lieu de simplement la lui voler comme les autres ? Pourquoi l'avoir fait traverser l'Atlantique avec, sous une fausse identité, sous le regard de trois parties différentes qui se surveillaient mutuellement ?
Jack relut la liste une troisième fois. Et c'est là qu'il vit ce qui lui avait échappé.
La dernière ligne. Pas d'initiales, pas de nombre - juste une date. Et une annotation en lettres penchées, presque effacées : *"8 carats, taille émeraude, provenance inexpliquée."*
Pas un nom. Une description.
Une seule personne ne portait pas des actions ou des obligations dans son coffre. Une seule chargeait ce navire de quelque chose de plus précieux que du papier : une pierre de huit carats. Un diamant.
La taille émeraude. Le seul diamant de cette taille et de cette origine dont Jack eût jamais entendu parler appartenait à la famille Vanderbilt - et les journaux avaient annoncé que Consuelo Vanderbilt voyageait sur ce navire avec une escorte de domestiques.
Sauf que Consuelo n'était pas sur le manifeste.
Jack referma l'almanach d'un coup sec. Le bruit claqua dans la bibliothèque comme un coup de feu. Le médaillon pesait soudain plus lourd dans sa poche que tout ce qu'il avait jamais volé.
Ce n'était pas une simple affaire de coffres. C'était un trésor unique, trop gros pour être partagé entre dix-huit voleurs. Et pourtant la liste comptait dix-huit noms.
Un seul possédait la clé. Les dix-sept autres étaient des leurres - ou des obstacles à éliminer.
Un frisson lui parcourut l'échine. Sinclair, l'homme balafré, avait volé la clé d'argent. Mais s'il croyait avoir le trésor, quelqu'un d'autre sur ce navire savait qu'il ne suffisait pas d'avoir la clé.
Il fallait aussi savoir quel coffre ouvrir.
Jack replia le papier, le glissa dans la doublure de sa veste, et se leva. Le steward avait disparu. La bibliothèque était redevenue déserte, baignée de la lumière jaune et poussiéreuse des lampes à pétrole.
Il jeta un dernier regard à la page ouverte de l'almanach. La Compagnie fiduciaire de Manhattan. Il avait maintenant une adresse à New York, une liste de noms, et le numéro 1082 gravé dans sa mémoire - le seul chiffre de la liste qui apparaissait deux fois, une fois dans la colonne des coffres, une fois dans la marge, souligné.
Il ne savait pas encore à qui appartenait le coffre 1082, ni ce qu'il contenait au-delà du diamant décrit. Mais ce qu'il savait, c'est que quelqu'un d'autre à bord avait fait le même calcul que lui. Et ce quelqu'un avait déjà tué quatre fois pour consolider sa main.
Quand Jack sortit dans le couloir, il faillit heurter une femme en robe sombre qui descendait l'escalier des secondes classes. Elle baissa la tête, mais pas assez vite. Jack reconnut la silhouette, le même voile de deuil, le même port de tête.
La femme en noir du pont promenade. Celle qui avait remis la note à Vance.
Elle s'arrêta au bas des marches, se retourna à demi, et lui adressa un sourire mince, sans chaleur.
"Vous avez trouvé ce que vous cherchiez, monsieur O'Leary ?"
Puis elle tourna les talons et disparut dans l'ombre du couloir des troisièmes classes, laissant Jack figé, la bouche sèche, la certitude glaciale qu'il n'avait jamais été seul dans cette partie.
Quelqu'un lisait dans ses pensées. Ou peut-être plus simple : quelqu'un l'avait suivi jusqu'ici.
Et ce quelqu'un savait son nom.