Le Registre de Minuit
Lire le chapitre 13: Aftermath of Truth
La lampe à huile vacilla quand Anya s'assit sur le bord du lit, les mains serrées autour du journal de sa mère. Le parchemin craquait entre ses doigts, comme si les mots eux-mêmes refusaient d'être contenus.
« Elle a choisi, » murmura Anya, la voix rauque. « Ma propre mère a choisi de m'offrir à cette chose. »
Kael était accroupi devant la cheminée, tisonnant les braises d'un geste mécanique. Il ne répondit pas tout de suite, et le silence pesait entre eux comme une pierre tombale.
— Nous ne savons pas encore toute l'histoire, dit-il enfin. Un journal ne contient qu'une seule perspective. Et celle-ci est fragmentaire.
Anya leva les yeux, et il vit dans son regard ce mélange familier de lucidité et de désespoir qui précédait toujours l'aube. Elle vérifia son pouls, geste devenu rituel depuis trois jours, puis laissa retomber sa main.
— Elle est morte une semaine après m'avoir offert ce collier, dit Anya en touchant le pendentif à son cou, celui qu'elle portait depuis l'enfance, celui qu'on lui avait dit être le seul héritage de sa mère. Une chute dans les escaliers de la tour ouest. Accidentelle, avait décrété le conseil.
— Vous n'y croyez pas.
— Après ce qu'on a trouvé dans la crypte ? La reine qui a volontairement sacrifié ses souvenirs pour forger deux anneaux, dont l'un pulse contre ma poitrine comme un cœur qui n'est pas le mien ? Non, Kael. Je ne crois plus aux accidents.
Elle se leva, fit trois pas vers la fenêtre, s'arrêta. Le jour déclinait, et elle savait qu'il ne lui restait que quelques heures avant la chute du voile. Cette nuit, elle avait une arme nouvelle : la connaissance. Mais le temps, lui, demeurait son ennemi implacable.
— Je vais voir l'archiviste, dit-elle. Ce soir.
Kael se redressa. — À cette heure ? Le vieux maître Orloff doit dormir depuis longtemps.
— Justement. Il dort, il ne se méfie pas. Et demain matin, quand je me réveillerai sans souvenir de cette conversation, je devrai tout recommencer.
— Je viens avec vous.
— Non. S'il me voit accompagnée d'un garde du commun, il se fermera. Une princesse qui rend visite à son archiviste en pleine nuit pour consulter des documents généalogiques, cela peut passer pour de la mélancolie. Avec une escorte armée, cela devient une enquête.
Kael serra la mâchoire, mais il savait qu'elle avait raison. Depuis le début, leur force résidait dans la discrétion de leurs allées et venues.
— Je vous attends au bout du couloir des archives, concéda-t-il. Si quelque chose tourne mal, vous m'appelez.
Anya lui adressa un sourire sans joie. — C'est moi la princesse. Je n'appelle jamais à l'aide.
— C'est bien ce qui m'inquiète.
---
Les couloirs du palais à cette heure ressemblaient à un vaisseau endormi, les torches réduites à des braises dans leurs niches de bronze. Anya connaissait chaque détour, chaque porte dérobée, chaque endroit où le marbre craquait sous un pas trop appuyé. Son corps se souvenait de ce que son esprit ne pouvait garder, et cette ironie cruelle la suivait comme une ombre.
La salle des archives sentait le cuir moisi et l'encre séchée. Le maître archiviste Orloff leva des yeux bouffis de sommeil quand elle entra sans frapper.
— Votre Altesse ? À cette heure ? Il se redressa dans son fauteuil de chêne, frottant ses paumes sur sa robe de chambre. Avez-vous... perdu quelque chose ?
Anya s'approcha, et la flamme de la lampe qu'elle portait révéla le scarabée gravé sur le journal qu'elle tenait serré contre elle.
— J'ai trouvé ceci, dit-elle en posant le journal sur la table. Il appartenait à ma mère.
Orloff baissa les yeux, et quelque chose passa sur son visage — une ombre, un tic involontaire qu'Anya nota et rangea précieusement dans sa mémoire du soir.
— Le ... le journal de la reine Elara, dit-il doucement. Il était considéré comme perdu depuis sa mort.
— J'ai besoin que vous me parliez de ses anneaux. Deux bagues d'onyx, gravées à l'intérieur. Une paire. Ma mère les portait avant sa mort.
L'archiviste saisit un parchemin au hasard, le feuilleta sans le regarder. — Vos Altesses passées portaient souvent des bijoux ornés. La reine Elara avait un goût particulier pour les pierres sombres—
— Ne me prenez pas pour une idiote, Orloff. La gravure sur ces anneaux porte vos initiales. J'ai vu votre marque de vérificateur sur les manuscrits de la bibliothèque secondaire.
Le silence se fit si épais qu'on aurait pu le couper au couteau. Orloff posa le parchemin, et lorsqu'il releva les yeux, ils avaient changé. Plus d'humilité servile. Quelque chose de plus ancien, de plus fatigant.
— Vous devriez brûler ce journal, Votre Altesse, murmura-t-il. Et je vous conseille de ne plus jamais poser les doigts sur ce que vous avez trouvé.
— C'est vous qui l'avez catalogué. Vous savez ce que ces anneaux font.
Orloff se leva lentement, contourna la table, et s'arrêta à distance respectueuse. Sa silhouette projetée par la lampe se déformait sur les rayonnages comme une créature d'encre.
— Je connais les histoires, dit-il. Je ne connais pas les vérités. Je fais partie de ceux qui conservent ce que ce royaume veut oublier. Et parfois, Votre Altesse, oublier est un acte de grande miséricorde.
— Ma mère est morte en tombant dans un escalier qu'elle connaissait depuis l'enfance. Une femme qui a forgé des anneaux de mémoire ne se contente pas de glisser.
— Les femmes qui forgent de tels anneaux finissent souvent par payer un prix qui dépasse leur corps.
Anya s'approcha encore, si près qu'elle vit les veines éclater dans le blanc des yeux de l'archiviste. — Sa mort a-t-elle été accidentelle, Orloff ?
Le vieil homme regarda par-dessus son épaule, comme si les murs eux-mêmes avaient des oreilles. Puis il baissa la voix.
— J'étais là, cette nuit-là. J'ai été appelé pour inventorier ses effets avant que le conseil ne scelle sa chambre. La reine Elara avait écrit une dernière phrase dans sa propre main sur le rebord de la fenêtre de la tour ouest. Avec son sang.
Anya sentit son propre pouls s'accélérer contre l'anneau caché dans sa ceinture. — Quelle phrase ?
— Trois mots, dit Orloff. La mémoire du sang trahit.
Il recula d'un pas et son visage se ferma, comme s'il avait déjà trop parlé.
— C'est tout ce que je peux vous dire, Votre Altesse. Le reste appartient aux morts, et vous êtes encore parmi les vivants. Pour l'instant.
Il tourna le dos, une claire congédiement.
— Retournez dans vos appartements, et je vous en supplie : ne cherchez plus. Certaines vérités ne sont pas faites pour être portées.
Anya resta immobile un long moment. Puis elle reprit le journal, le glissa contre sa poitrine, et quitta la pièce sans un mot.
---
Kael l'attendait dans l'ombre d'une alcôve, comme promis. En la voyant approcher, il lut la tension sur ses traits.
— Il en savait long ?
— Il en sait trop, et il a trop peur pour en dire plus. Anya serra le journal contre elle. Ma mère a écrit quelque chose avant de mourir. Dans son sang. « La mémoire du sang trahit. »
— Qu'est-ce que cela signifie ?
— Je ne sais pas encore. Mais si ma mère a été tuée à cause de ces anneaux, alors mon père doit savoir qui l'a fait. Il dormait également sous ce toit, cette nuit-là.
Ils marchèrent en silence jusqu'à la porte de ses appartements. Anya s'arrêta devant le panneau de chêne, mais avant qu'elle ne pousse le battant, une présence émergea de l'ombre du couloir : Dame Mira, la guérisseuse personnelle de la reine défunte, un visage émacié sous une capuche grise.
— Votre Altesse, dit-elle avec une révérence rapide, je dois vous parler en privé. Il s'agit de votre sang.
Anya jeta un coup d'œil à Kael, qui avait légèrement déplacé sa main vers le pommeau de son épée. — Ma santé est excellente, Dame Mira.
— Votre santé, oui. Mais votre sang, non. Le sceau de votre mère s'affaiblit de jour en jour. Si nous n'agissons pas vite, la mémoire que vous perdez chaque nuit ne sera pas la seule chose à disparaître.
Anya hésita. Elle connaissait le nom de la guérisseuse, avait croisé son regard dans les couloirs depuis son enfance, mais jamais ils n'avaient échangé plus qu'un salut protocolaire.
— De quel sceau parlez-vous ?
— De celui qui vous garde, et qui vous ronge en même temps. Suivez-moi à l'infirmerie, maintenant, pendant qu'il est encore temps. Avant minuit.
Elle connaissait donc l'heure limite. Anya sentit un froid lui parcourir l'échine. Elle chercha la main de Kael, sans la trouver, mais elle sentit sa présence à côté d'elle, solide comme une ancre.
— Très bien, dit-elle. Une heure. Pas plus.
La guérisseuse inclina la tête et s'engagea dans le couloir sombre. Anya suivit, Kael sur ses talons.
Ils passèrent devant les portraits des anciens rois, leurs visages de pierre dans la pénombre. À celui de sa mère, au coin du couloir principal, Anya s'arrêta un instant. Le portrait de la reine Elara montrait une femme au regard doux mais lointain, portant au doigt les deux anneaux d'onyx. Sa main gauche était levée, comme si elle tenait quelque chose d'invisible.
La mémoire du sang trahit.
Anya détourna les yeux et suivit la guérisseuse dans la nuit.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.