Le Registre de Minuit
Lire le chapitre 16: The Poisoned Words
La salle des gardes empestait le cuir et l’acier, une odeur de pouvoir brut qui fit serrer les mâchoires à Anya. Elle entra sans frapper, le sceau de la couronne encore humide de la nuit sur sa robe sombre. Kael la suivait à un pas, silencieux, sa main posée sur la garde de son épée.
Voss leva les yeux de son bureau. Il ne se leva pas. Il inclina la tête avec une lenteur étudiée, comme on salue une tempête qui approche.
« Votre Altesse. L’heure est singulière pour une visite. »
« La mort de Dame Mira ne connaît pas d’heure, Commandant. » Anya laissa les syllabes tomber comme des pierres. « On l’a abattue sous mes yeux, il y a une heure. Par une arbalète de la garnison. »
Le silence qui suivit était épais comme du sang caillé. Voss croisa les doigts, son visage aussi lisse qu’un masque de cire.
« Une tragédie. La dame était âgée. Ses pratiques… douteuses. On murmurait des choses. »
« On murmurait, ou vous saviez ? » Anya fit un pas. Kael restait en retrait, les yeux fixés sur la nuque du commandant. « Dame Mira m’a parlé avant de mourir. Elle m’a dit que quelqu’un au palais la payait pour me maintenir faible. Et elle m’a dit que vous serviez le Roi, mais pas la vérité. »
Voss ne broncha pas. Il ouvrit un tiroir, en sortit un parchemin, le déroula avec un soin minutieux.
« Une mourante délire. La peur, le sang, l’ombre. Votre imagination, échauffée par la nuit, vous joue des tours. » Il leva enfin les yeux, et son regard était froid comme le fond d’un puits. « Vous êtes fatiguée, Altesse. Ce qu’il vous faut, c’est du repos. Demain matin, vous ne vous souviendrez même pas de cette histoire. »
Le mot tomba comme un coup de fouet. *Demain matin.* Anya sentit le rouge lui monter aux joues. Il savait. Il savait, et il s’en servait comme d’une arme.
« Ma mémoire, » dit-elle lentement, « est ma propre affaire. Ce qui me préoccupe, c’est qu’une traitresse travaillait dans ce palais, et que la seule personne qui pouvait la nommer est morte avant de le faire. »
« La seule personne ? » Voss haussa un sourcil. « Il y a peut-être d’autres témoins. Votre garde, par exemple. » Il tourna la tête vers Kael, un sourire mince aux lèvres. « Dites-moi, soldat. Vous étiez là quand la Dame est tombée ? »
« J’étais là. » La voix de Kael était plate, mais ses yeux ne quittaient pas le commandant. « Je poursuivais la fuyarde quand le trait est parti. »
« De quelle direction ? »
« Derrière. À l’est, depuis le toit de l’écurie. »
Voss hocha la tête, comme un professeur satisfait d’un élève. « Un angle propre. Quelqu’un qui connaissait bien la cours. » Il se tourna vers Anya. « Voulez-vous que je lance une enquête ? Je le ferai, si vous l’ordonnez. Mais je vous préviens : les arbalètes de la garnison sont un standard. Toutes les maisons nobles en possèdent. Le traçage d’un carreau ne mènera nulle part. »
Anya serra les poings sous la cape. Il avait déjà prévu cette objection. Elle pouvait insister, crier, exiger — et demain elle ne se souviendrait de rien, et il le savait.
« Très bien. » Sa voix était de glace. « Mais je veux un rapport écrit. Signé. Avant l’aube. Sur la mort de Dame Mira et les circonstances qui l’entourent. »
Voss inclina la tête. « Ce sera fait, Altesse. »
Elle tourna les talons. Kael la suivit, et le poids du regard de Voss pesait sur leurs nuques comme une main sur une épaule de condamné.
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Dans le couloir, à une encoignure de la grande galerie, une silhouette se détacha de l’ombre. Marius. Son frère. Ses cheveux dorés brillaient à la lueur des flambeaux, et ses yeux bleus portaient cette lueur faussement douce qu’Anya connaissait trop bien.
« Anya. Je t’attendais. »
« Marius. Tu écoutes aux portes maintenant ? »
Il ne rit pas. Il s’approcha, baissa la voix jusqu’à un murmure de conspirateur.
« Je t’ai vue entrer chez Voss. Et je t’ai vue en sortir. Je sais ce que tu cherches. La vérité sur Mère, sur le sceau, sur tout ce que tu as découvert dans les cryptes. » Il jeta un coup d’œil vers Kael, qui s’était arrêté à quelques pas, les bras croisés. « Mais tu cherches dans la mauvaise direction. »
« Et toi, tu vis à côté du trône. Tu sembles en savoir beaucoup. »
Marius soupira, théâtral. « Nous sommes du même sang, Anya. Je ne veux pas te voir blessée. » Il baissa encore la voix. « Ce garde. Kael. Tu sais d’où il vient ? Son nom complet ? »
Anya ne répondit pas. Marius sourit, comme s’il voyait une faille.
« Il s’appelle Kael Ravencroft. Son père était seigneur du Nord. Un homme déchu, disgracié pour trahison il y a dix ans. Condamné pour avoir vendu des secrets aux royaumes voisins. » Il laissa les mots s’installer. « Ton garde est le fils d’un traître. Et il jure aujourd’hui de servir la couronne. Question : quel serment est le plus fort, celui qu’on prête ou celui qu’on hérite ? »
Anya sentit son estomac se nouer. Elle ne se retourna pas vers Kael. Elle garda son regard planté dans celui de son frère, qui brillait d’un éclat trop vif.
« Des accusations. Tu en as des preuves ? »
« Fais vérifier les archives de nomination. Le sceau du Nord apparaîtra dans son dossier. » Il recula d’un pas, se fondant déjà dans l’ombre. « Je ne te demande pas de me croire. Je te demande de te protéger. Les traîtres montent à la cour comme des lierres. Ils grimpent, ils étouffent, et personne ne voit leurs racines. »
Il disparut autour de l’angle. Anya resta figée, les poings serrés, jusqu’à ce que Kael s’approche doucement.
« Qu’est-ce qu’il vous a dit ? »
« Rien que je ne savais déjà. » Le mensonge lui brûla la gorge. « Viens. J’ai besoin de vérifier quelque chose. »
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La petite chambre qu’on avait donnée à Kael était exiguë, propre, presque austère. Un lit étroit, une armoire, une table. Sur la table, son journal de garde — le registre obligatoire que chaque soldat tenait pour noter ses rondes et ses observations.
Anya s’en empara avant que Kael ne puisse protester.
« Qu’est-ce que vous faites ? »
« Je vérifie. »
Elle feuilleta les pages. Jours monotones, notes sur la météo, sur les patrouilles, sur la nourriture du mess. Rien de suspect. Rien de dangereux.
Puis ses doigts s’arrêtèrent. Une page. Déchirée proprement, selon une ligne nette, le long de la reliure. La page suivante commençait au milieu d’une phrase sur le changement des gardes à l’aube.
« Où est la page ? » Sa voix était calme, trop calme.
Kael regarda le registre, puis elle. Son visage resta impassible, mais elle vit quelque chose passer dans ses yeux — un éclair, une hésitation.
« Je ne sais pas de quoi vous parlez. »
« Cette page. Avant cette entrée. Elle a été arrachée. Pourquoi ? »
Le silence était un gouffre. Anya leva les yeux vers lui, et les mots de Marius résonnaient dans sa tête comme des cloches : *Trahison. Disgrâce. Secrets.*
« Quelque chose dans ces pages » dit-elle lentement, « quelque chose que vous ne vouliez pas que je lise. Vous notez tout, n’est-ce pas ? Tous les jours où vous me servez, vous écrivez ce que vous voyez. Cette page manquante couvre une période. Laquelle ? »
Kael ouvrit la bouche, la referma. Pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, il sembla chercher ses mots. Et la minuterie, quelque part dans la tour, sonna — l’avant-dernière heure avant minuit.
Anya regarda la page déchirée, puis le visage de son garde, et comprit, avec une clarté douloureuse, que la vérité de cette nuit ne tenterait pas de survivre au jour.
« Vous allez me dire ce qu’il y avait sur cette page. » Sa voix n’était plus un ordre — c’était une prière. « Vous me devez au moins cela. »
Kael la regarda, et son regard portait un poids qu’elle n’y avait jamais vu. Le froissement du papier dans sa main semblait briser autre chose, quelque chose de plus fragile que du parchemin.
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