Le Registre de Minuit
Lire le chapitre 17: The Torn Page
La page était là.
Pas dans le tiroir du bureau, ni glissée sous le matelas, ni dissimulée dans la reliure d’un livre. Non. Elle était pliée en quatre, nichée au creux de la botte droite de Kael, rangée contre le cuir usé comme un secret trop précieux pour être confié à la lumière.
Anya la tenait entre ses doigts tremblants, la flamme de la bougie vacillant sur l’encre sèche. L’écriture était fine, nerveuse, celle d’un homme qui écrivait vite et regrettait plus vite encore.
*Elle est trop curieuse pour sa couronne. Elle pose des questions que personne n’ose formuler, et je crains que cette soif ne la mène à sa perte. Si elle découvre ce que nous savons, tout ce que nous avons bâti s’effondrera. Je dois la surveiller de plus près, pour son bien ou pour le nôtre, je ne sais plus.*
La date. Anya la relut trois fois pour s’assurer que ses yeux ne la trompaient pas. C’était huit mois avant le début de sa maladie. Huit mois avant que le monde ne se dissolve chaque nuit en poussière d’oubli.
— Kael.
Sa voix était calme, mais elle portait le tranchant d’une lame tirée de son fourreau.
Kael se tenait dans l’embrasure de la porte, son manteau encore humide de la pluie nocturne. Il avait dû la suivre depuis le couloir, pressentant qu’elle reviendrait. Son visage, d’ordinaire si maître de lui, perdait de sa superbe à mesure qu’il comprenait ce qu’elle tenait entre les mains.
— Où l’as-tu trouvée ? demanda-t-il, la voix rauque.
— Dans ta botte. L’endroit idéal pour cacher une page, quand on sait que personne ne fouille les chaussures d’un homme qui ne les quitte presque jamais. Sauf quand il dort. Et tu ne dors pas beaucoup, n’est-ce pas, Kael ?
Il fit un pas vers elle, puis s’arrêta. Ses yeux passaient de la page à son visage, comme s’il cherchait une issue dans un piège qui se refermait.
— Je peux t’expliquer.
— Oh, je n’en doute pas. Tu as une explication pour tout. La page déchirée, la mort de Mira, ton passé. Alors explique-moi, Kael. Pourquoi un garde, engagé pour me protéger il y a à peine trois mois, écrivait-il des mots sur moi huit mois avant ma chute ?
Le silence s’épaissit entre eux, lourd comme un linceul.
— Parce que je savais qui tu étais avant de te rencontrer, dit-il enfin. Parce que j’étais déjà là, à te regarder de loin, à t’observer pendant que tu assistais aux conseils du matin, que tu chevauchais dans les jardins, que tu riais avec tes dames de compagnie.
Anya sentit un frisson lui parcourir l’échine.
— Tu espionnais la princesse héritière.
— Je la protégeais, dit-il, et sa voix se brisa, comme si chaque mot lui coûtait un morceau de sa propre chair. Même si elle ne le savait pas. Même si je n’étais qu’une ombre parmi les ombres.
Il s’approcha de la table, posa ses deux mains sur le bois, et Anya vit ses jointures blanchir. Ses épaules, si droites, semblaient porter tout le poids du royaume.
— Mon nom n’est pas Kael Evern. Pas vraiment. Je suis Kael Ashford, fils unique de Lord Aldric Ashford, accusé de trahison contre la couronne il y a dix-sept ans.
Le nom résonna dans la pièce comme un glas. Anya savait. Tout le monde savait. L’affaire Ashford était une cicatrice dans l’histoire du royaume, une blessure qu’on ne pansait jamais en public.
— Ton père a été exécuté, souffla-t-elle.
— Mon père a été exécuté pour un crime qu’il n’a pas commis, répondit Kael, et pour la première fois, une flamme de colère traversa son regard. Mais personne n’a jamais voulu l’entendre. Le roi avait besoin d’un coupable, et Ashford était un nom assez grand pour porter le poids de la honte.
Il releva la tête, et Anya y lut quelque chose qu’elle n’y avait jamais vu auparavant : de la vulnérabilité.
— J’étais un enfant quand ils l’ont pendu. On a confisqué nos terres, notre nom, notre honneur. Ma mère est morte un an plus tard, le cœur brisé, et on m’a confié à un oncle éloigné qui m’a appris à me taire et à servir. C’est la seule façon que j’avais de survivre. Et la seule façon de racheter notre nom était de servir celui qui l’avait brisé.
Anya lâcha la page, qui flotta un instant avant de tomber sur le sol.
— Alors tu es ici pour rembourser la dette de ton père. Pour surveiller la fille maudite du roi et lui rapporter ses faits et gestes.
— Au début, oui, admit Kael. Le Roi voulait savoir qui s’approchait de toi, qui tentait de gagner tes faveurs, qui menaçait la stabilité de la couronne.
— Et tu as écrit que j’étais trop curieuse. Qu’il fallait me surveiller de près.
— Je l’ai écrit avant de te connaître, dit-il, et sa voix était maintenant presque dangereusement douce. Avant de découvrir que ta curiosité n’était pas une menace, mais un don. Avant de comprendre que tu cherchais la vérité que nous étions tous trop lâches pour regarder en face.
Il fit un pas de plus vers elle.
— Anya, quand tu as commencé à perdre la mémoire, j’ai été le premier à demander à être affecté à ta garde. Non pas parce qu’on me l’avait ordonné. Mais parce que quelqu’un devait se souvenir de toi, même quand toi tu ne pouvais plus.
— Quelqu’un ? Ou quelqu’un payait pour que tu le fasses ?
Le regard de Kael vacilla. C’était infime, une fraction de seconde, mais Anya le vit. Elle avait passé des années à lire les visages des courtisans, à déceler les mensonges sous les sourires. Elle savait quand un homme cachait quelque chose.
— Qui te paie, Kael ?
Il détourna les yeux. C’était la première fois qu’il fuyait son regard, et cela lui fit plus mal qu’elle ne voulait l’admettre.
— Je ne peux pas te le dire.
— Tu ne peux pas, ou tu ne veux pas ?
— Les deux, dit-il, et sa voix était presque un murmure. Il y a des dettes qui ne se paient pas uniquement avec de l’or. Si je te dis la vérité, je mets en danger non seulement ma vie, mais ce qu’il me reste de l’honneur de mon nom.
Anya ramassa la page, la replia avec soin, et la glissa dans la poche intérieure de sa robe.
— Alors je vais te poser une question simple, Kael. Une seule. Et ta réponse déterminera si nous continuons cette enquête ensemble ou si je te laisse derrière moi.
Elle leva les yeux vers lui, et dans son regard, il ne vit plus la princesse curieuse, mais la femme qui avait survécu à l’oubli pendant des années.
— Le conseil de minuit approche, et je dois décider si je confronte Voss devant la cour, comme nous l’avions prévu. Alors dis-moi, garde, fils d’un traître, espion d’un roi : quand la vérité sera révélée, quel bord prendras-tu ? Celui de ta dette, ou celui de la fille qui ne se souviendra pas de cette conversation demain matin ?
Kael la regarda longtemps. La pluie frappait les vitres, et quelque part dans le palais, une cloche sonnait les dix coups de la nuit. Il ne leur restait que deux heures avant que la mémoire d’Anya ne se dissolve dans l’obscurité.
Il recula d’un pas, puis s’agenouilla devant elle, une main sur son cœur, l’autre tendue en signe de serment.
— Je servirai la vérité, dit-il. Et je servirai celle qui la cherche, même si la vérité me coûte la vie. Mais je te préviens, Anya : si quelqu’un te fait du mal, ce ne sera qu’après m’avoir traversé.
Anya ne lui prit pas la main. Pas encore. Elle se pencha plutôt vers lui, si près qu’elle pouvait sentir le cuir humide de son manteau et le sel de la pluie sur sa peau.
— Alors dis-moi une dernière chose, murmura-t-elle. La page que tu as déchirée… tu l’as cachée parce qu’elle contenait les ordres de quelqu’un qui voulait me garder faible. Ou parce qu’elle contenait ton propre aveu ?
Dans les yeux de Kael, quelque chose bougea. Une ombre. Une fissure.
— Elle contenait les deux, dit-il.
Et le silence qui suivit fut plus éloquent que toutes les paroles qu’ils avaient échangées depuis des semaines.
Anya se redressa. Elle boutonna sa robe, arrangea ses cheveux, et se dirigea vers la porte. Avant de sortir, elle se retourna.
— Le conseil commence dans deux heures, dit-elle. Sois là, Kael. Ou ne sois pas là. Le choix t’appartient.
Elle disparut dans le couloir, et la porte se referma derrière elle, laissant Kael seul dans la pièce faiblement éclairée, le poids de ses secrets écrasant ses épaules comme des chaînes invisibles.
Il se releva lentement, ramassa la bougie éteinte par le vent de son départ, et caressa du pouce la tache de cire qui s’était figée sur le bois.
— Deux heures, murmura-t-il. Mon père est mort il y a dix-sept ans pour moins qu’une trahison.
Dans sa poche, Anya sentait le papier contre sa poitrine, léger comme une plume mais lourd comme un jugement. Plusieurs fois, elle avait cru pouvoir se fier à lui. Mais les pages cachées, les pères pendus et les serments murmurés composent rarement une histoire que l’on peut raconter sans mentir.
Elle arriva devant la porte de ses appartements et s’arrêta.
Le bout du corridor était plongé dans l’ombre, mais elle aurait juré avoir aperçu une silhouette se fondre dans le mur. Trop grande pour une ombre. Trop rapide pour un simple reflet.
Puis plus rien.
Anya dégaina lentement l’aiguille d’argent qu’elle portait cachée dans sa manche, et ouvrit sa porte sans détourner le regard de l’obscurité.
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