Le Registre de Minuit
Lire le chapitre 3: The Locket and the Lock
La première chose qu’elle remarqua, ce fut le vide.
La boîte à bijoux était ouverte sur sa coiffeuse, comme si quelqu’un l’avait laissée en hâte, le couvercle rejeté contre le miroir. Anya passa un doigt sur le velours bleu nuit, là où le médaillon d’argent reposait depuis la mort de sa mère. Une empreinte. Une absence. Et un détail qui lui serra la gorge : la serrure miniature du coffret n’avait pas été forcée.
Quelqu’un possédait la clé. Ou quelqu’un qu’elle avait été, la veille, avait décidé de la lui donner.
Elle entendit un bruit derrière elle, un souffle retenu. Kael se tenait dans l’embrasure de la porte du passage secret, encore vêtu de son manteau sombre, une lanterne basse à la main. Il avait tenu parole. L’aube n’était pas encore levée, mais la maison royale dormait d’un sommeil truqué, orchestré par Marius et ses médecins complaisants.
— Il est parti, murmura Anya sans se retourner. Le médaillon de ma mère. Il a disparu.
Elle l’entendit approcher, ses bottes feutrées sur le tapis. Il ne dit rien d’abord, et elle aima cela chez lui. Il regardait. Il attendait.
— Il avait un fermoir en forme de pin’s, dit-elle. Une épingle brisée, gravée d’un cercle traversé d’une veine.
Kael se pencha, les yeux fixés sur la boîte vide, puis plus bas, sur sa main droite. Elle suivit son regard. Une égratignure fine, encore rosée, courait le long de son index, presque invisible dans la pénombre.
— Vous l’avez déjà porté, dit-il. Cette coupure, elle n’est pas d’hier. Elle est d’avant.
Elle fronça les sourcils. Il saisit doucement sa main, et son pouce suivit la ligne de la coupure sans la toucher. Il tira de sa poche un petit carnet de cuir, aux pages cornées, et l’ouvrit à une page qu’il connaissait par cœur.
— Ce que vous m’avez dicté avant-hier, dit-il. Vous m’avez fait répéter, puis brûler la lettre. Mais avant de la brûler, j’ai copié un détail. Vous aviez dit : « Le médaillon ne ment pas. Il porte la veine brisée, comme la promesse. »
Anya sentit un frisson courir le long de sa nuque. Le médaillon — elle se souvenait de l’avoir vu dans les mains de sa mère, rarement, toujours le soir, avant les grandes audiences. La femme fermait les yeux, pressait l’argent contre son cœur, puis le rangeait. Anya n’avait jamais osé demander ce qu’il contenait. Sa mère était morte avant qu’elle ait cette audace.
— Il y avait une gravure à l’intérieur, murmura-t-elle. Je m’en souviens. Une phrase. Mais je ne sais plus laquelle.
Kael leva les yeux vers elle, et quelque chose dans son regard lui fit comprendre qu’il savait.
— Vous me l’avez récitée, hier, après minuit. Avant que je vous quitte.
— Et je vous ai ordonné de la brûler.
— Vous m’avez ordonné de brûler la lettre, pas la mémoire. Et je ne suis pas un homme à oublier ce qu’on me confie.
Il ferma le carnet, le rangea, puis croisa les bras.
— La phrase, c’est : « La vérité dort derrière la porte que personne n’ouvre. »
Anya déglutit. Son regard glissa vers le couloir du passage secret, vers l’aile interdite, quelque part au-delà du mur, là où son frère avait fait poser trois verrous et un sceau de cire.
— La porte ouest, dit-elle. Vous m’avez montré la clé.
Kael sortit de sa poche une clé de cuivre, courte et trapue, dont le panneton figurait un cercle traversé d’une ligne brisée. Le même motif que l’épingle du médaillon. Le même motif que la coupure sur sa main.
— Je l’ai trouvée dans votre bureau, dit-il. Sous le buvard, le jour où vous m’avez engagé. Vous m’avez dit que vous ne pouviez pas la garder vous-même, que vous ne vous en souviendriez pas.
— Et le médaillon ? fit-elle, la voix plus dure qu’elle ne l’aurait voulu.
— Vous me l’avez donné à garder, il y a deux jours. Vous avez dit que la serrure du coffret était une illusion, que n’importe qui pouvait l’ouvrir avec une épingle. Et que si quelqu’un le trouvait, il comprendrait trop tôt.
Le cœur d’Anya ralentit, puis accéléra. Elle s’assit au bord du lit, les mains à plat sur les draps chiffonnés.
— Alors vous l’avez.
— Non. Il m’a été pris.
Il tenait la lanterne à hauteur de hanche, et la flamme vacillante jetait des ombres coupantes sur ses pommettes. Il poursuivit :
— Hier soir, avant votre réveil, j’ai été arrêté dans le couloir des cuisines par une femme de chambre, le visage à moitié couvert par son tablier. Elle a dit qu’elle venait de votre part. Elle avait une cicatrice, là, exactement comme la vôtre.
Anya porta la main à sa joue gauche, sans même y penser. La cicatrice — elle lui avait toujours semblé vieille, antérieure à ses premiers souvenirs, comme une marque qu’elle aurait eue en naissant.
— Elle m’a rendu la clé, reprit-il. Elle m’a dit : « Le médaillon est déjà où il doit être. La porte vous attend. »
Anya sentit un froid léger courir sous sa peau. La femme à la cicatrice. Elle l’avait vue, parfois, au détour d’un couloir, toujours trop loin, toujours de dos. Sa mère, morte depuis dix ans, n’avait pas de sœur. Et pourtant.
— Vous lui avez demandé qui elle était ?
— Elle a disparu avant que j’aie pu poser la question.
Le silence se fit court, épais, chargé d’air froid. Dehors, les premières lueurs de l’aube grisoyaient les vitraux. Anya savait qu’elle avait peu de temps avant que la maison s’éveille, avant que Marius envoie Voss vérifier qu’elle était bien dans sa chambre, pâle et soumise.
— Conduisez-moi à la porte, dit-elle.
Kael hocha lentement la tête. Sans un mot, il s’effaça pour la laisser passer devant lui dans l’ouverture du passage.
Ils marchèrent dans l’obscurité domestique, la lanterne de Kael filtrée presque entièrement par sa main, ne laissant qu’une clarté au sol qui dessinait leur chemin. Anya connaissait chaque boyau de ce passage, chaque pierre descellée : elle l’avait emprunté enfant, les soirs où sa mère montait la veiller avant les grands bals. Le mur finissait par se tasser, le plafond par se faire bas, et ils arrivèrent à une grille de fer rouillée qui donnait sur l’aile ouest.
L’aile ouest était le lieu que personne ne nommait. Le roi lui-même, en public, disait « les appartements anciens ». À sa connaissance, la porte n’avait pas été ouverte depuis la mort de la reine.
Kael remit la clé dans la serrure. Elle tourna d’un bloc, sans résistance, comme si elle avait été huilée la veille. La porte s’ouvrit en silence, une porte épaisse, bardée de bronze, dont le centre portait une plaque de fer gravée d’un motif qu’Anya n’avait jamais vu.
Un cercle. Et, à l’intérieur, une veine qui se brisait en deux branches mortes.
— C’est le même motif, murmura-t-il. Le médaillon.
Elle ne répondit pas. Elle entra.
La salle était plus petite qu’elle ne s’y attendait. Un pupitre, une bibliothèque poussiéreuse, et au fond, adossée au mur, une seconde porte. Cette dernière était fermée par un cadenas massif, mais ce n’était pas ce qui l’arrêta.
La porte entière était couverte de runes. Elles couraient du sol au plafond, gravées dans la pierre, certaines si anciennes qu’elles s’écaillaient, d’autres plus fraîches, comme taillées quelques années plus tôt. Anya les reconnut. Elle les reconnaissait de nulle part, et de partout à la fois. C’était la même écriture qui couvrait les pages de son journal de jeunesse, celle qu’elle avait perdue à l’adolescence.
Elle tendit la main vers la serrure du cadenas.
— Non, dit Kael, la voix basse.
Mais trop tard. Ses doigts effleurèrent le métal, et une onde froide remonta le long de son bras, une brûlure glacée, une mémoire qui la traversait comme un éclair. Elle recula d’un pas.
Sur sa main, l’égratignure était devenue vive, rouge, et elle frémissait, animée d’une vie propre.
— La clef du cadenas, souffla-t-elle. Ce n’est pas la vôtre.
Kael tenait toujours la clé de cuivre, maintenant inutile. Ses yeux passèrent de la clé à la serrure. À l’intérieur du cadenas, là où devait se trouver la lumière, il y avait une fente plate, étroite, en forme de lame.
— Ce n’est pas une serrure à clé, dit-il. C’est une serrure à mémoire.
Anya fixa la porte. Au-dessus du cadenas, une rune qu’elle ne connaissait pas se détachait des autres, plus grande, presque saillante. Elle avait la forme d’un cercle brisé qui se refermait à moitié.
— Ma mère, murmura-t-elle, savait ce qu’elle cachait ici.
— Elle n’était pas la seule.
Il sortit de sa poche une seconde chose, un objet plat, mince, enveloppé dans un linge noir. Il le posa sur le pupitre, puis défit le nœud.
Le médaillon.
Anya écarquilla les yeux. Le fermoir en épingle brisée, la surface d’argent terni, le cercle gravé. Il était là.
— La femme à la cicatrice me l’a rendu, dit Kael, plus doucement. Juste avant que je vous rejoigne. Elle m’a dit que vous sauriez quoi faire.
Anya s’en saisit, écarta le fermoir. Il s’ouvrit sur une cavité vide, propre, comme si quelqu’un en avait récemment retiré le contenu.
À l’intérieur du couvercle, une gravure ancienne, à peine lisible, portait une phrase en lettres minuscules.
« La vérité que je n’ai pas pu te dire dort avec ta mémoire. »
Elle leva les yeux vers la serrure à lame, vers la forme du cercle brisé gravé sur la porte.
Puis elle regarda le médaillon vide.
Elle savait où était la clé. Elle savait ce qu’elle devait faire, cette nuit, quand le souvenir de demain serait venu.
Elle remit le médaillon contre sa poitrine, sous le col de sa robe, et leur dit, à voix basse, une promesse qu’elle n’aurait pas la force de garder :
— Je viendrai avec ce médaillon. Et j’ouvrirai cette porte.